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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-22BX01795

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-22BX01795

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-22BX01795
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre (formation à 3)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A B a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler l'arrêté du 25 septembre 2020 par lequel la directrice générale du centre national de gestion des praticiens hospitaliers et des personnels de direction de la fonction publique hospitalière (CNG) l'a exclu temporairement de ses fonctions pour une durée de quinze jours.

Par un jugement n° 2004425 du 5 mai 2022, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 juillet 2022 et 9 juin 2023, M. B, représenté par Me Le Baut, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 5 mai 2022 ;

2°) d'annuler l'arrêté de la directrice générale du CNG du 25 septembre 2020 ;

3°) de mettre à la charge du CNG la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le jugement est irrégulier en ce qu'il ne comporte pas les signatures prévues par l'article R. 741-7 du code de justice administrative ;

- il est entaché d'autres irrégularités en ce qu'il a omis de répondre aux moyens tirés de l'empêchement et de la convocation du directeur général de l'offre de soins pour siéger lors de la séance du conseil de discipline ;

- le jugement est entaché d'une contradiction de motifs lorsqu'après avoir constaté que la directrice générale de l'offre de soins n'était pas empêchée, il considère que la séance a été régulièrement présidée par la directrice générale du CNG alors que dans ces conditions, elle n'a pu régulièrement siéger ;

- il est en outre insuffisamment motivé lorsqu'il écarte le manquement à l'obligation d'impartialité du fait de la présence, lors de la séance, de l'autorité hiérarchique ayant prononcé sa suspension et saisi le conseil de discipline pour que soit prononcée une sanction ; il en est de même lorsqu'il estime que la mention d'une proposition de sanction dans le rapport disciplinaire n'était pas requise ;

- la décision est entachée d'un vice de procédure en ce qu'il n'a pas été entendu sur la sanction qu'il était envisagé de prononcer à son encontre ; le droit à une communication intégrale de son dossier implique que l'agent ait connaissance de la sanction encourue ; les articles 7 et 9 du décret du 7 novembre 1989 auraient dû être écartés du fait de leur contrariété avec les principes des droits de la défense et du contradictoire, l'article 19 de la loi du 13 juillet 1983 et l'article 81 de la loi du 9 juillet 1986 ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait, en ce qu'il n'était pas absent entre

le 24 et le 26 mars 2020, mais en télétravail - modalité de travail particulièrement adaptée à une situation de crise sanitaire -, et qu'il a continué à assurer ses gardes administratives ; la continuité du service public hospitalier était en outre garantie par le fait qu'il réside à quelques minutes de l'hôpital ;

- elle est également entachée d'une erreur d'appréciation lorsqu'elle qualifie les faits de fautifs ; la continuité des soins a été assurée, sans qu'il y ait eu à déplorer des dysfonctionnements ou accidents ; il a repris son service au sein de l'établissement

le 27 mars 2020, sans d'ailleurs qu'une procédure d'abandon de poste n'ait été enclenchée ;

- la sanction d'exclusion de fonctions de quinze jours est disproportionnée, au vu de la situation de télétravail durant seulement trois jours et de l'absence de dysfonctionnements durant cette période, aucun cas de contamination n'ayant été recensé parmi les salariés ou les résidents durant les deux premières semaines ; il était lui-même exposé à la contamination, puisque présentant des comorbidités et un risque non négligeable de présenter de graves complications, ce qui lui est d'ailleurs arrivé en janvier-février 2021 avec une hospitalisation pour détresse respiratoire ; avant la publication du décret du 5 mai 2020, il n'existait aucune obligation de demander l'autorisation à l'ARS pour organiser le télétravail dans son établissement ; en outre, le directeur d'un autre centre hospitalier qui s'est également placé en télétravail pendant deux mois n'a pas été sanctionné ; le CNG ne peut lui reprocher d'avoir pallié l'absence de consignes de l'ARS.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 mai 2023, le CNG conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- seule la minute du jugement doit être revêtue des signatures requises par l'article R. 741-7 du code de justice administrative ;

- les premiers juges ont répondu aux points 8 et 9 de leur jugement aux moyens relatifs à la régularité de la convocation des membres du conseil de discipline et à sa composition ;

- le jugement est suffisamment motivé et n'est entaché d'aucune contradiction de motifs ; une éventuelle proposition de sanction ne saurait s'assimiler à un grief dont l'intéressé devrait être informé ;

- les garanties prévues par l'article 1er du décret du 7 novembre 1989 ont toutes été respectées, et aucune disposition ne fait obligation à l'administration d'informer l'agent de la sanction qu'elle envisage de lui infliger, que ce soit oralement ou par une mention dans le rapport de saisine du conseil de discipline ;

- il n'est nullement reproché à l'intéressé d'avoir abandonné son poste, mais de s'être confiné à domicile, mettant en difficulté l'établissement et créant un climat anxiogène pour les professionnels de santé et un risque pour la continuité de la prise en charge des patients ; il a pris cette décision sans en informer ses équipes ni son autorité de tutelle ; si les pouvoirs publics ont pris la décision d'un confinement général de la population et la mise en place du télétravail, ces mesures s'appliquaient différemment pour les directeurs de centre hospitalier, eu égard à la nature de leurs fonctions, de leurs obligations et de la nécessité d'assurer le bon fonctionnement du service public hospitalier ; l'attitude de M. B a entraîné la nécessité pour l'ARS de nommer un directeur par intérim ; les circonstances qu'il ait été confiné à proximité de son établissement et qu'il aurait été disponible tous les jours, à toute heure, sont sans incidence sur le caractère de faute professionnelle d'un tel comportement ;

- au regard de la gravité des faits reprochés, de nature à porter atteinte à l'image du service public hospitalier, une sanction relevant du 2e groupe n'est pas disproportionnée.

Par une ordonnance du 19 juin 2023, la clôture d'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 3 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le décret n° 2007-1930 du 26 décembre 2007 ;

- le décret n° 2016-151 du 11 février 2016 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Antoine Rives,

- les conclusions de Mme Charlotte Isoard, rapporteure publique,

- et les observations de Me Le Baut, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, titularisé dans le corps des directeurs d'établissements sanitaires, sociaux et médico-sociaux à compter du 1er janvier 2018, a été affecté, le 1er septembre 2019, sur le poste de directeur du centre hospitalier de Nontron (Dordogne). Par un arrêté

du 25 septembre 2020 pris après avis favorable de la commission administrative paritaire nationale du 21 septembre 2020, la directrice du centre national de gestion des praticiens hospitaliers et des personnels de direction de la fonction publique hospitalière (CNG) l'a exclu de ses fonctions pour une durée de quinze jours. M. B a saisi le tribunal administratif de Bordeaux afin de contester cet arrêté. Il relève appel du jugement n° 2004425 du 5 mai 2022 par lequel le tribunal a rejeté sa demande.

2. Aux termes de l'article 2 du décret du 11 février 2016 relatif aux conditions et modalités de mise en œuvre du télétravail dans la fonction publique et la magistrature : " Le télétravail désigne toute forme d'organisation du travail dans laquelle les fonctions qui auraient pu être exercées par un agent dans les locaux de son employeur sont réalisées hors de ces locaux de façon régulière et volontaire en utilisant les technologies de l'information et de la communication. () ". Aux termes de l'article 5 de ce décret, dans sa rédaction applicable en mars 2020 : " L'exercice des fonctions en télétravail est accordé sur demande écrite de l'agent. () / Le chef de service, l'autorité territoriale ou l'autorité investie du pouvoir de nomination apprécie la compatibilité de la demande avec la nature des activités exercées, l'intérêt du service et, lorsque le télétravail est organisé au domicile de l'agent, la conformité des installations aux spécifications techniques précisées par l'employeur. () ". Selon l'article 17 du décret du 26 décembre 2007 portant statut particulier du corps des directeurs d'établissements sanitaires, sociaux et médico-sociaux de la fonction publique hospitalière, l'autorité investie du pouvoir de nomination dans le corps des directeurs est le directeur général du centre national de gestion.

3. Aux termes de l'article 81 de la loi du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière, alors en vigueur : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes : / Premier groupe : / L'avertissement, le blâme, l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de trois jours ; / Deuxième groupe : / La radiation du tableau d'avancement, l'abaissement d'échelon à l'échelon immédiatement inférieur à celui détenu par l'agent, l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quatre à quinze jours ; / () / L'exclusion temporaire de fonctions, qui est privative de toute rémunération, peut être assortie d'un sursis total ou partiel. () ".

4. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

5. Pour infliger à M. B une exclusion temporaire de fonctions d'une durée de quinze jours, sanction du deuxième groupe, la directrice générale du CNG s'est fondée sur le fait qu'il avait pris l'initiative de se confiner à domicile à la suite des annonces faites par le Président de la République dans le cadre de la lutte contre l'épidémie de Covid-19, sans en informer l'agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine, qu'aucun texte ne permettait alors à un directeur d'établissement médico-social d'être placé en télétravail et que l'intéressé n'avait obtenu aucune autorisation spéciale pour ce faire. Elle a estimé que M. B avait manqué aux responsabilités qui étaient les siennes, à son devoir d'exemplarité, qu'il avait eu un comportement contraire à l'éthique et à la déontologie de sa profession et qu'il avait porté atteinte à l'image du service public hospitalier.

6. D'une part, M. B ne conteste pas s'être placé en télétravail du 24 au

26 mars 2020 inclus et, de ce fait, ne pas avoir été présent physiquement dans les locaux du centre hospitalier de Nontron. Il n'est pas établi que l'intéressé aurait avisé les autorités de santé de sa décision, prise la veille pour le lendemain, alors que la situation de crise sanitaire exigeait qu'elles soient informées des conditions de fonctionnement de chaque établissement. Dans ces conditions, et en dépit de la circonstance qu'un confinement général de la population avait été annoncé quelques jours plus tôt, M. B, en sa qualité de directeur d'établissement médico-social, a commis une faute justifiant que lui soit infligée une sanction disciplinaire.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. B a mis en place, à compter du 24 mars 2020, un planning de télétravail du personnel administratif de l'établissement dans le but de réduire les risques de contamination. Il a informé la cellule de crise qu'il avait mise en place au sein de l'établissement au début du mois de mars du fait qu'il demeurait joignable à tout moment durant son télétravail qu'il a effectué à son domicile, distant de seulement 4 kilomètres de l'établissement, et plusieurs attestations versées au dossier confirment cette disponibilité. Par ailleurs, s'il est fait grief à M. B de s'être placé en télétravail en dehors de tout cadre légal ou réglementaire, cette faculté était néanmoins ouverte par le décret du 11 février 2016 précité, sous réserve notamment, non d'une autorisation spéciale octroyée par le directeur général de l'ARS ainsi que le retient la décision litigieuse, mais d'une autorisation du directeur général du centre national de gestion. Au demeurant, il n'est pas établi que M. B n'aurait pas réintégré l'établissement

le 27 mars 2020 après qu'une injonction en ce sens lui avait été adressée par l'ARS. S'il est encore reproché à l'intéressé d'avoir " mis en danger la continuité des soins ", " créé un climat anxiogène " et " engendré d'importantes difficultés " pour les professionnels de santé, il n'est toutefois pas contesté qu'aucun cas de covid-19 n'a touché l'établissement durant cette période et il ressort des pièces produites que le climat d'inquiétude résultait de la gestion du stock de masques, qui était alors regardé comme insuffisant par rapport aux besoins. Enfin, le reproche, formulé par l'un des médecins de l'établissement, selon lequel M. B n'aurait apporté aucune réponse aux questions soulevées dans le cadre de la cellule de crise, constitue une critique générale de son action et ne porte pas sur les trois jours de télétravail. Dans ces circonstances, la sanction d'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quinze jours n'est pas proportionnée aux faits fautifs commis par M. B, tenant au défaut d'information des autorités de santé préalablement à son placement en télétravail.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.

Sur les frais liés au litige :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du CNG une somme de 1 500 euros à verser à M. B sur le fondement des dispositions de

l'article L.761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 5 mai 2022 et la décision de la directrice générale du CNG du 25 septembre 2020 sont annulés.

Article 2 : Le CNG versera à M. B la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. A B et au centre national de gestion des praticiens hospitaliers et des personnels de direction de la fonction publique hospitalière.

Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Catherine Girault, présidente,

Mme Anne Meyer, présidente assesseure,

M. Antoine Rives, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 3 octobre 2024.

Le rapporteur,

Antoine Rives

La présidente,

Catherine Girault

Le greffier,

Fabrice Benoit

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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