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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-23BX01949

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-23BX01949

mardi 28 mai 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-23BX01949
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantLELONG DUCLOS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme B D a demandé au tribunal administratif de Poitiers d'annuler l'arrêté du 20 octobre 2020 par lequel la préfète de la Vienne a retiré ses cartes de séjour temporaires valables du 11 mai 2012 au 10 novembre 2012, du 4 octobre 2012 au 3 octobre 2013, du 23 octobre 2013 au 22 octobre 2014, du 26 janvier 2015 au 25 janvier 2016 et du 27 janvier 2016 au 26 janvier 2017, et d'annuler l'arrêté du 21 juillet 2020 par lequel la préfète a retiré son titre de séjour temporaire pluriannuel valable du 27 janvier 2017 au 26 janvier 2019.

Par un jugement n° 2101244, 2101245 du 11 mai 2023, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté ses demandes.

Procédure devant la Cour :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 juillet 2023 et 2 mai 2024, Mme B D, représentée par la SELARL Lelong Duclos Avocats, agissant par Me Duclos, demande à la Cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de Poitiers n° 2101244, 2101245 du 11 mai 2023 ;

2°) d'annuler les arrêtés préfectoraux des 21 juillet et 20 octobre 2020 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la régularité du jugement attaqué :

- devant les premiers juges, le préfet a présenté son premier mémoire en défense le 20 avril 2023, soit après la clôture de l'instruction et sept jours seulement avant l'audience ; le tribunal n'a pas communiqué ce mémoire alors qu'il a fondé sa solution sur les éléments qui y étaient contenus et sur les pièces qui lui étaient jointes ; ce faisant, les premiers juges ont méconnu le principe du contradictoire et entaché leur décision d'irrégularité.

Au fond :

- les arrêtés en litige ont été pris par une autorité incompétente dès lors qu'il n'est pas établi que leur signataire bénéficiait d'une délégation de signature publiée ;

- les arrêtés en cause sont intervenus en méconnaissance des droits de la défense dans la mesure où le préfet, s'il l'a invitée à présenter ses observations, ne l'a pas informée de son droit à être assistée d'un conseil de son choix ; de plus, les lettres que le préfet lui a préalablement adressées ne l'informaient pas de ce qu'il allait être procédé au retrait de ses titres de séjour ;

- ils auraient dû intervenir après la consultation du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- c'est à tort que le tribunal a jugé qu'elle avait commis une fraude justifiant qu'il soit procédé au retrait de ses titres de séjour en se fondant uniquement sur un élément matériel, sans considérer l'élément intentionnel constitutif de la fraude ; elle n'a nullement cherché à dissimuler sa véritable identité lorsqu'elle est entrée sur le territoire français ; rien ne permet d'établir qu'elle n'aurait pas obtenu un titre de séjour si elle s'était présentée sous sa véritable identité compte tenu de ses problèmes de santé, de la durée de son séjour en France et des attaches privées et familiales qu'elle y possède ;

- les décisions contestées ont porté une atteinte disproportionnée à son droit à mener en France une vie privée et familiale.

La requête a été communiquée au préfet de la Vienne, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Au cours de l'audience publique, ont été entendus :

- le rapport de M. A,

- et les observations de Me Duclos pour Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Le préfet de la Vienne a délivré à Mme E C, ressortissante azerbaïdjanaise née le 8 septembre 1980, des cartes de séjour temporaires pour raisons de santé valables du 11 mai 2012 au 10 novembre 2012, du 4 octobre 2012 au 3 octobre 2013, du 23 octobre 2013 au 22 octobre 2014, puis des titres de séjour portant la mention " vie privée et familiale " pour les périodes du 26 janvier 2015 au 25 janvier 2016, du 27 janvier 2016 au 26 janvier 2017, et enfin une autorisation de séjour pluriannuelle au titre de la " vie privée et familiale " valable du 27 janvier 2017 au 26 janvier 2019. Par un courrier du 23 décembre 2018, Mme C a demandé à la préfète de la Vienne le renouvellement de son titre de séjour en précisant que, lors de son arrivée en France en 2004, elle ne s'était pas présentée sous sa véritable identité, à savoir Mme B D, de nationalité arménienne, née le 10 janvier 1984. Par deux courriers des 20 janvier et 15 septembre 2020, la préfète de la Vienne a informé Mme D qu'elle envisageait d'abroger, respectivement, les cartes de séjour temporaires et le titre de séjour pluriannuel qui lui avaient été délivrés et l'a invitée à présenter ses observations. Enfin, par deux arrêtés des 21 juillet et 20 octobre 2020, la préfète de la Vienne a retiré, respectivement, le titre de séjour pluriannuel et les cartes de séjour temporaires auparavant délivrés à Mme D sous son ancienne et fausse identité. Mme D a demandé au tribunal administratif de Poitiers d'annuler les décisions des 21 juillet et 20 octobre 2020. Elle relève appel du jugement rendu le 11 mai 2023 par lequel le tribunal a rejeté ses demandes.

Sur la régularité du jugement attaqué :

2. Aux termes de l'article R. 611-1 du code de justice administrative : " La requête et les mémoires, ainsi que les pièces produites par les parties, sont déposés ou adressés au greffe. La requête, le mémoire complémentaire annoncé dans la requête et le premier mémoire de chaque défendeur sont communiqués aux parties avec les pièces jointes dans les conditions prévues aux articles R. 611-2 à R. 611-6. Les répliques, autres mémoires et pièces sont communiqués s'ils contiennent des éléments nouveaux. ".

3. Il résulte de ces dispositions, destinées à garantir le caractère contradictoire de l'instruction, que la méconnaissance de l'obligation de communiquer le premier mémoire d'un défendeur ou tout mémoire contenant des éléments nouveaux, est en principe de nature à entacher la procédure d'irrégularité. Il n'en va autrement que dans le cas où il ressort des pièces du dossier que, dans les circonstances de l'espèce, cette méconnaissance n'a pu préjudicier aux droits des parties.

4. Il ressort des pièces du dossier de première instance que le préfet de la Vienne a présenté son premier mémoire en défense le 20 avril 2023, soit postérieurement à la clôture de l'instruction fixée au 3 octobre 2022. Il ressort des motifs du jugement attaqué que, pour écarter les moyens soulevés par Mme D, le tribunal s'est notamment fondé sur l'argumentation exposée par le préfet dans ses écritures. Or, le tribunal s'est abstenu de procéder à la réouverture de l'instruction et de communiquer à Mme D le mémoire du préfet. Ce faisant, les premiers juges, qui ont fondé leur solution sur des éléments non soumis au débat contradictoire, ont entaché leur jugement d'irrégularité.

5. Par suite, le jugement attaqué doit être annulé. Il y a lieu pour la Cour d'évoquer et de statuer sur la demande présentée en première instance par Mme D.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. En premier lieu, par un arrêté n° 2020-SG-DCPPAT-005 du 3 février 2020, publié régulièrement au recueil des actes administratifs, la préfète de la Vienne a, conformément au décret du 29 avril 2004, délégué au secrétaire général de la préfecture sa compétence pour signer tous les actes, arrêtés, décisions, circulaires, requêtes, documents et correspondances administratives relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception de certains actes parmi lesquels ne figure pas l'arrêté en litige du 21 juillet 2020. Quant à l'arrêté du 20 octobre 2020, également contesté, il a été signé par le secrétaire général de la préfecture sur le fondement d'une délégation préfectorale consentie par l'arrêté n° 2020-SG-DCPPAT-050 du 19 août 2020, également publié le même jour au recueil des actes administratifs. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés en litige doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix ". Ces dispositions impliquent que l'intéressé ait été informé en temps utile de la possibilité de se faire assister d'un conseil de son choix lorsque l'administration envisage de retirer ou d'abroger une décision créatrice de droits dont il a bénéficié.

8. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait informé Mme D de son droit à se faire assister d'un conseil de son choix pour présenter ses observations, que ce soit dans ses courriers des 20 janvier et 15 septembre 2020 informant l'intéressée qu'il envisageait d'abroger ses titres de séjour ou par tout autre moyen. Pour autant, Mme D a, avant l'intervention de la décision du 21 juillet 2020, présenté des observations par l'intermédiaire de son avocat le 4 février 2020, tandis qu'elle a choisi de n'en présenter aucune avant l'intervention de la décision du 20 octobre 2020. Au surplus, Mme D a disposé à chaque fois d'un délai de quinze jours pour présenter des observations, qui était suffisant. Dans ces conditions, le vice commis n'a pas privé Mme D d'une garantie ni été susceptible d'influencer le sens des décisions attaquées.

9. Par ailleurs, s'il est vrai que les courriers précités des 20 janvier et 15 septembre 2020 informaient Mme D qu'il était envisagé d'abroger ses titres de séjour alors que ceux-ci ont été retirés par les arrêtés en litige,il ne ressort pas des pièces du dossier que cette circonstance aurait, par elle-même, porté atteinte au droit de Mme D de présenter utilement sa défense, droit qu'elle a exercé par l'intermédiaire de son conseil en ayant disposé d'un délai suffisant, ainsi qu'il a été dit précédemment.

10. En troisième lieu, ainsi qu'il a été rappelé au point 1, Mme D a bénéficié de titres de séjour pour raisons de santé pour la période du 11 mai 2012 au 22 octobre 2014 qui ont été retirés par l'arrêté en litige du 20 octobre 2020. Si ces titres de séjour ont été délivrés après la consultation du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), aucune disposition législative ou réglementaire n'impose que leur retrait, lorsqu'il est fondé sur la fraude, soit précédé de la consultation de cette instance. Dans ces conditions, la décision en litige du 20 octobre 2020, en tant qu'elle retire les titres de séjour dont Mme D a bénéficié en raison de son état de santé, n'avait pas à être précédée de la consultation du collège de médecins de l'OFII.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration : " L'administration ne peut abroger ou retirer une décision créatrice de droits de sa propre initiative ou sur la demande d'un tiers que si elle est illégale et si l'abrogation ou le retrait intervient dans le délai de quatre mois suivant la prise de cette décision ". Aux termes de l'article L. 241-2 du même code : " Par dérogation aux dispositions du présent titre, un acte administratif unilatéral obtenu par fraude peut être à tout moment abrogé ou retiré ".

12. Il ressort des pièces du dossier que la requérante est entrée sur le territoire français en 2004 sous l'identité de Mme C, ressortissante azerbaïdjanaise née le 8 septembre 1980 et a obtenu, en cette qualité, des titres de séjour temporaires régulièrement renouvelés entre mai 2012 et janvier 2017, puis un titre de séjour pluriannuel valable deux ans à compter du 27 janvier 2017. Il est constant que la requérante, dans sa lettre du 23 décembre 2018 sollicitant le renouvellement de son titre de séjour, a reconnu que, depuis son arrivée sur le territoire français en 2004, elle ne s'était pas présentée devant le préfet sous sa vraie identité. Ainsi, la requérante a fourni de fausses informations sur son nom, sa nationalité et sa date de naissance, et cela pendant de nombreuses années, dans l'intention d'obtenir des titres l'autorisant à séjourner régulièrement en France. Les circonstances qu'elle serait sujette à des problèmes de santé et qu'elle a fondé une famille en France, où sont nés ses trois enfants, sont sans incidence sur la réalité de la fraude commise. Par suite, en procédant au retrait des titres de séjour auparavant délivrés à Mme D, le préfet a fait une exacte application des dispositions précitées de l'article L. 241-2 du code des relations entre le public et l'administration.

13. En quatrième et dernier lieu, lorsque l'autorité compétente envisage de prendre une mesure de retrait d'un titre de séjour qui prive un étranger du droit au séjour en France, il lui incombe notamment de s'assurer, en prenant en compte l'ensemble des circonstances relatives à la vie privée et familiale de l'intéressé, que cette mesure n'est pas de nature à porter à celle-ci une atteinte disproportionnée. S'il appartient à l'autorité administrative de tenir compte de manœuvres frauduleuses avérées qui, en raison notamment de leur nature, de leur durée et des circonstances dans lesquelles la fraude a été commise, sont susceptibles d'influer sur son appréciation, elle ne saurait se dispenser de prendre en compte les circonstances propres à la vie privée et familiale de l'intéressé postérieures à ces manœuvres au motif qu'elles se rapporteraient à une période entachée par la fraude.

14. Si Mme D séjourne sur le territoire français depuis 2004, où elle est entrée pour recevoir des soins et où sont nés ses trois enfants en 2006, 2008 et 2014, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en dépit de l'ancienneté de sa présence en France elle y aurait noué des liens privés particuliers, et notamment qu'elle y exercerait une activité professionnelle. Par ailleurs, si Mme D soutient qu'elle est sujette à des problèmes de santé, aucun titre de séjour pour soins ne lui a été délivré depuis fin 2014. En outre, et ainsi qu'il a été dit, elle a, pendant près de 14 ans, sciemment délivré à l'administration de fausses informations sur son identité réelle, lesquelles lui ont permis d'obtenir des titres de séjour ainsi que des aides sociales. Dans ces circonstances, en prenant les décisions en litige, la préfète de la Vienne n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de Mme D à une vie privée et familiale.

15. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation des arrêtés des 21 juillet et 20 octobre 2020 par lesquels la préfète de la Vienne a retiré ses titres de séjour. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ne peuvent qu'être rejetées.

DECIDE

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de Poitiers n°s 21001244-21001245 du 11 mai 2023 est annulé.

Article 2 : La demande de première instance de Mme D et le surplus des conclusions d'appel sont rejetés.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à Mme B D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie pour information en sera délivrée à la préfète de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 6 mai 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Ghislaine Markarian, présidente,

M. Frédéric Faïck, président-assesseur,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mai 2024.

Le rapporteur,

Frédéric A

La présidente,

Ghislaine MarkarianLa greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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