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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-22BX01006

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-22BX01006

mardi 8 novembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-22BX01006
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantTREBESSES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. B A a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler l'arrêté du 17 août 2021 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi.

Par un jugement n° 2105243 du 4 janvier 2022, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 30 mars 2022, M. A, représenté par Me Trebesses, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 4 janvier 2022 ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 août 2021 de la préfète de la Gironde ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 80 euros par jour de retard ou, à défaut, d'enjoindre à la préfète de la Gironde de procéder au réexamen de la situation du requérant dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 80 euros par jour de retard avec délivrance d'un récépissé autorisant le séjour et le travail ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- la motivation insuffisante révèle que la préfète n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que son identité est établie par les documents d'état civil qu'il produit et qu'un rapport défavorable de la police aux frontières ne suffit pas à remettre en cause la présomption d'authenticité posée par l'article 47 du code civil ; il ressort de l'avis que son passeport est authentique et que les autorités françaises n'ont pas sollicité les autorités maliennes pour vérification ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize, qu'il justifie du caractère sérieux et réel de sa formation professionnelle par l'obtention du certificat d'aptitude professionnelle (CAP) " constructeur de route " ainsi que par la production d'attestations de son employeur témoignant de son sérieux et son implication et d'un avis positif de la structure qui le prend en charge ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juin 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle s'en remet à son mémoire déposé en première instance.

M. A a obtenu l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C D a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant malien né le 31 décembre 2002, qui déclare être entré en France au mois d'octobre 2018, a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Gironde par une ordonnance de placement provisoire du 11 octobre 2018 puis par une décision du juge des enfants du 29 octobre 2018, renouvelé jusqu'au 31 décembre 2020, date de sa majorité. M. A a ensuite bénéficié d'un contrat jeune majeur avec le département de la Gironde, jusqu'au 29 décembre 2021. L'intéressé a sollicité son admission au séjour le 23 octobre 2020 sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 17 août 2021, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. M. A relève appel du jugement par lequel le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande d'annulation de cet arrêté du 17 août 2021.

Sur la légalité de l'arrêté en litige :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./ Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française ".

3. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. () ". Selon les dispositions de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

5. Pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité par M. A sur le fondement des dispositions précitées, la préfète de la Gironde s'est fondée sur l'absence de caractère probant des documents d'état civil présentés à l'appui de sa demande.

6. Toutefois, ainsi que l'a jugé à bon droit le tribunal, il ressort des pièces du dossier que M. A a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance à compter du 29 octobre 2018 en qualité de mineur isolé sur le territoire français. M. A a produit, pour justifier de son état civil à l'appui de sa demande de titre de séjour, un passeport délivré le 9 mars 2020, un jugement supplétif et un acte de naissance du 7 avril 2014 ainsi qu'un extrait d'acte de naissance du 14 avril 2014. Les mentions figurant sur ces documents sont cohérentes et conformes à l'identité et l'âge dont se prévaut l'intéressé. M. A a également produit une carte d'identité consulaire délivrée le 31 juillet 2019 et valable jusqu'au 30 juin 2022. La préfète de la Gironde a estimé que l'acte de naissance et l'extrait d'acte de naissance seraient dépourvus de valeur probante, en se fondant sur le rapport d'analyse du service de fraude documentaire de la direction zonale de la police aux frontières du 3 mars 2021, qui a émis un avis défavorable sur l'authenticité de l'acte de naissance au motif que le support utilisé ne serait pas conforme puisqu'il s'agirait d'une photocopie d'un acte de naissance renseigné de manière manuscrite. Cependant, ainsi que cela ressort de ce même rapport, le passeport et le jugement supplétif présentent un formalisme, un support, des mentions pré-imprimées et des marques de validation de l'autorité administrative entièrement conformes. Au surplus, ledit rapport du 3 mars 2021 précise que le passeport produit par M. A correspond au modèle délivré par l'autorité administrative du pays, en ajoutant cependant que le document a été délivré à partir d'un acte de naissance " contrefait ", ce qui remet en cause ses conditions d'obtention. Enfin, s'il est constant que la préfète de la Gironde a signalé à la procureure de la République près le tribunal judicaire de Bordeaux, par un courrier du 9 avril 2021, une tentative d'obtention indue d'un premier titre de séjour et un usage de documents administratifs contrefaits ou falsifiés, elle ne produit aucun élément relatif aux suites données à ce signalement. Dans ces conditions, il ressort de l'ensemble des pièces du dossier que l'intégralité des documents d'état civil présentés par M. A depuis son arrivée sur le territoire français portent les mêmes mentions et en particulier qu'il est né le 31 décembre 2002. Il s'ensuit, alors au surplus qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que les autorités maliennes auraient été saisies aux fins de contre-vérification des documents d'état civil en cause, la préfète de la Gironde ne peut être regardée comme apportant la preuve, qui lui incombe, du caractère non authentique de ces documents ou de ce que leurs mentions ne seraient pas conformes à la réalité. Par suite, la préfète de la Gironde ne pouvait légalement rejeter la demande de délivrance d'un titre de séjour présentée par M. A sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif que le requérant ne justifiait pas de son état civil.

7. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier et plus précisément d'une attestation de la société qui l'emploie que M. A est " un apprenti sérieux et rigoureux ", qu'il a obtenu un CAP " constructeur de route " en juillet 2021 et qu'il s'est inscrit pour compléter sa formation en " CAP maçonnerie " en septembre 2021. En outre, il produit un contrat d'apprentissage du 4 octobre 2021 conclu avec cette même société et une attestation de son employeur indiquant qu'il souhaite l'embaucher en contrat à durée indéterminée à l'issue de sa formation, démontrant qu'il poursuit avec assiduité son apprentissage à fin d'obtention de ce second diplôme. Enfin, le requérant fait valoir que ses parents sont décédés et, s'il n'est pas totalement dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, les rapports de la structure d'accueil où il réside ne font pas état de contacts réguliers avec sa famille au Mali, ce que ne conteste pas sérieusement la préfète. Dans ces conditions, et contrairement à ce qu'a retenu le tribunal, M. A est fondé à soutenir que la préfète de la Gironde a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens invoqués, que M. A est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision du 17 août 2021 portant refus de titre de séjour.

9. Dès lors que le présent arrêt annule la décision de refus de titre de séjour prise à l'encontre de M. A, les décisions l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination, se trouvent dépourvues de base légale et doivent en conséquence être également annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de la Gironde de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Me Trebesses, conseil de M. A, en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Le jugement du 4 janvier 2022 n° 2105243 du tribunal administratif de Bordeaux et l'arrêté de la préfète de la Gironde du 17 août 2021 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Gironde de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Me Trebesses, avocat de M. A en application des dispositions combinées de L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à M. B A, à Me Trebesses et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera délivrée à la préfète de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 12 octobre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Florence Demurger, présidente,

Mme Karine Butéri, présidente-assesseure,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 8 novembre 2022.

La rapporteure,

Caroline D

La présidente,

Florence DemurgerLa greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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