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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-23BX01391

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-23BX01391

mardi 20 février 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-23BX01391
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation3ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantMENARD;CABINET CHATAIN & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme B A a demandé au tribunal administratif de Poitiers d'annuler la décision du 23 juin 2020 par laquelle la préfète de la Vienne a refusé de lui accorder le renouvellement de son titre de séjour.

Par un jugement n° 2100199 du 30 mars 2023, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 24 mai 2023, Mme A, représentée par Me Menard, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Poitiers du 30 mars 2023 ;

2°) d'annuler la décision du 23 juin 2020 de la préfète de la Vienne ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Vienne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, dans un délai de 15 jours suivant la notification de l'arrêt à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée en fait, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision est dépourvue de base légale ; les dispositions de l'article L. 111-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sauraient être le fondement légal de la décision ;

- la décision a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 832-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est en effet entrée en France métropolitaine en mars 2019 en étant munie d'un visa de court séjour ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 novembre 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la requête est irrecevable et que les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 13 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 8 décembre 2023.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 mai 2023.

Par courrier du 17 novembre 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que la cour était susceptible de procéder d'office à une substitution de base légale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Marie-Pierre Beuve Dupuy.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante comorienne née le 11 novembre 1984, est entrée à Mayotte en 2013 selon ses déclarations et a été mise en possession, à partir de 2014, de cartes de séjour " vie privée et familiale " dont la dernière expirait le 5 juin 2019. Elle déclare être entrée en France métropolitaine en mars 2019, accompagnée de trois de ses enfants, et a sollicité le 2 mars 2020 la délivrance d'un titre de séjour en sa qualité de parent d'enfant français sur le fondement des dispositions alors applicables de l'article L. 313-11 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 23 juin 2020, la préfète de la Vienne a refusé de lui délivrer le titre sollicité. Mme A relève appel du jugement du 30 mars 2023 par lequel le tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cette décision.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui () constituent une mesure de police ". Aux termes de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. La décision en litige indique que Mme A est entrée en France métropolitaine sans être munie d'un visa et que le père de ses enfants ainsi que deux de ses enfants, mineurs, résident à Mayotte. Cette décision comportant ainsi les éléments de fait qui la fondent, le moyen tiré de son insuffisante motivation en fait doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 111-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Au sens des dispositions du présent code, l'expression " en France " s'entend de la France métropolitaine, de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique, de Mayotte, de La Réunion, de Saint-Pierre-et-Miquelon, de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin ".

5. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 832-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " les titres de séjour délivrés par le représentant de l'Etat à Mayotte, à l'exception des titres délivrés en application des dispositions des articles L. 121-3, L. 313-4-1, L. 313-8, du 6° de l'article L. 313-10, de l'article L. 313-13 et du chapitre IV du titre Ier du livre III, n'autorisent le séjour que sur le territoire de Mayotte. / Les ressortissants de pays figurant sur la liste () des pays tiers dont les ressortissants sont soumis à l'obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des Etats membres, qui résident régulièrement à Mayotte sous couvert d'un titre de séjour n'autorisant que le séjour à Mayotte et qui souhaitent se rendre dans un autre département doivent obtenir un visa. Ce visa est délivré, pour une durée et dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat, par le représentant de l'Etat à Mayotte après avis du représentant de l'Etat dans le département où ils se rendent, en tenant compte notamment du risque de maintien irrégulier des intéressés hors du territoire de Mayotte et des considérations d'ordre public () ". Sous la qualification de " visa ", ces dispositions instituent une autorisation spéciale, délivrée par le représentant de l'Etat à Mayotte, que doit obtenir l'étranger titulaire d'un titre de séjour délivré à Mayotte dont la validité est limitée à ce département, lorsqu'il entend se rendre dans un autre département. La délivrance de cette autorisation spéciale, sous conditions que l'étranger établisse les moyens d'existence lui permettant de faire face à ses frais de séjour et les garanties de son retour à Mayotte, revient à étendre la validité territoriale du titre de séjour qui a été délivré à Mayotte, pour une durée qui ne peut en principe excéder trois mois. Les dispositions de l'article L. 832-2, qui subordonnent ainsi l'accès aux autres départements de l'étranger titulaire d'un titre de séjour délivré à Mayotte à l'obtention de cette autorisation spéciale, font obstacle à ce que cet étranger, s'il gagne un autre département sans avoir obtenu cette autorisation, puisse prétendre dans cet autre département à la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions de droit commun et en particulier de plein droit de la carte de séjour temporaire telle que prévue à l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Il ressort des pièces du dossier que, pour refuser à Mme A la délivrance du titre de séjour qu'elle sollicitait sur le fondement des dispositions, alors en vigueur, de l'article L. 313-11 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Vienne s'est uniquement fondé sur les dispositions précitées de l'article L. 111-3 du même code, lesquelles ne régissent pas l'accès aux autres départements de l'étranger titulaire d'un titre de séjour délivré à Mayotte.

7. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

8. En l'espèce, la décision attaquée, motivée pas l'absence de visa d'entrée en France métropolitaine, trouve son fondement légal dans les dispositions précitées de l'article L. 832-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ces dispositions peuvent être substituées à celles de l'article L. 111-3 du même code dès lors, en premier lieu, que Mme A, titulaire d'un titre de séjour délivré à Mayotte, n'étant pas entrée en France métropolitaine sous couvert d'un visa, elle ne pouvait prétendre à la délivrance de plein droit de la carte de séjour temporaire prévue à l'article L. 313-11 6° du même code, en deuxième lieu, que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie et, en troisième lieu, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

9. En troisième lieu, si Mme A soutient, pour la première fois en appel, qu'elle était munie d'un visa lors de son entrée en France métropolitaine en mars 2019, elle ne l'établit nullement. Dès lors, la préfète de la Vienne n'a pas commis d'erreur de droit en refusant de lui délivrer le titre de séjour sollicité.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée, Mme A, dont l'entrée sur le territoire métropolitain était relativement récente, disposait d'attaches fortes à Mayotte, en particulier le père de ses enfants ainsi que deux de ses cinq enfants, mineurs. De plus, et ainsi que l'a relevé le tribunal, la requérante n'apporte aucun élément sur les raisons l'ayant conduite à quitter Mayotte avec trois de ses enfants pour s'installer en métropole et ne justifie pas qu'elle y disposait, à la date de la décision attaquée, d'attaches particulières. Dans ces conditions, la décision en litige n'a pas porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale au sens des stipulations citées au point précédent.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Il résulte de ces stipulations que dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

13. La décision en litige en litige n'a ni pour objet ni pour effet de séparer Mme A de ses enfants, qui ont vocation à retourner avec leur mère à Mayotte, où ils sont nés et ont vécu jusqu'en mars 2019, et où ils auront notamment la possibilité de suivre une scolarité. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point 12 doit dès lors être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet de la Vienne, que Mme A n'est pas fondée à se plaindre de ce que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande. Ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des frais d'instance ne peuvent, par suite, être accueillies.

DECIDE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

M. Laurent Pouget, président,

Mme Marie-Pierre Beuve Dupuy, présidente-assesseure,

M. Manuel Bourgeois, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 février 2024.

La rapporteure,

Marie-Pierre Beuve-Dupuy

Le président,

Laurent Pouget La greffière,

Virginie Santana

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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