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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-22BX02169

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-22BX02169

mercredi 23 octobre 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-22BX02169
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantROUZAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Par trois requêtes distinctes n° 2000070, n° 2000071 et n° 2000072, la société à responsabilité limitée (SARL) Andsoft Europe a demandé au tribunal administratif de Pau de prononcer, premièrement, la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée mis à sa charge au titre de la période couvrant les années 2013 et 2014, ainsi que des pénalités correspondantes et intérêts de retard, deuxièmement, la décharge des cotisations d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des exercices 2013 et 2014, ainsi que des pénalités correspondantes et intérêts de retard, et troisièmement, la décharge des rappels de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE) auxquels elle a été assujettie au titre de l'année 2014, ainsi que des majorations et intérêts de retard correspondants.

Par un jugement n° 2000070-2000071-2000072 du 16 juin 2022, procédant à la jonction des requêtes, le tribunal administratif de Pau a rejeté ses demandes.

Procédure devant la cour administrative d'appel :

Par une requête enregistrée le 1er août 2022, la SARL Andsoft Europe, représentée par Me Rouzaud, demande à la cour :

1°) de réformer ce jugement du tribunal administratif de Pau du 16 juin 2022 ;

2°) de " dégrever l'intégralité des droits et pénalités indûment réclamés " ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 10 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa " résidence fiscale " ne se trouve pas en France mais au Luxembourg où elle est imposée ;

- la convention franco-luxembourgeoise visant à éviter les doubles impositions a été méconnue.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 janvier 2023, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 17 juillet 2024, la clôture d'instruction a été en dernier lieu fixée au 31 juillet 2024.

Par un courrier du 2 septembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'arrêt était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce que l'autorité de chose jugée attachée au jugement du tribunal correctionnel de Bayonne du 2 avril 2024, devenu définitif, s'impose aux juridictions administratives en ce qui concerne la constatation matérielle des faits mentionnés dans ledit jugement et qui sont le support nécessaire du dispositif.

Par un mémoire, enregistré le 5 septembre 2024, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique a présenté ses observations sur ce courrier.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention entre la France et le Grand-Duché de Luxembourg tendant à éviter les doubles impositions et à établir des règles d'assistance administrative réciproque en matière d'impôts sur le revenu et sur la fortune, signée le 1er avril 1958, modifiée ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Karine Butéri,

- et les conclusions de M. Anthony Duplan, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La société à responsabilité limitée (SARL) Andsoft Europe, société de droit luxembourgeois dont le dirigeant est M. A B, exerce une activité de commercialisation et de maintenance d'un logiciel adapté aux entreprises de logistique et de transport de marchandises et créé par la société de droit andorran Software Europeu. Le 20 janvier 2015, la société Andsoft Europe a fait l'objet d'une procédure de visite et de saisie, prévue par l'article L. 16 B du livre des procédures fiscales puis, à partir du 9 juin 2015, d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er janvier 2012 au 31 décembre 2014. A l'issue de ce contrôle, l'administration, qui a considéré que la société exerçait une activité occulte en France, a adressé à la société Andsoft Europe une proposition de rectification, datée du 17 octobre 2016, l'informant des rectifications envisagées en matière de taxe sur la valeur ajoutée (TVA), d'impôt sur les sociétés et de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE). Les impositions supplémentaires en résultant ont été mises en recouvrement le 15 décembre 2017. A la suite du rejet de sa réclamation, le 14 novembre 2019 s'agissant de l'impôt sur les sociétés et le 20 novembre 2019 pour ce qui est de la TVA et de la CVAE, la société Andsoft Europe a saisi le tribunal administratif de Pau d'une demande tendant à la décharge de ces impositions supplémentaires. Par un jugement du 16 juin 2022, ce tribunal a rejeté sa demande. En demandant à la cour de " dégrever l'intégralité des droits et pénalités indûment réclamés ", la société Andsoft Europe, dont la requête d'appel mentionne expressément qu'elle concerne la demande de première instance n° 2000071, doit être regardée comme relevant appel du jugement du 16 juin 2022 en tant qu'il a rejeté sa demande tendant à la décharge, en droits et pénalités, des cotisations d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des exercices clos en 2013 et en 2014, ainsi que des pénalités correspondantes.

2. D'une part, aux termes de l'article 209 du code général des impôts : " I. - Sous réserve des dispositions de la présente section, les bénéfices passibles de l'impôt sur les sociétés sont déterminés d'après les règles fixées par les articles 34 à 45,53 A à 57,108 à 117,237 ter A et 302 septies A bis et en tenant compte uniquement des bénéfices réalisés dans les entreprises exploitées en France, de ceux mentionnés aux a, e, e bis et e ter du I de l'article 164 B ainsi que de ceux dont l'imposition est attribuée à la France par une convention internationale relative aux doubles impositions. (). Aux termes de l'article 2 de la convention entre la France et le Grand-Duché de Luxembourg signée le 1er avril 1958 : " 4. Le domicile fiscal des personnes physiques est au lieu de la résidence normale entendue dans le sens de foyer permanent d'habitation ou, à défaut, au lieu du séjour principal. Celui des personnes morales et des groupements de personnes physiques n'ayant pas la personnalité morale est au lieu de leur centre effectif de direction, ou si cette direction effective ne se trouve ni dans l'un ni dans l'autre des Etats contractants, au lieu de leur siège () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales : " Pour l'impôt sur le revenu et l'impôt sur les sociétés, le droit de reprise de l'administration des impôts s'exerce jusqu'à la fin de la troisième année qui suit celle au titre de laquelle l'imposition est due. () Par exception aux dispositions du premier alinéa, le droit de reprise de l'administration s'exerce jusqu'à la fin de la dixième année qui suit celle au titre de laquelle l'imposition est due, lorsque le contribuable exerce une activité occulte. L'activité occulte est réputée exercée lorsque le contribuable n'a pas déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire et soit n'a pas fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce, soit s'est livré à une activité illicite. () ". Aux termes de l'article L. 193 du même livre : " Dans tous les cas où une imposition a été établie d'office la charge de la preuve incombe au contribuable qui demande la décharge ou la réduction de l'imposition. ".

4. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve au contribuable, il appartient au juge de l'impôt, au vu de l'instruction et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si la situation du contribuable entre dans le champ de l'assujettissement à l'impôt ou, le cas échéant, s'il remplit les conditions légales d'une exonération.

5. Il résulte de l'instruction que la société Andsoft Europe a été constituée le 21 novembre 2012 et immatriculée au registre de commerce et des sociétés luxembourgeois le 5 décembre 2012. Son capital social est détenu en totalité par la société luxembourgeoise Equivest dont l'associé unique était M. B lors de sa constitution. Sur la base des éléments recueillis auprès des autorités fiscales luxembourgeoises et dans le cadre de l'exercice de son droit de visite et de saisie au domicile de M. B, le service vérificateur a considéré que la société Andsoft Europe, qui n'a déclaré aucun établissement en France, exerçait son activité en France dès lors que son centre effectif de direction était installé non au Luxembourg mais en France dans les locaux appartenant à M. B situés au 4 rue Harispe à Biarritz.

6. Il résulte également de l'instruction, notamment des informations recueillies par l'administration auprès des autorités luxembourgeoises dans le cadre de la demande d'assistance administrative internationale qui leur a été adressée le 19 novembre 2015, que, lors de sa constitution, le siège social de la société Andsoft Europe a été fixé dans les locaux d'un cabinet d'avocats situé au 2a boulevard Joseph II à Luxembourg et qu'à compter du 15 octobre 2013, il a été transféré au 19 rue de Bitbourg, toujours à Luxembourg, dans les locaux de la société d'expertise comptable en charge de ses comptes où elle disposait d'un bureau meublé (bureaux, armoires, chaises) et équipé (connexion Wi-fi, téléphones). Selon les informations fournies par les autorités luxembourgeoises, la société Andsoft Europe n'employait toutefois aucun personnel salarié au Luxembourg au titre des années en litige. Ainsi que l'a relevé le tribunal, il résulte de l'instruction, notamment de nombreux documents relatifs à l'activité de la société Andsoft Europe saisis sur l'ordinateur de M. B lors de l'exercice du droit de visite et de saisie, que les factures de fournisseurs reçues à l'adresse luxembourgeoise de la société Andsoft Europe étaient transférées par la société d'expertise comptable chez laquelle elle est domiciliée, par courrier électronique, à Mme C, salariée de la société Andsoft France, M. B étant en copie de ces mails.

7. La société Andsoft Europe fait valoir qu'elle est dirigée par deux administrateurs luxembourgeois et par M. A B, de nationalité andorrane, par ailleurs dirigeant de la société de droit andorran Software Europeu. Elle précise que M. B réside en Andorre d'où il dirige le groupe Andsoft et qu'il a acquis en 2012 à Biarritz une résidence secondaire située au 4 rue Harispe. Il résulte toutefois de l'instruction, notamment du procès-verbal de visite et de saisie du 20 janvier 2015 produit par la société requérante, que l'entrée de la maison du 4 rue Harispe à Biarritz se fait dans une grande pièce dans laquelle se trouvent trois bureaux et qu'y ont été saisis de nombreux documents relatifs à l'activité de la société Andsoft Europe parmi lesquels des originaux de contrats commerciaux conclus à cette adresse avec des clients situés en France, plusieurs factures de fournisseurs, divers justificatifs indiquant que les déplacements professionnels de M. B se font au départ de ce lieu où il revient après s'être notamment rendu au Luxembourg, des factures et des notes de frais relatifs à l'activité de la société Andsoft Europe ainsi que des factures de fournisseurs situés en France et adressées directement à M. B par courriel. Comme l'a retenu à juste titre le tribunal, la circonstance qu'une partie de l'activité du groupe Andsoft est exercée par la société Andsoft France fixée à Toulouse, ou par la société Software Europeu, qui n'ont pas fait l'objet de rectifications à l'issue des vérifications de comptabilité engagées à leur encontre, est sans incidence sur le lieu du centre effectif de direction de la société Andsoft Europe.

8. Par un jugement du 2 avril 2024, le tribunal correctionnel de Bayonne a relaxé M. B du chef de fraude fiscale après avoir estimé qu'au titre des années 2013 et 2014 sa résidence fiscale n'était pas en France dès lors qu'aucun des critères de l'article 4B 1 du code général des impôts n'était rempli. D'une part, si ce tribunal a considéré, s'agissant du critère d'ordre professionnel, qu'il n'était pas rempli dès lors notamment que la saisie lors d'une opération de visite rue Harispe à Biarritz d'un ordinateur portable " par nature mobile " ne pouvait à elle seule définir le lieu où s'exerce la direction effective d'une activité économique, la conséquence que le juge pénal a tiré de cette constatation matérielle ne lie pas le juge de l'impôt. D'autre part, si l'administration fiscale a relevé la présence d'un ordinateur mobile au domicile de M. B à Biarritz, elle a estimé que la société Andsoft Europe exerçait son activité en France sur la base d'éléments obtenus en réponse à la demande d'assistance administrative formulée auprès des autorités luxembourgeoises et de nombreux documents relatifs à l'activité de la société Andsoft Europe saisis notamment sur l'ordinateur de M. B lors de l'exercice du droit de visite et de saisie.

9. Dans ces conditions, et en l'absence d'autre élément permettant de contrer les constatations de l'administration et de considérer que le centre effectif de la direction serait au Luxembourg, c'est à bon droit que le service a estimé que la société Andsoft Europe n'exerçait aucune activité à son siège social déclaré au Luxembourg et a considéré que le centre effectif de direction se situait au 4 rue Harispe à Biarritz dans les locaux appartenant à M. B, gérant de la société, dans lesquels il prend les décisions.

10. Il résulte de ce qui précède que l'administration fiscale a pu considérer à juste titre que la société Andsoft Europe était résidente fiscale en France au sens des stipulations de la convention entre la France et le Grand-Duché de Luxembourg signée le 1er avril 1958, et devait être regardée comme une entreprise exploitée en France au sens de l'article 209 du code général des impôts et, par suite, y être imposée sur ses bénéfices. Si la requérante se prévaut d'avoir acquitté pour la période en litige ses impôts au Luxembourg, et qu'elle ne peut être doublement imposée en France en application de la convention entre la France et le Grand-Duché de Luxembourg signée le 1er avril 1958, elle n'établit pas ledit paiement. Par suite, le moyen doit être écarté.

11. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la société Andsoft Europe n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Pau a rejeté sa demande. Par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : La requête de la société Andsoft Europe est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à la société à responsabilité limitée (SARL) Andsoft Europe et au ministre chargé du budget et des comptes publics.

Copie en sera adressée à la direction de contrôle fiscal du Sud-ouest.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Karine Butéri, présidente,

M. Stéphane Gueguein, président-assesseur,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 23 octobre 2024.

Le président-assesseur,

Stéphane Gueguein

La présidente-rapporteure,

Karine Butéri

La greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au ministre chargé du budget et des comptes publics en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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