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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-23BX02633

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-23BX02633

mardi 2 avril 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-23BX02633
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation6ème chambre (formation à 3)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. B A a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler l'arrêté du 20 juin 2023 par lequel le préfet de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans.

Par un jugement n° 2303346 du 28 septembre 2023, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire, enregistrés, le 23 octobre 2023 et le 8 février 2024 M. A, représenté par Me Mindren, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 28 septembre 2023 précité ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 juin 2023 par lequel le préfet de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'arrêt à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la régularité du jugement :

- à défaut de signature du rapporteur et du président, le jugement est entaché d'irrégularité au regard de l'article R. 741-7 du code de justice administrative ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- le préfet ne justifie pas de la compétence de l'auteur de l'acte ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen réel et sérieux de sa situation ;

- la décision est entachée de plusieurs erreurs de fait ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

- elle est privée de base légale dès lors qu'elle est fondée sur la décision portant obligation de quitter le territoire, elle-même illégale ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au préfet de la Gironde qui n'a pas produit de mémoire.

Par ordonnance du 9 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 février 024.

M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 9 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Caroline Gaillard a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant albanais né le 8 septembre 1988, déclare être entré en France en avril 2017 avec son épouse et ses deux enfants. Sa demande d'asile a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides le 12 septembre 2017 et le recours qu'il a exercé contre cette décision a été rejeté par la cour nationale du droit d'asile le 8 mars 2018. Il a déposé une demande de titre de séjour qui lui a été refusée par un arrêté du préfet de la Gironde portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français daté du 28 octobre 2019. Par un arrêté du 20 juin 2023, le préfet de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. M. A relève appel du jugement par lequel le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande d'annulation de cet arrêté.

Sur la régularité du jugement :

2. Aux termes de l'article R. 741-7 du code de justice administrative : " Dans () les cours administratives d'appel, la minute de la décision est signée par le président de la formation de jugement, le rapporteur et le greffier d'audience ". Il ressort des pièces du dossier que la minute du jugement attaqué, qui a été communiquée à M. A, a été signée conformément aux dispositions précitées. La circonstance que l'ampliation du jugement notifiée à l'appelant ne comporte pas de signatures est sans incidence sur la régularité de ce jugement.

Sur le bien-fondé du jugement :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

3. En premier lieu, au soutien du moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision contestée, M. A ne se prévaut devant la cour d'aucun élément de droit ou de fait nouveau par rapport à son argumentation en première instance et ne critique pas utilement la réponse apportée par le tribunal. Par suite, il y a lieu d'écarter ce moyen par adoption des motifs pertinents retenus par le tribunal.

4. En deuxième lieu, il ressort des termes de la décision contestée qu'elle vise notamment le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et rappelle que M. A a fait l'objet d'un précédent arrêté portant refus de séjour avec obligation de quitter le territoire français le 28 octobre 2019, qu'il s'est maintenu irrégulièrement en France, qu'il ne remplit aucune condition pour y résider, ne présente pas de garantie de représentation suffisante et qu'il existe ainsi un risque qu'il se soustraie à cette décision. Ainsi, le préfet de la Gironde, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de la situation individuelle de l'intéressé, a énoncé de manière suffisamment précise les éléments de droit et de fait qui constituent le fondement de sa décision. Par suite, la décision contestée est suffisamment motivée et révèle que le préfet a procédé à un examen sérieux de la situation particulière de M. A.

5. En troisième lieu, M. A soutient que le préfet a commis des erreurs de fait en indiquant dans l'arrêté qu'il ne possédait pas de garanties de représentation suffisantes. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'épouse de M. A est en situation irrégulière et a également fait l'objet d'une mesure d'éloignement, que ses enfants sont mineurs et, enfin, qu'il ne justifie ni de la situation de ses deux frères, ni des liens qu'il entretient avec eux. Il ressort également des pièces du dossier que M. A a été logé par le centre communal d'action sociale d'Eysines, en 2018-2019 et celui de Bordeaux en 2022-2023, l'attestation relative à cette domiciliation étant valable jusqu'au 24 juin 2023. S'il se prévaut d'un logement à une autre adresse à compter du mois d'avril 2023, il n'indique pas avoir donné cette information aux services de la préfecture. Dès lors, le moyen tenant à l'erreur de fait est écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. M. A se prévaut d'une durée de résidence en France de six années, de la circonstance que son épouse travaille et que leurs deux enfants nés en 2010 et 2015 sont scolarisés sur le territoire. Toutefois, à l'exception des périodes de résidence sous couvert des autorisations provisoires de séjour qui lui ont été délivrées lors de l'examen de ses demandes d'asile ou titre de séjour, M. A s'est toujours maintenu en situation irrégulière sur le territoire. Il a déjà fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 28 octobre 2019 et le recours qu'il a formulé contre cette décision a été rejeté par le tribunal administratif de Bordeaux le 17 janvier 2020. Il n'établit pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine dans lequel il a vécu jusqu'à l'âge de 28 ans. S'il fait valoir que ses enfants sont scolarisés en France et que son épouse dispose d'un contrat à durée indéterminée en tant que femme de ménage, il n'apporte pas d'éléments probants témoignant de sa propre intégration professionnelle et sociale sur le territoire et n'établit pas disposer de ressources suffisantes. Enfin, alors que son épouse, compatriote en situation irrégulière, fait également l'objet d'une mesure d'éloignement, et que ses deux enfants sont nés en Albanie, aucune circonstance ne s'oppose à ce que la cellule familiale ne se reconstitue en Albanie. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, la décision contestée ne porte pas, au regard des buts poursuivis, une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et ne méconnait pas les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Pour les mêmes raisons, le préfet n'a pas commis d'erreur dans l'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

8. En premier lieu il résulte de ce qui précède que l'obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, le moyen invoqué par le requérant tiré de l'illégalité de cette décision pour contester le refus de lui accorder un délai de départ volontaire ne peut qu'être écarté.

9. En deuxième lieu aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

10. Il ressort de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

11. La décision contestée vise les dispositions précitées et comporte des indications relatives aux critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à l'exception de la menace à l'ordre public, que le préfet de la Gironde n'a pas entendu retenir. Par suite, la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est suffisamment motivée.

12. En troisième lieu, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement dans sa durée la décision d'interdiction de retour. Si M. A réside habituellement sur le territoire depuis 2017 il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement qu'il n'a pas exécutée. En outre, ainsi qu'il a été dit, rien ne fait obstacle, à la date de l'arrêté contesté, à ce que la cellule familiale se reconstitue en Albanie, et le requérant ne fait pas état de l'intensité des liens qu'il entretient avec les membres de sa famille présents sur le territoire. Ainsi, même s'il ne représente pas une menace pour l'ordre public, le préfet de la Gironde n'a pas commis d'erreur d'appréciation en interdisant son retour sur le territoire pendant deux ans, et cette interdiction ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

13. Il résulte de tout ce qui précède, que M. A n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande d'annulation de l'arrêté en litige. Par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et aux fins de versement par l'Etat d'une somme sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera délivrée au préfet de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 11 mars 2024 à laquelle siégeaient :

M. Luc Derepas, président,

Mme Ghislaine Markarian, présidente de chambre,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 2 avril 2024.

Le rapporteur,

Caroline Gaillard

Le président,

Luc Derepas

La greffière,

Catherine JussyLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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