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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-23BX00028

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-23BX00028

mardi 6 juin 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-23BX00028
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation4ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantKARAKUS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Par une requête et des pièces enregistrées les 11 et 25 juillet 2022, M. B A a demandé au tribunal administratif de Limoges d'annuler l'arrêté du 6 mai 2022 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Par un jugement n° 2200968 du 6 octobre 2022, le tribunal administratif de Limoges a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 6 janvier 2023, M. A, représenté par Me Karakus, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement n° 2200968 du 6 octobre 2022 du tribunal administratif de Limoges ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 mai 2022 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la Haute-Vienne de lui délivrer, à titre principal, une carte de séjour temporaire " vie privée et familiale ", à titre subsidiaire, un titre de séjour pour motifs exceptionnels sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification de la décision à venir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il réside en France depuis juillet 2019 de manière continue et y poursuit ses études ; arrivé avant l'âge de 16 ans, il réussit dans ses études et se montre sérieux ;

- il s'est rendu au consulat du Mali où il a formé une demande de passeport et a obtenu, sur la base d'une nouvelle série d'actes d'état civil, une carte consulaire ; il n'a jamais tenté de tromper l'administration ; les informations sur les premiers et deuxièmes documents fournis ont un contenu identique à l'acte de naissance reçu et validé par le consulat du Mali : les derniers actes d'état civil reçus et remis à l'administration ont été authentifiés et justifient de son âge et de l'exactitude de sa date de naissance : il remplit les conditions d'octroi d'un titre de séjour conformément à l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il démontre la réalité et le sérieux de ses études ; il est en deuxième année de CAP " monteur installateur thermique " ; lors de stages, il a entièrement donné satisfaction au maître de stage, qui l'a embauché à plusieurs reprises ;

- il n'a aucune famille au Mali ; ses parents sont décédés ; il avait été confié à un oncle avant son arrivée en France ;

- à titre subsidiaire, si un titre de séjour " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne lui était pas accordé, il conviendra d'ordonner la délivrance d'un titre sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète a commis une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 mars 2023, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 3 mars 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 3 mai 2023 à 12 h00.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République du Mali sur la circulation et le séjour des personnes signée à Bamako le 26 septembre 1994 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-147 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Bénédicte Martin.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, de nationalité malienne, se disant né le 7 juillet 2003, qui déclare être entré irrégulièrement en France au mois de juillet 2019, a fait l'objet d'une ordonnance de placement provisoire le 1er août 2019 puis d'un jugement en assistance éducative du tribunal pour enfants près le tribunal judiciaire de Limoges du 9 septembre 2019 confirmant la mesure de placement à l'aide sociale à l'enfance, confiée au département de la Haute-Vienne jusqu'au 7 juillet 2021. Le 3 juin 2021, M. A a sollicité son admission au séjour. Par un arrêté du 6 mai 2022, la préfète de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. M. A relève appel du jugement du 6 octobre 2022 par lequel le tribunal administratif de Limoges a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ". Aux termes de l'article R. 431-10 du même code: " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / () La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ", ce dernier disposant que " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

4. Il ressort des termes de l'arrêté contesté que, pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité au titre de l'admission exceptionnelle par M. A, la préfète de la Haute-Vienne s'est fondée sur le caractère irrégulier des documents d'état civil présentés à l'appui de sa demande.

5. Il ressort des pièces du dossier que, pour établir son identité, M. A a transmis à l'administration, dans le cadre de l'instruction de sa demande, un jugement supplétif n° 149 du 4 janvier 2021, un acte de naissance n° 046 du 18 janvier 2021, un extrait d'acte de naissance n° 046/SJS du 19 janvier 2021. Pour contester l'authenticité de ces différents documents, la préfète de la Haute-Vienne s'est appuyée sur un rapport d'analyse technique du 8 septembre 2021 établi par un expert en fraude documentaire et à l'identité de la direction zonale sud-ouest de la police aux frontières. Selon ce rapport, le jugement supplétif ne peut faire l'objet d'une analyse en l'absence de support non sécurisé. Si les cachets humides sont de bonne qualité, la numérotation du jugement du 4 janvier 2021 révèle un ordre de grandeur extrêmement important pour moins de deux jours d'ouverture du tribunal. L'acte de naissance ne comporte pas de numéro en rouge, ni de dentelure alors qu'il provient d'un carnet à souches et le mode d'impression n'est pas conforme. La comparaison du jugement supplétif et de l'acte de naissance révèle des écritures identiques, malgré des rédacteurs différents. Le service conclut que les documents d'état civil présentent les caractéristiques de contrefaçons. M. A a produit devant la préfecture de nouveaux documents, un jugement supplétif n° 759 du 6 avril 2020, un acte de naissance n° 349 du 20 avril 2020, un extrait d'acte de naissance n° 349/SJS du 6 avril 2020. Ces documents ont également été analysés par l'expert en fraude documentaire et à l'identité de la direction zonale sud-ouest de la police aux frontières, lequel a conclu dans son rapport du 16 mars 2022 que ces documents présentent les caractéristiques de contrefaçons, compte tenu d'une même écriture sur le jugement supplétif et l'acte de naissance, identique à celle des actes produits en 2021, malgré des rédacteurs différents. M. A a produit devant le tribunal administratif de nouveaux documents, un acte de naissance n° 148 du 3 décembre 2021 et un jugement supplétif n° 3848 du 1er décembre 2021, qui ne permettent pas de remettre en cause les conclusions des rapports de la cellule de lutte contre la fraude documentaire et à l'identité de la direction zonale sud-ouest de la police aux frontières quant à l'absence d'authenticité des documents produits. La carte consulaire délivrée le 12 avril 2022 par l'ambassade du Mali à Lyon a pour seule vocation d'établir la preuve de résidence à l'étranger d'un ressortissant et ne saurait permettre de justifier de l'identité de M. A. Dans ces conditions, la préfète de la Haute-Vienne a pu légalement considérer que les éléments en sa possession étaient suffisants pour écarter comme dépourvus de valeur probante les actes d'état civil communiqués par M. A et estimer, dès lors, qu'il ne justifiait pas avoir été mineur lors de son entrée en France et, en particulier, avoir été âgé de seize à dix-huit ans lorsqu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance. Par suite, alors même que le requérant n'aurait pas voulu tromper l'administration, celle-ci n'a pas méconnu les dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en rejetant la demande de titre de séjour présentée sur ce fondement.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A, qui déclare être entré en France au mois de juillet 2019, a bénéficié d'une prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Haute-Vienne en qualité de mineur étranger isolé sur la base d'actes d'état civil dont l'authenticité a été remise en cause. L'appelant se prévaut de son insertion professionnelle et notamment de la validation du certificat d'aptitude professionnelle (CAP) spécialité " monteur installation thermiques " en juin 2022 et de la poursuite d'une formation en CAP " monteur en installations sanitaires " avec la conclusion d'un contrat d'alternance le 8 juillet 2022. Alors même qu'il produit des bulletins scolaires élogieux et une lettre de recommandation de la proviseure du lycée, attestant de sa motivation, de ses qualités de sérieux et d'intégration, ces seuls éléments ne traduisent pas une insertion professionnelle particulière en France. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'à la date de l'arrêté contesté, l'intéressé, célibataire et sans charge de famille, aurait tissé des liens d'une particulière intensité et stabilité sur le territoire français ni qu'il serait dépourvu de toute attache dans son pays d'origine où il a vécu la majeure partie de sa vie et où réside sa mère. Dans ces conditions, et en dépit des efforts d'insertion dont l'intéressé a fait preuve, la préfète de la Haute-Vienne n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels l'arrêté contesté a été pris et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dans ces circonstances, la décision contestée n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'appelant.

7. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

8. En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ".

9. M. A se prévaut de son insertion professionnelle et sociale en France. Toutefois, compte tenu des circonstances précédemment exposées au point 6, ces éléments ne sauraient être regardés, à eux seuls, comme des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels justifiant son admission exceptionnelle au séjour. Dès lors, la décision contestée n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 6 mai 2022 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Le présent arrêt, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. A, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, ses conclusions présentées aux fins d'injonction et d'astreinte ne peuvent être accueillies.

Sur les frais liés à l'instance :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande M. A en application de ces dispositions.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée à la préfète de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Evelyne Balzamo, présidente,

Mme Bénédicte Martin, présidente-assesseure,

Mme Pauline Reynaud, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 6 juin 2023.

La rapporteure,

Bénédicte MartinLa présidente,

Evelyne BalzamoLe greffier,

Christophe Pelletier

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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