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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-23BX02842

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-23BX02842

mardi 16 avril 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-23BX02842
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation6ème chambre (formation à 3)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A C a demandé au tribunal administratif de Bordeaux d'annuler l'arrêté du 1er mars 2023 par lequel le préfet de la Gironde a retiré la carte temporaire de séjour qui lui avait été délivrée pour la période du 25 novembre 2020 au 24 novembre 2021.

Par un jugement n° 2301100 du 20 septembre 2023, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande.

Procédure devant la Cour :

Par une requête, enregistrée le 17 novembre 2023, M. C, représenté par la SELARL Uldrif Astié, agissant par Me Astié, demande à la Cour :

1°) d'annuler le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 20 septembre 2023 précité ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er mars 2023 par lequel le préfet de la Gironde a retiré la carte temporaire de séjour qui lui avait été délivrée pour la période du 25 novembre 2020 au 24 novembre 2021 ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour ou, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation, le tout dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'arrêt à intervenir et sous astreinte de 80 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté en litige est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'un vice de procédure en ce qu'il n'a pas été mis en mesure de présenter ses observations, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 432-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il n'est pas suffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- le préfet de la Gironde a commis une erreur d'appréciation en estimant que son comportement est constitutif d'une menace pour l'ordre public ;

- l'arrêté méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 janvier 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 16 janvier 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 19 février 2024.

Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle, M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 23 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, ont été entendus :

- le rapport de Mme B,

- et les observations de Me Kecha, substituant Me Astié pour M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant géorgien né le 12 mai 1971, est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, le 16 juillet 2008. M. C a bénéficié de plusieurs cartes temporaires de séjour en raison en de son état de santé, entre 2009 et 2020. Il s'est vu délivrer en dernier lieu, le 17 décembre 2020, une carte de séjour temporaire valable du 25 novembre 2020 au 24 novembre 2021. Par un arrêté du 28 avril 2021, la préfète de la Gironde lui a retiré ce titre de séjour, au motif que son comportement était constitutif d'une menace pour l'ordre public. Son recours introduit contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 1er février 2022. Par un arrêt du 8 décembre 2022, la cour administrative d'appel de Bordeaux a annulé ce jugement ainsi que l'arrêté de la préfète de la Gironde du 28 avril 2021 au motif que la Préfète s'était bornée à prendre en compte l'atteinte qu'il constituait pour l'ordre sans porter d'appréciation sur sa situation individuelle. A l'issue du réexamen de la situation de l'intéressé, le préfet de la Gironde a, par un arrêté du 1er mars 2023, réitéré sa décision de retrait de la carte temporaire de séjour qui avait été délivrée à M. C le 17 décembre 2020. Par un jugement du 20 septembre 2023, dont M. C relève appel, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande tendant à l'annulation de ce nouvel arrêté.

2. En premier lieu, à l'appui de son moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige, le requérant ne se prévaut devant la Cour d'aucun élément de droit ou de fait nouveau par rapport à son argumentation exposée devant les premiers juges. Par suite, il y a lieu d'écarter ce moyen par adoption des motifs pertinents du jugement attaqué.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui () constituent une mesure de police ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. M. C ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article 3 de la loi du 11 juillet 1979 relative à la motivation des actes administratifs et à l'amélioration des relations entre l'administration et le public qui ont été abrogées et remplacées, à compter du 1er janvier 2016, antérieurement à l'édiction de l'arrêté attaqué, par les dispositions précitées de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. En tout état de cause, à supposer que le requérant ait entendu se prévaloir de la méconnaissance de ces dernières dispositions, l'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application, notamment les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la convention Schengen et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment l'article L. 432-4. L'arrêté en litige rappelle les différents titres de séjour dont le requérant a été titulaire et mentionne qu'à la suite d'une onzième condamnation inscrite au bulletin n° 2 du casier judiciaire du requérant, le préfet a pris le 28 avril 2021 un premier arrêté portant retrait de son droit au séjour, puis le 12 août 2022 un arrêté portant obligation de quitter le territoire français, et qu'à la suite du réexamen de la situation de l'intéressé, il a estimé que ce dernier représentait une menace réelle, actuelle et grave pour l'ordre public eu égard au nombre de faits commis depuis son entrée sur le territoire, de leur gravité, de leur récurrence et de leur caractère récent et que cette décision ne portait pas atteinte à sa vie privée et familiale. L'arrêté en litige comporte ainsi l'exposé des considérations de fait et de droit qui le fondent. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas de ces motifs que le préfet de la Gironde n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. C.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. () ". Aux termes de l'article L. 432-5 du même code : " Si l'étranger cesse de remplir l'une des conditions exigées pour la délivrance de la carte de séjour dont il est titulaire (), la carte de séjour peut lui être retirée par une décision motivée. La décision de retrait ne peut intervenir qu'après que l'intéressé a été mis à même de présenter ses observations dans les conditions prévues aux articles L. 121-1 et L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration. ". Enfin, aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que, par une lettre recommandée du 15 février8 2023, le préfet de la Gironde a invité M. C à produire, dans le cadre du réexamen de sa situation administrative ordonné par la Cour, différents documents relatifs à sa situation familiale de nature à établir l'ensemble de ses liens privés et familiaux en France ou de produire une lettre explicative et détaillée. Il ressort des mentions de l'arrêté en litige, que le requérant y a répondu en fournissant les pièces sollicitées, par un courrier du 22 février 2023. De plus, le courrier du 15 février 2023 rappelle expressément le cadre dans lequel la demande de communication lui a été adressée, c'est-à-dire la procédure de réexamen ordonnée par la Cour à la suite de l'annulation du jugement du 1er février 2022, par lequel le tribunal administratif de Bordeaux avait rejeté son recours contre l'arrêté du 28 avril 2021 portant retrait de sa carte temporaire de séjour. Dans ces conditions, l'autorité administrative a mis le requérant à même de connaître l'objet de la procédure de réexamen dont il faisait l'objet, susceptible d'aboutir à une nouvelle décision de retrait au regard des motifs retenus dans la décision initiale, et, par suite, de faire connaître utilement ses observations. Par suite M. C n'est pas fondé à soutenir qu'il n'a pas été en mesure de présenter ses observations en méconnaissance des dispositions de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

9. D'une part, il ressort des pièces du dossier et, notamment, des mentions portées au bulletin n° 2 du casier judiciaire et de la fiche pénale de M. C, que celui-ci a été condamné le 3 juillet 2009 par le tribunal correctionnel de Bordeaux à une peine de trois mois d'emprisonnement pour des faits de vol en réunion et de vol avec violence ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à huit jours commis les 16 et 17 juin 2009, le 16 décembre 2009 par le tribunal correctionnel de Bergerac à une peine de deux mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de vol en réunion commis le 25 juin 2009, le 29 juin 2010 par le tribunal correctionnel de Bordeaux à une peine de deux mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de vol en réunion commis le 18 mai 2009, le 30 septembre 2010 par le tribunal correctionnel de Bordeaux à une peine de deux mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de vol en réunion commis en état de récidive légale le 28 septembre 2010, le 9 octobre 2014 par le tribunal correctionnel de Limoges à une peine de cinq mois d'emprisonnement pour des faits de vol en réunion et de vol commis le 20 septembre et le 4 octobre 2014 en état de récidive légale, le 4 mai 2015 par le tribunal correctionnel de Saverne à une peine de quatre mois d'emprisonnement pour des faits de vol aggravé par deux circonstances commis le 2 mai 2015 en état de récidive légale, le 16 octobre 2015 par le tribunal correctionnel de Bordeaux à une peine de deux mois d'emprisonnement pour des faits de vol en réunion commis le 22 août 2014, le 8 novembre 2019 par ordonnance pénale du président du tribunal de grande instance de La Rochelle à une peine de 200 euros d'amende pour des faits de vol commis le 29 mars 2019, le 24 juin 2020 par le tribunal correctionnel de Bordeaux à une peine de quatre mois d'emprisonnement pour des faits de vol en réunion, de vol et d'usage de faux, commis en partie en état de récidive légale les 19 et 30 avril 2019, le 25 novembre 2020 par le tribunal correctionnel de Bergerac à une peine de trois mois d'emprisonnement pour des faits de vol commis le 4 mai 2019, le 7 avril 2021 à une peine de cinquante jours-amende à 10 euros pour des faits de conduite sans permis commis le 22 décembre 2019, le 11 mars 2022 par le tribunal correctionnel d'Angoulême à une peine de trois mois d'emprisonnement pour des faits de conduite sans permis commis le 22 août 2021, et le 23 mai 2022 par le tribunal correctionnel de Bordeaux à une peine de trois mois d'emprisonnement pour des faits de défaut d'assurance, de refus d'obtempérer dans des circonstances exposant autrui à un risque de mort ou d'infirmité, de conduite sans permis et d'usurpation de plaque d'immatriculation d'un véhicule. Cette dernière condamnation a été prononcée à l'issue d'une procédure de comparution immédiate dans le cadre de laquelle le requérant a été incarcéré à partir du 20 mai 2022. Au regard de l'ensemble de ces faits, de leur caractère réitéré et récent, le préfet de la Gironde n'a pas commis d'erreur d'appréciation en considérant que la présence de M. C sur le territoire national constituait une menace pour l'ordre public.

10. D'autre part, M. C se prévaut de l'ancienneté de sa présence sur le territoire, du fait qu'il vit avec son épouse et ses enfants, qui sont titulaires de titres de séjour et qui travaillent et étudient en France, et du fait que ses repères personnels et familiaux sont établis en France, où il exerce une activité de livreur, en tant qu'auto-entrepreneur, pour une plateforme de commande en ligne. Il se prévaut aussi de la précarité et de la gravité de son état de santé. Toutefois, s'il ressort des pièces du dossier que M. C est atteint de diverses affections, notamment psychiatriques, qui ont justifié la délivrance de plusieurs cartes de séjour en tant qu'étranger malade depuis son arrivée sur le territoire national, le requérant ne démontre pas y avoir tissé des liens avec d'autres personnes que les membres de sa famille également géorgiens et que la cellule familiale ne pourrait être reconstituée dans son pays d'origine avec son épouse et ses enfants, qui sont majeurs, ni qu'il ne pourrait pas bénéficier de soins médicaux en Géorgie. Par ailleurs, il ne justifie avoir travaillé qu'en mai et juin 2021 et ne démontre pas la réalité de son insertion dans la société française, laquelle est démentie par les multiples condamnations pénales dont il a fait l'objet.

11. Dans ces conditions, au regard tant de la menace pour l'ordre public que représente M. C, que de sa vie privée et familiale, le préfet de la Gironde n'a pas, en retirant la carte de séjour temporaire qui lui avait été délivrée pour la période du 25 novembre 2020 au 24 novembre 2021, porté au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a pris sa décision en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté sa demande. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction sous astreinte et celles qu'il présente sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera délivrée au préfet de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 25 mars 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Ghislaine Markarian, présidente,

M. Frédéric Faïck, président-assesseur,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 16 avril 2024.

La rapporteure,

Caroline B

La présidente,

Ghislaine Markarian

La greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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