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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-23BX01850

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-23BX01850

lundi 23 juin 2025

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-23BX01850
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantTUGAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

La société à responsabilité limitée (SARL) Immaction a demandé au tribunal administratif de Poitiers de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre de ses exercices clos le 30 juin des années 2007 à 2010 et des rappels de la taxe sur la valeur ajoutée mis à sa charge au titre de la période du 1er juin 2008 au 30 juin 2009 ainsi que des pénalités, majoration et amende y afférentes ainsi que le sursis de paiement prévu par les dispositions de l'article L. 277-2 du livre des procédures fiscales.

Par un jugement n° 2101337 du 10 mai 2023, le tribunal administratif de Poitiers a constaté qu'il n'y avait plus lieu de statuer sur la demande de sursis de paiement présentée au titre des dispositions de l'article L. 277-2 du livre des procédures fiscales et a rejeté le surplus de sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 6 juillet 2023, le 18 janvier 2024 et 27 novembre 2024, la société Immaction, représentée par Me Roux-Noël, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du 10 mai 2023 du tribunal administratif de Poitiers ;

2°) de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre de ses exercices clos le 30 juin des années 2007 à 2010 et des rappels de la taxe sur la valeur ajoutée mis à sa charge au titre de la période du 1er juin 2008 au 30 juin 2009 ainsi que des pénalités, majoration et amende y afférentes ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'administration a méconnu les dispositions de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales, en se référant, dans la proposition de rectification, à un procès-verbal de droit d'enquête inexistant ;

- l'administration n'a pas donné suite à sa demande de recours hiérarchique ;

- la mise en recouvrement du 29 décembre 2011 est intervenue sans que la commission départementale des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires ait été préalablement saisie ;

- elle n'a pas été avisée de l'intention du service de procéder à une reprise de la procédure d'imposition suite au dégrèvement intervenu ; cette reprise supposait l'envoi d'une nouvelle proposition de rectification, laquelle n'aurait pas pu intervenir régulièrement, dès lors que les périodes considérées étaient atteintes par la prescription ;

- 1'administration a méconnu les dispositions de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales en ne lui communiquant pas les documents sur lesquels elle a fondé les rectifications avant la mise en recouvrement du 11 décembre 2014 ;

- la doctrine administrative exprimée au paragraphe 360 du bulletin officiel des impôts référencé BOI-CF-PGR-30-10 du 12 septembre 2012 confirme cette analyse ;

- c'est à tort que l'administration lui a notifié un rappel de TVA déductible de 68 502 euros et une amende pour facture fictive de 209 001 euros dès lors que les prestations de maîtrise d'œuvre et les travaux de nettoyage ainsi que le déblayement de l'ensemble industriel qu'elle possède ont bien été réalisés par les salariés au moyen des matériels de la société Fraich'heure sans que l'administration puisse lui reprocher que M. A B, qui est le dirigeant de la société Fraich'heure et de la société Immaction, n'avait pas la qualification professionnelle de maître d'œuvre ; la TVA ayant grevé le coût de ces travaux, effectués à titre onéreux, était donc bien déductible en application du II de l'article 271 du code général des impôts ;

- l'administration a relevé un total de travaux de 987 065,81 euros dont elle a, à tort, extourné les travaux effectués par la société Fraich'heure pour 728 565 euros, ce qui implique qu'elle ne retient que 116 456 euros de travaux pour la voirie extérieure et 142 044 euros d'achats de matériaux pour réaliser les travaux et la rénovation, à l'exclusion des travaux de maintenance, de nettoyage, de déblaiement, d'emport de matériaux pour le seul motif qu'ils ne seraient pas facturés ; il a bien fallu que les salariés de la SARL Fraich'heure réalisent ces travaux puisqu'elle ne possède aucun salarié ; le montant de 142 044 euros d'achats de matériaux retenu justifie le montant de 728 565 euros de facturation de main d'œuvre ;

- la prescription était acquise à la date de la mise en recouvrement des sommes résultant de la vérification de comptabilité.

- dans l'éventualité d'une fraude, seule la société prestataire, à savoir la société. Fraich'heure, pourrait se voir appliquer l'amende prévue par les dispositions du 2° du I de l'article 1737 du code général des impôts, et non la société Immaction qui n'était que sa cliente ;

- le paragraphe 10 de la doctrine publiée sous la référence BOI-CF-INF-10-40-40 confirme cette analyse ;

- les rappels de TVA et l'application de l'amende ont été effectués en violation des dispositions des articles L. 80 A et L. 80 B du livre des procédures fiscales, dès lors qu'ils sont contraires à la prise de position opposable résultant de l'abandon des rappels d'impôt sur les sociétés obtenu au stade du recours devant l'interlocuteur départemental ;

- la prescription était acquise à la date de la mise en recouvrement de l'amende.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 19 décembre 2023, le 31 octobre 2024 et le 20 décembre 2024, ce dernier n'ayant pas été communiqué, le ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la requête est partiellement irrecevable et que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 28 novembre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu, au 30 décembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Caroline Gaillard,

- et les conclusions de M. Anthony Duplan, rapporteur public.

Considérant ce qui suit

1. La société à responsabilité limitée (SARL) Immaction a été créée en 2007 pour la réalisation d'un programme immobilier situé à La Rochelle (Charente-Maritime). Elle a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant, en matière d'impôt sur les sociétés, pour les exercices clos en 2007, 2008 et 2009 et, en matière de taxe sur la valeur ajoutée (TVA), sur la période du 1er septembre 2007 au 31 décembre 2010. Par une proposition de rectification du 19 juillet 2011, l'administration lui a notifié des rehaussements d'impôt sur les sociétés au titre de ses exercices clos en 2008 et 2009 ainsi que des rappels de TVA pour la période du 1er juillet 2008 au 30 juin 2009 d'un montant total de 323 583 euros, assortis de la majoration de 40 % pour manquement délibéré, de l'amende pour facture de complaisance prévue par l'article 1737 du même code et des intérêts de retard. Après le dégrèvement de l'ensemble de ces droits, majorations, amende et pénalités par décision du 29 mars 2012, et reprise de la procédure de rectification, l'administration a mis en recouvrement les seuls rappels de TVA d'un montant de 102 479 euros en droit, majoration et pénalités ainsi que l'amende prévue par l'article 1737 du code général des impôts d'un montant de 209 001 euros. Le 7 juin 2017, elle a dégrevé la majoration pour manquement délibéré, ramenant ainsi le montant des rectifications à 284 079 euros. La société Immaction a demandé au tribunal administratif de Poitiers de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle soutient avoir été assujettie au titre de ses exercices clos de 2007 à 2010 et des rappels de TVA mis à sa charge au titre de la période du 1er juin 2008 au 30 juin 2009 ainsi que des pénalités, majoration et amende y afférentes à hauteur de 311 480 euros. Elle relève appel du jugement par lequel le tribunal a rejeté sa demande et limite devant la Cour sa demande de décharge, aux rappels de TVA mis à sa charge au titre de la période du 1er juin 2008 au 30 juin 2009 ainsi qu'aux pénalités, majoration et amende y afférentes.

Sur la fin de non-recevoir soulevée par l'administration :

2. Ainsi que l'a rappelé le tribunal, les cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés et les pénalités de retard ainsi que les majorations de 40 % mentionnées au point 1 ont été partiellement dégrevées par l'administration par décisions des 29 mars 2012 et 7 juin 2017 à hauteur de 27 401 euros. Les conclusions de la société requérante persistant en appel à en demander la décharge sont, dans cette mesure, irrecevables et doivent donc être rejetées.

Sur la régularité de la procédure d'imposition :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales : " L'administration adresse au contribuable une proposition de rectification qui doit être motivée de manière à lui permettre de formuler ses observations ou de faire connaître son acceptation ". Il résulte de ces dispositions que, pour être régulière, une proposition de rectification doit comporter la désignation de l'impôt concerné, de l'année d'imposition et de la base d'imposition, et énoncer les motifs sur lesquels l'administration entend se fonder pour justifier les redressements envisagés, de façon à permettre au contribuable de formuler utilement ses observations. En revanche, sa régularité ne dépend pas du bien-fondé de ces motifs.

4. Il résulte de l'examen de la proposition de rectification du 19 juillet 2011 adressée à la société requérante qu'elle comporte la désignation de l'impôt concerné, de l'année d'imposition et de la base d'imposition et qu'elle énonce les motifs sur lesquels l'administration a entendu se fonder pour justifier les rehaussements envisagés. En outre, le service y a fait état des termes du procès-verbal établi à la suite du droit d'enquête mis en œuvre en application des articles L. 80 F à L. 80 H du livre des procédures fiscales, engagé le 5 octobre 2010 à l'encontre de la société Immaction et remis à cette dernière le 3 novembre 2010, ainsi que du contenu des auditions, intervenues dans ce cadre, de M. B, son gérant, entendu en sa qualité de représentant légal de la société. Dès lors cette proposition de rectification satisfait aux prescriptions de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales. Par suite le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 59 du livre des procédures fiscales, lorsque le désaccord persiste entre un contribuable auquel une proposition de rectification a été notifiée et l'administration, ce désaccord peut, sous certaines conditions, être soumis, sur l'initiative de l'administration ou à la demande du contribuable, à l'avis de la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires.

6. Ainsi qu'il a été dit au point 1, il résulte de l'instruction que l'administration a procédé au dégrèvement de l'ensemble des impositions et pénalités notifiées à la société requérante par proposition de rectification du 19 juillet 2011 et mises en recouvrement le 29 décembre 2011, en raison du vice de procédure résultant de l'absence de saisine de la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires. Après reprise de la procédure de vérification, le litige a été soumis à l'examen de la commission départementale des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires qui s'est réunie le 12 septembre 2014 avant que l'administration ne procède à une nouvelle mise en recouvrement des rappels de TVA au titre de la période du 1er janvier 2008 au 31 décembre 2009 et des majorations y afférentes, pour un montant de 311 480 euros, le 14 décembre 2014. Par suite, et alors que les vices entachant la première mise en recouvrement opérée en 2011 sont sans incidence, le moyen tiré de l'absence de saisine de la commission départementale des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales : " L'administration est tenue d'informer le contribuable de la teneur et de l'origine des renseignements et documents obtenus de tiers sur lesquels elle s'est fondée pour établir l'imposition faisant l'objet de la proposition prévue au premier alinéa de l'article L. 57 ou de la notification prévue à l'article L. 76. Elle communique, avant la mise en recouvrement, une copie des documents susmentionnés au contribuable qui en fait la demande ".

8. Il résulte de ces dispositions qu'il incombe à l'administration, quelle que soit la procédure d'imposition mise en œuvre, et au plus tard avant la mise en recouvrement, d'informer le contribuable dont elle envisage soit de rehausser, soit d'arrêter d'office les bases d'imposition, de l'origine et de la teneur des documents et renseignements obtenus auprès de tiers, qu'elle a utilisés pour fonder les impositions, avec une précision suffisante pour mettre à même l'intéressé d'y avoir accès avant la mise en recouvrement des impositions qui en procèdent. Cette obligation ne s'étend pas aux éléments nécessairement détenus par les différents services de l'administration fiscale en application de dispositions législatives ou réglementaires, ni aux actes de procédure établis par l'administration dans ses relations avec le contribuable pas plus qu'aux documents en possession du contribuable examinés dans le cadre de la vérification de comptabilité. La méconnaissance par l'administration de son obligation de communiquer au contribuable qui en a fait la demande les documents obtenus de tiers qu'elle a utilisés pour fonder les impositions demeure toutefois sans conséquence sur la régularité de la procédure d'imposition s'il est établi que le contribuable, après avoir formulé cette demande et avant la mise en recouvrement de ces impositions, a effectivement eu accès à ces mêmes documents.

9. Il résulte de l'instruction que la proposition de rectification du 19 juillet 2011 mentionne les pièces justificatives présentées au vérificateur dans le cadre du contrôle de la comptabilité lors de ses interventions sur place, et, en particulier, les deux factures qui sont à l'origine des rectifications, à savoir la facture du 31 décembre 2007 d'un montant de 411 420 euros hors taxe (HT) dont 306 000 euros HT de prestations de maîtrise d'œuvre et celle du 30 juin 2008 d'un montant total de 284 760 euros HT dont 153 000 euros HT de prestations de maîtrise d'œuvre, ainsi que la facture d'avoir de la société Fraich'heure international, comptabilisée par la société requérante le 4 octobre 2008 d'un montant total de 129 660 euros HT dont 109 500 euros HT pour les prestations de maîtrise d'œuvre. Ces documents conservés par la société requérante, le vérificateur ayant pris une copie, n'avaient donc pas à être communiqués à celle-ci préalablement à la mise en recouvrement des impositions litigieuses. Le seul document issu d'un tiers dont fait état la proposition de rectification est la facture d'avoir, établie par la société Fraich'heure Internationale à l'ordre de la société Immaction, le même jour que celle comptabilisée par cette dernière, mais d'un montant de 155 160 euros HT, obtenue auprès de la société Fraich'heure international, laquelle n'a pas servie pour asseoir les rectifications litigieuses. Au demeurant, ladite facture d'avoir a été communiquée à la requérante à sa demande le 16 juin 2014 et le 5 août 2014, soit avant la mise en recouvrement du 11 décembre 2014. A supposer comme elle le soutient que la société requérante n'aurait pas reçu ce document le 16 juin 2014, il ressort de sa réclamation du 18 décembre 2014 qu'elle a eu connaissance de cette facture d'avoir, qui était jointe à l'envoi du 5 août 2014, préalablement à la mise en recouvrement. Par ailleurs, il est constant que le rapport clôturant l'enquête dont la société requérante a fait l'objet, auquel il n'est pas contesté que le vérificateur s'est référé dans la proposition de rectification, n'a pas la nature de document obtenu de tiers et que ce document a été remis au représentant légal de la société requérante. Enfin, contrairement à ce que soutient la société requérante, le service qui a obtenu la facture d'avoir du 4 octobre 2018 de la société Fraich'heure international n'était tenu par aucune disposition de lui communiquer les conditions du contrôle de cette société. Dès lors, le moyen tiré de la violation de l'obligation de communication, telle que prévue à l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales doit être écarté dans toutes ses branches.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 10 du livre des procédures fiscales : " Avant l'engagement d'une des vérifications prévues aux articles L. 12 et L. 13, l'administration des impôts remet au contribuable la charte des droits et obligations du contribuable vérifié ; les dispositions contenues dans la charte sont opposables à l'administration. ". Le § 5 du chapitre I de la charte relatif au déroulement de la vérification, précise qu'en cas de difficultés, le contribuable peut s'adresser à l'interlocuteur départemental ou régional et qu'il peut le contacter pendant la vérification. Aux termes du § 5 du chapitre III de la même charte, consacré à " la conclusion du contrôle ", si le vérificateur a maintenu totalement ou partiellement les redressements envisagés, le contribuable peut saisir l'inspecteur principal, puis l'interlocuteur départemental.

11. Un contribuable qui, après avoir reporté un rendez-vous fixé à sa demande par le service, ne manifeste pas à nouveau son intention de demander à bénéficier de la garantie offerte par la charte du contribuable permettant d'obtenir un débat avec le supérieur hiérarchique du vérificateur sur tous les points où persiste un désaccord avec ce dernier, ne saurait soutenir utilement devant le juge de l'impôt qu'il aurait été privé de cette garantie et que la procédure d'imposition serait, pour ce motif, irrégulière. En l'espèce, si la société Immaction soutient qu'elle a été privée du recours hiérarchique, il résulte toutefois de l'instruction que l'administration a proposé à diverses reprises, sans succès, l'organisation d'un entretien dans le cadre du recours hiérarchique et a fini par prendre acte le 16 juin 2014 de son refus. Ainsi, dès lors que l'absence d'un tel entretien n'est imputable qu'à la société, elle ne peut utilement soutenir avoir été privée de cette garantie.

12. En dernier lieu, la société requérante ne peut utilement se prévaloir de la doctrine administrative exprimée au paragraphe 360 du bulletin officiel des impôts référencé BOI-CFPGR-30-10 du 12 septembre 2012, dès lors que les dispositions de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales ne trouvent pas à s'appliquer en matière de procédure d'imposition.

Sur le bien-fondé de l'imposition :

En ce qui concerne la prescription du droit de reprise :

13. Aux termes des dispositions de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales : " Pour l'impôt sur le revenu et l'impôt sur les sociétés, le droit de reprise de l'administration des impôts s'exerce jusqu'à la fin de la troisième année qui suit celle au titre de laquelle l'imposition est due ". Selon l'article L. 176 du même livre : " Pour les taxes sur le chiffre d'affaires, le droit de reprise de l'administration s'exerce jusqu'à la fin de la troisième année suivant celle au cours de laquelle la taxe est devenue exigible conformément aux dispositions du 2 de l'article 269 du code général des impôts. ". Aux termes de l'article L. 189 de ce livre : " La prescription est interrompue par la notification d'une proposition de rectification, par la déclaration ou la notification d'un procès-verbal, de même que par tout acte comportant reconnaissance de la part des contribuables et par tous les autres actes interruptifs de droit commun ".

14. Aucune disposition du code général des impôts ne fait obstacle à ce que l'administration, après avoir reconnu l'irrégularité de la procédure de rectification suivie, à la suite notamment d'une réclamation contentieuse du contribuable, reprenne cette procédure dans le délai de reprise imparti par les articles L. 169 du livre des procédures fiscales en matière d'impôt sur les sociétés, L. 176 et L. 177 en matière de taxe sur la valeur ajoutée, afin de parvenir à la fixation des impositions dans des conditions régulières. Cette faculté ne lui est cependant ouverte qu'autant qu'elle a expressément constaté l'irrégularité de la première procédure en notifiant le dégrèvement des impositions précédentes et informé le contribuable de la persistance de son intention de l'imposer préalablement à la reprise de la procédure d'imposition. Le 29 mars 2012, le service a prononcé la décharge des impositions et a repris la procédure au stade de la tenue du recours hiérarchique de premier degré. Après l'exercice du recours hiérarchique de second degré, le service a conclu à l'abandon des rectifications initialement notifiées à raison de la réintégration, pour la détermination du résultat imposable à l'impôt sur les sociétés, des charges correspondant aux prestations de maîtrise d'œuvre facturées par la société Fraich'heure International. Les impositions supplémentaires en matière de TVA et d'amende au titre de l'article 1737 du code général des impôts ont été mises en recouvrement le 11 décembre 2014.

15. La société requérante soutient qu'après l'intervention du dégrèvement total des impositions et pénalités mises à sa charge, d'une part, elle n'a pas été avisée de la volonté du service de reprendre la procédure et d'autre part, que cette reprise a été effectuée alors que la prescription du droit de reprise de l'administration était acquise au titre des années 2007 et 2008. Toutefois, il résulte de l'instruction que la vérification de comptabilité a donné lieu à la notification de la proposition de rectification le 19 juillet 2011 par laquelle l'administration a notifié à la société des rappels de TVA et pénalités afférentes pour la période allant du 1er janvier 2008 au 31 décembre 2009. Par un courrier du 29 mars 2012 l'administration l'a informée du dégrèvement des impositions mises à sa charge à raison d'un vice de procédure et l'a avisée de ce qu'elle reprendrait la procédure à ce stade après avoir satisfait à ses obligations procédurales. Le service disposait donc d'un délai expirant le 31 décembre 2014 pour procéder à une nouvelle mise en recouvrement des impositions en litige qui est intervenue le 11 décembre 2014, soit avant l'expiration du délai de reprise. Par suite le moyen tiré de la prescription du délai de reprise doit être écarté.

En ce qui concerne l'application de la loi fiscale :

16. En premier lieu, aux termes de l'article 271 du code général des impôts " L ~1. La taxe sur la valeur ajoutée qui a grevé les éléments du prix d'une opération imposable est déductible de la taxe sur la valeur ajoutée applicable à cette opération.7 2. Le droit à déduction prend naissance lorsque la taxe déductible devient exigible chez le redevable. /Toutefois, les personnes qui effectuent des opérations occasionnelles soumises à la taxe sur la valeur ajoutée n'exercent le droit à déduction qu'au moment de la livraison. / 3. La déduction de la taxe ayant grevé les biens et les services, est opérée par imputation sur la taxe due par le redevable au titre du mois pendant lequel le droit à déduction a pris naissance. II.-L Dans la mesure où les biens et les services sont utilisés pour les besoins de leurs opérations imposables, et à la condition que ces opérations ouvrent droit à déduction, la taxe dont les redevables peuvent opérer la déduction est, selon le cas :la) Celle qui figure sur les factures établies conformément aux dispositions de l'article 289 et si la taxe pouvait légalement figurer sur lesdites factures ; ()". L'article L. 272 de ce code dispose : " 2. La taxe sur la valeur ajoutée facturée dans les conditions définies au 4 de l'article 283 ne peut faire l'objet d'aucune déduction par celui qui a reçu la facture. " et l'article 283 du même code précise : " 4. Lorsque la facture ne correspond pas à la livraison d'une marchandise ou à l'exécution d'une prestation de services, ou fait état d'un prix qui ne doit pas être acquitté effectivement par l'acheteur, la taxe est due par la personne qui l'a facturée. ".

17. Il résulte de ces dispositions combinées qu'un contribuable n'est pas en droit de déduire de la taxe sur la valeur ajoutée dont il est redevable à raison de ses propres opérations la taxe mentionnée sur une facture établie à son nom par une personne qui ne lui a fourni aucune marchandise ou prestation de services ou dont il ne peut ignorer qu'elle n'est pas le véritable fournisseur d'une marchandise ou d'une prestation effectivement livrée ou exécutée. Dans le cas où l'auteur de la facture était régulièrement inscrit au registre du commerce et des sociétés et assujetti à la taxe sur la valeur ajoutée, il appartient à l'administration, si elle entend refuser à celui qui a reçu la facture le droit de déduire la taxe qui y était mentionnée, d'établir qu'il s'agissait d'une facture fictive ou d'une facture de complaisance et que le contribuable le savait ou ne pouvait l'ignorer. Si l'administration apporte des éléments suffisants permettant de penser que la facture ne correspond pas à une opération réelle, il appartient alors au contribuable d'apporter toutes justifications utiles sur la réalité de cette opération.

18. Il résulte de l'instruction que la société Immaction a fait procéder à des travaux de démolition et de remise en état de certains bâtiments, situés sur un site industriel dont elle était propriétaire, en vue de leur revente ou leur exploitation. Pour la réalisation de ces opérations, elle a, notamment, fait appel à la société Fraich'heure international, dont elle était l'actionnaire et dont l'un des associés était également son propre gérant. La société Fraich'heure international lui a facturé des prestations de mise à disposition de personnel pour des travaux de nettoyage et de réfection du site ainsi que des prestations de maîtrise d'œuvre d'un montant de 305 000 euros hors taxe le 31 décembre 2007 et de 153 000 euros hors taxe le 30 juin 2008. Il n'est toutefois pas contesté que la société Fraich'heure international, qui exerce une activité de transport, ne disposait pas en 2007 et 2008 des moyens lui permettant de remplir les missions d'un maître d'œuvre, dont les factures produites ne détaillent nullement la nature exacte des prestations, tandis que le gérant de la société Immaction a reconnu, au cours du contrôle, qu'il avait lui-même effectué ces prestations de maîtrise d'œuvre, consistant, à organiser et à coordonner les travaux qui représentaient une durée équivalente à. un plein temps pendant dix-huit mois et ne pouvaient, par suite, être exécutées par le gérant de la société Immaction que dans le cadre de ses activités salariées au sein de cette dernière société. Ces éléments établissent que les factures en cause ne correspondent pas à des opérations de maîtrise d'œuvre réalisées par la société Fraich'heure international. En outre, la société Immaction ne pouvait ignorer, en sa triple qualité de bénéficiaire des prestations litigieuses, d'associée de son gérant, qui reconnaît avoir réalisé lui-même l'ensemble de ces prestations, et d'actionnaire de la société Fraich'heure international, que les deux factures susmentionnées constituaient des factures de complaisance. Par suite, l'administration a pu à bon droit remettre en cause la déductibilité de la taxe sur la valeur ajoutée pour les prestations de maîtrise d'œuvre portée sur les factures n°071227580 du 31 décembre 2007 et n°080629968 du 30 juin 2008 émises par la société Fraich'heure international.

En ce qui concerne le bénéfice de la doctrine administrative :

19. En premier lieu aux termes de l'article L. 80 A du LPF, dans sa version applicable au litige :" Il ne sera procédé à aucun rehaussement d'impositions antérieures si la cause du rehaussement poursuivi par l'administration est un différend sur l'interprétation par le redevable de bonne foi du texte fiscal et s'il est démontré que l'interprétation sur laquelle est fondée la première décision a été, à l'époque, formellement admise par l'administration. () " L'article L. 80 B du LPF dispose : " La garantie prévue au premier alinéa de l'article L. 80 A est applicable : ()7° Lorsque l'administration a formellement pris position sur l'appréciation d'une situation de fait au regard d'un texte fiscal ; () ".

20. La société requérante soutient que la décision de dégrèvement vaut prise de position formelle, faisant obstacle au maintien des rappels de TVA et de l'amende demeurant en litige. Le principe ci-dessus rappelé pouvait faire obstacle, le cas échéant, à l'extension à la TVA et à l'amende de la décision prise par l'interlocuteur départemental en matière d'impôt sur les sociétés. En l'espèce toutefois, le courrier du 1er décembre 2014, portant à la connaissance de la société les conclusions de l'interlocution, précise sans ambiguïté les motifs de l'abandon des seuls rehaussements apportés au résultat imposable à l'impôt sur les sociétés en indiquant que " dans la mesure où la notion de factures de complaisance ne s'applique qu'en matière de TVA, les droits supplémentaires proposés au titre de l'impôt sur les sociétés soit 3 084 au titre de l'exercice clos le 30 juin 2008 et 6 554 au titre de l'exercice clos le 30 juin 2009 sont abandonnés ". Par suite la société requérante n'est pas fondée à soutenir que le service aurait entendu par cette prise de position abandonner la qualification de factures de complaisance en matière de TVA et d'amende. Le moyen tiré de ce que les impositions en litige ont été maintenues en violation d'une prise de position formelle contraire opposable à l'administration doit, par suite, être écarté.

21. En second lieu le paragraphe 10 de la doctrine publiée sous la référence BOI-CF-INF-10-40-40, dont la société requérante se prévaut, ne comporte aucune interprétation de la loi fiscale différente de celle dont il a été fait application. Par suite le moyen susvisé ne peut qu'être écarté.

Sur l'amende :

22. En premier lieu, aux termes de l'article L. 188 du livre des procédures fiscales : " Le délai de prescription applicable aux amendes fiscales concernant l'assiette et le paiement des droits, taxes, redevances et autres impositions est le même que celui qui s'applique aux droits simples et majorations correspondants. / Pour les autres amendes fiscales, la prescription est atteinte à la fin de la quatrième année suivant celle au cours de laquelle les infractions ont été commises () ". L'article L. 189 du même livre précise que " La prescription est interrompue par la notification d'une proposition de rectification, par la déclaration ou la notification d'un procès-verbal, de même que par tout acte comportant reconnaissance de la part des contribuables et par tous les autres actes interruptifs de droit commun. / La prescription des sanctions fiscales autres que celles visées au troisième alinéa de l'article L. 188 est interrompue par la mention portée sur la proposition de rectification qu'elles pourront être éventuellement appliquées ". Il résulte de la combinaison de ces dispositions que le délai de reprise de l'administration pour les pénalités prévues par l'article 1737 du code général des impôts court jusqu'à la fin de la quatrième année suivant celle au cours de laquelle les infractions ont été commises. Cette prescription est interrompue par la signification faite au contrevenant, par voie de proposition de rectification ou de procès-verbal. Le contrôle ayant donné lieu à une proposition de rectification du 19 juillet 2011, le service disposait d'un délai expirant le 31 décembre 2015 pour procéder à la mise en recouvrement des amendes. La mise en recouvrement des amendes étant intervenue le 11 décembre 2014, le moyen tiré de la prescription des amendes doit par suite être écarté.

23. En second lieu, aux termes de l'article 1737 du code général des impôts : " I -Entraîne l'application d'une amende égale à 58 % du montant : /1. Des sommes versées ou reçues, le fait de travestir ou dissimuler l'identité ou l'adresse de ses fournisseurs ou de ses clients, les éléments d'identification mentionnés aux articles 289 et 289 B et aux textes pris pour l'application de ces articles ou de sciemment accepter l'utilisation d'une identité fictive ou d'un prête-nom ;/2.De la facture, le fait de délivrer une facture ne correspondant pas à une livraison ou à une prestation de service réelle ". Il résulte des dispositions du 1 du I de l'article 1737 que l'administration peut mettre l'amende ainsi prévue soit à la charge de la personne qui a délivré la facture, soit à la charge de la personne destinataire de cette facture si elle établit que celle-ci a, soit travesti ou dissimulé l'identité, l'adresse ou les éléments d'identification de son client ou de son fournisseur, soit accepté l'utilisation, en toute connaissance de cause, d'une identité fictive ou d'un prête-nom.

24. La société Immaction en sa qualité de bénéficiaire des prestations litigieuses, d'employeur de son gérant et d'associée de la société Fraich'heure international, ne pouvait ignorer que les deux factures en litige constituaient des factures de complaisance. Ayant ainsi dissimulé l'identité de la personne lui ayant fourni ces prestations, elle se trouvait, dès lors, dans l'un des cas dans lesquels l'administration peut mettre l'amende prévue par les dispositions précitées du 1 du I de l'article 1737 du code général des impôts à la charge de la personne destinataire de cette facture et non à celle de la personne qui a délivré cette même facture. Par suite, la société Immaction n'est pas fondée à soutenir que l'amende que lui a appliquée l'administration sur le fondement des dispositions précitées aurait dû être mise à la charge de la société Fraich'heure international.

25. Il résulte de tout ce qui précède que la société Immaction n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa demande de décharge des impositions en litige.

Sur les frais liés à l'instance :

26. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de la société Immaction est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à la société à responsabilité limitée Immaction et au ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Copie en sera adressée à la direction de contrôle fiscal sud-ouest.

Délibéré après l'audience du 26 mai 2025 à laquelle siégeaient :

M. Luc Derepas, président de la Cour,

M. Stéphane Gueguein, président-assesseur,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 23 juin 2025.

La rapporteure,

Caroline Gaillard

Le président,

Luc Derepas

La greffière,

Andréa Detranchant

La République mande et ordonne au ministre de l'économie des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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