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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-22BX03144

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-22BX03144

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-22BX03144
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantCABINET LBBA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C A a demandé au tribunal administratif de Limoges d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 17 juillet 2019 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision implicite de rejet du recours hiérarchique formé par son employeur, a annulé la décision de l'inspecteur du travail en date du 7 décembre 2018 refusant d'autoriser son licenciement, et a autorisé son licenciement.

Par un jugement n° 1901707 du 10 novembre 2022, le tribunal administratif de Limoges a annulé la décision du 17 juillet 2019.

Procédure devant la Cour :

Par une requête, enregistrée le 22 décembre 2022, la société par actions simplifiée à associé unique (SASU) International Cookware, représentée par le cabinet Eunomie Avocats, agissant par Me Lestavel, demande à la Cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Limoges du 10 novembre 2022 ;

2°) de rejeter la demande de M. C A devant le tribunal administratif ;

3°) de mettre à la charge de M. C A une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le jugement est insuffisamment motivé ;

- le jugement est entaché d'une contradiction de motifs ;

- le jugement a apprécié la gravité des faits au regard de critères inopérants, à savoir leur caractère intentionnel et l'importance du préjudice subi par elle ;

- les faits commis par M. A sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement : en effet le salarié n'a pas identifié la nature du produit transporté par le camion citerne, n'a pas procédé au raccordement sur le silo correspondant à l'ensilage, n'a pas contrôlé les installations et le bon fonctionnement du cycle, n'a pas respecté les procédures, modes opératoires et consignes relatifs à la qualité, l'environnement, la santé, la sécurité et la consommation d'énergie, ne l'a pas informé qu'une erreur d'ensilage avait été commise, alors qu'il avait été formé pour effectuer les missions afférentes au poste de composeur relais en fusion, ce qui a eu des conséquences financières considérables pour elle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2023, M. C A, représenté par la SELARL LBBa, agissant par Me Bursztein, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par la société International Cookware ne sont pas fondés.

Par un mémoire, enregistré le 20 avril 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut à l'annulation du jugement du tribunal administratif de Limoges et au rejet de la demande de première instance de M. A.

Il soutient ne pas avoir d'autres observations complémentaires à formuler que celles contenues dans son mémoire produit devant le tribunal.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, ont été entendus :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de M. Duplan, rapporteur public ;

- les observations de Me Amaral, susbtituant Me Lestavel, pour la société International Cookware.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, qui est employé depuis le 1er juin 2011 par la société International Cookware, entreprise de fabrication de verrerie de la marque Pyrex, et exerce les fonctions de conditionneur et de visiteur au sein de la production, a été élu délégué du personnel suppléant le 15 mai 2014. Son employeur a sollicité l'autorisation de le licencier pour motif disciplinaire par courrier du 4 octobre 2018, autorisation accordée par l'inspecteur du travail de la 5ème section d'inspection de l'unité départementale de l'Indre de la direction régionale des entreprises de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi de la région Centre. Après avoir retiré la décision implicite de rejet du recours hiérarchique formé par M. A, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 5 décembre 2018, mais a autorisé son licenciement par une décision du 17 juillet 2019 dont M. A a demandé l'annulation au tribunal administratif de Limoges. Par un jugement en date du 10 novembre 2022, le tribunal a annulé la décision du 17 juillet 2019 au motif que les fautes commises par M. A n'étaient pas d'une gravité telles qu'elles justifiaient son licenciement. La société International Cookware relève appel de ce jugement.

Sur la régularité du jugement :

2. Les premiers juges, après avoir jugé que M. A avait commis deux fautes, ont, au point 4 du jugement, exposé les motifs pour lesquels ils estimaient que ces fautes n'étaient pas d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, sans entacher leur jugement d'insuffisance de motivation. La circonstance que cette décision serait entachée d'une contradiction de motifs ne met pas en cause sa régularité mais critique son bien-fondé.

Sur le moyen d'annulation :

3. En vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des salariés qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail, et le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

4. Il ressort des pièces du dossier que, le 11 juillet 2018, alors que M. A occupait le poste de composeur au sein du service fusion et avait notamment pour mission de réceptionner les matières premières, un fournisseur de la société International Cookware a commencé à décharger du sable dans le silo n°6 destiné à recevoir le borax. Réalisant l'erreur commise, le fournisseur en a référé à M. A qui a estimé, à tort, que le système d'ensilage pneumatique n'ayant pas fonctionné, aucune quantité de sable, ou une quantité réduite, avait été déversée dans le mauvais silo. M. A n'a pas informé sa hiérarchie de cet incident. En réalité, le volume excédentaire de sable versé dans le four a conduit à sa surchauffe et à l'impossibilité d'y travailler le verre si bien qu'à partir du 13 juillet 2018 à 11h, et jusqu'au lendemain 11h, le four a dû être arrêté et la production interrompue.

5. Si la société International Cookware reproche à M. A de ne pas avoir identifié correctement le produit à ensiler, M. A conteste avoir indiqué au transporteur un numéro de silo erroné, et fait valoir qu'il avait enclenché l'aspiration du silo n°4 destiné à accueillir le sable. Les témoignages de M. A et des deux agents du transporteur étant sur ce point contradictoires, et le doute devant profiter au salarié en vertu de l'article L. 1235-1 du code du travail, le manquement de M. A n'est pas établi. En outre, ni la fiche de procédure " CFU/MO/05/V11 - Réception et ensilage des matières premières ", ni la fiche de fonctions du composeur ne prévoient que les silos doivent être cadenassés entre deux ensilages, et a fortiori que le salarié aurait dû contrôler que tous les silos l'étaient lors de sa prise de poste de composeur.

6. En revanche, il ressort de la fiche de procédure susmentionnée, que le composeur doit effectuer un prélèvement avec sachet avant branchement sur le camion. Il ressort également de cette fiche et de la fiche de fonctions du composeur, que celui-ci procède au raccordement sur le silo correspondant à la nature du produit transporté, par montage du coude. M. A n'a pas effectué ces tâches et a ainsi commis une faute.

7. En outre, alerté par le fournisseur de l'erreur commise, M. A s'est borné à opérer un contrôle visuel de la trémie et n'a pas surveillé la pesée sur son écran de contrôle, ainsi qu'il lui incombe en vertu de la fiche de fonctions du composeur. Surtout, il n'en a pas informé sa hiérarchie et a ainsi fait preuve de négligence, alors que cette fiche lui imposait de signaler toute anomalie en notant sur le cahier de consignes les incidents survenus.

8. Si M. A, qui avait suivi une formation pour exercer les fonctions de composeur entre décembre 2014 et juin 2016, et avait occupé ce poste à 32 reprises depuis, ne peut se prévaloir de son inexpérience, il ressort des pièces du dossier que les procédures de prélèvement de produit et de branchement du camion par le composeur lui-même n'étaient, de manière fréquente, pas respectées, sans que l'employeur n'intervienne. Il est constant que M. A était occupé à assurer l'approvisionnement du four par saisies manuelles, en raison d'une opération de maintenance. En outre, aucune consigne n'avait été donnée à M. A en cas d'incident de ce type, et notamment sur le fait que le sable étant plus léger que le borax, un contrôle visuel de la trémie était inutile. Certes, la légèreté de M. A à ne pas avoir informé son supérieur hiérarchique est d'autant plus blâmable. Toutefois, d'une part, il ressort des pièces du dossier que M. A, qui justifie d'une ancienneté de plus de sept années, n'avait fait l'objet d'aucune sanction disciplinaire depuis son recrutement, et donnait satisfaction dans l'exercice de ses fonctions, les faits reprochés ayant été commis dans l'exercice de missions que M. A n'exerçait que de manière accessoire, en remplacement de salariés absents. D'autre part, les faits de l'espèce ne démontrent aucune intention de nuire de la part du salarié.

9. Enfin, si le ministre chargé du travail s'est surtout fondé sur l'importance du préjudice subi par la société requérante pour en déduire que la faute commise par M. A était d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, l'expertise comptable produite, qui évalue la perte théorique de la société tenant à la non absorption horaire des frais fixes, des coûts salariaux et des coûts de matières premières, à hauteur de 92 000 euros, ne permet pas de connaître l'impact réel de la faute de M. A sur le chiffre d'affaires et le résultat de l'entreprise, et exagère le préjudice, le personnel ayant, selon les explications de l'appelante devant l'administration, été réaffecté à d'autres tâches durant la période d'arrêt du four. La société appelante n'allègue pas que les fautes commises par M. A auraient pu engendrer un risque aigu pour la sécurité des installations.

10. Il résulte de ce qui précède que la société International Cookware et la ministre du travail, de l'emploi et des solidarités, et sans qu'il soit besoin d'examiner la recevabilité des conclusions d'appel de cette dernière, ne sont pas fondées à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Limoges a annulé la décision du 17 juillet 2019 pour erreur d'appréciation.

Sur les frais de l'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. A, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par la société International Cookware, au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de la société International Cookware et les conclusions d'appel présentées par la ministre du travail, de l'emploi et des solidarités sont rejetées.

Article 2 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à la société International Cookware, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités et à M. C A.

Délibéré après l'audience du 1er juillet 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Ghislaine Markarian, présidente,

M. Frédéric Faïck, président assesseur,

M. Julien Dufour, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 11 juillet 2024.

Le rapporteur,

Julien B

La présidente,

Ghislaine Markarian

La greffière,

Virginie Santana La République mande et ordonne à la ministre du travail, de l'emploi et des solidarités en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°22BX03144

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