Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. C... A... et Mme D... E... ont demandé au tribunal administratif de Bordeaux, à titre principal, d’ordonner une expertise en vue de déterminer si une faute a été commise par le centre hospitalier de Périgueux lors de la prise en charge de Mme E... à l’occasion de son accouchement les 25 et 26 juillet 2018 et, à titre subsidiaire, de condamner le centre hospitalier de Périgueux à leur verser une somme de 15 000 euros à titre de provision à valoir sur la réparation de l’entier préjudice subi par leur fils B... A... et une somme de 15 000 euros chacun en réparation de leurs préjudices personnels, assorties des intérêts au taux légal.
Dans la même instance, la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de Pau a conclu à ce que le centre hospitalier de Périgueux soit condamné à lui verser la somme provisionnelle de 23 894 euros en remboursement des débours exposés par elle au bénéfice de B... A..., ainsi que la somme de 1 098 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion.
Par un jugement n° 2105545 du 17 octobre 2023, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté la demande de M. A... et Mme E... ainsi que les conclusions de la CPAM de Pau.
Procédure devant la cour :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 décembre 2023 et 15 octobre 2024, M. A... et Mme E..., représentés par le cabinet d’avocats Coubris & Associés, demandent à la cour :
1°) d’annuler le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 17 octobre 2023 ;
2°) à titre principal, d’ordonner une expertise en vue de de déterminer si une faute a été commise par le centre hospitalier de Périgueux lors de la prise en charge de Mme E... à l’occasion de son accouchement les 25 et 26 juillet 2018 ;
3°) à titre subsidiaire, de condamner le centre hospitalier de Périgueux à leur verser une somme de 15 000 euros à titre de provision à valoir sur la réparation de l’entier préjudice subi par leur fils B... et une somme de 15 000 euros chacun en réparation de leurs préjudices personnels, assorties des intérêts au taux légal ;
4°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Périgueux la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- le rapport d’expertise déposé devant la commission de conciliation et d’indemnisation des accidents médicaux le 29 juin 2021, qui comporte des lacunes et des contradictions, est contredit par l’avis d’un expert gynécologue obstétricien qu’ils ont mandaté, ce qui justifie d’ordonner une nouvelle expertise ;
- le centre hospitalier de Périgueux a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en ne procédant pas à une extraction plus précoce de leurs fils B... A... lors de sa naissance le 26 juillet 2018, malgré d’une part, une prolongation anormale du travail et, d’autre part, l’apparition d’anomalies du rythme cardiaque du fœtus ;
- ce retard dans l’extraction de l’enfant a prolongé l’hypoxie dont il a été victime ce qui a occasionné des séquelles du tronc cérébral ;
- la faute commise par le centre hospitalier de Périgueux a fait perdre une chance à leur fils B... d’échapper aux dommages dont il a été victime qui doit être évalué à 60 % ;
- les préjudices subis par B..., notamment le déficit fonctionnel temporaire, les souffrances endurées et le préjudice esthétique, doivent être provisoirement évalués à
15 000 euros, dans l’attente de la consolidation de son état de santé ;
- ils ont subi des préjudices, notamment un préjudice moral, des dépenses de santé, des frais de trajet ainsi que des pertes de gains professionnels, qui doivent être provisoirement évalués à 15 000 euros pour chacun d’eux dans l’attente de la consolidation de l’état de santé de leur enfant.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 30 septembre 2024 et 16 avril 2025, le centre hospitalier de Périgueux, représenté par Me Tamburini-Bonnefoy, conclut au rejet de la requête et des conclusions de la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de Pau-Pyrénées et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de M. A... et de Mme E... ainsi que celle de 1 500 euros à la charge de la CPAM de Pau au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par un mémoire, enregistré le 2 avril 2025, complété par un mémoire enregistré
le 2 juin 2025, qui n’a pas été communiqué, la CPAM de Pau, représentée par le cabinet d’avocats Bardet et Associés, demande à la cour :
1°) d’annuler le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 17 octobre 2023 ;
2°) de condamner le centre hospitalier de Périgueux à lui verser la somme de
23 984 euros au titre des débours qu’elle a exposés pour le compte de B... A..., son assuré social, ainsi que 1 212 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion ;
3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Périgueux la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le centre hospitalier de Périgueux a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en ne procédant pas à une extraction plus précoce de B... A... malgré un ralentissement de son rythme cardiaque ;
- le montant des débours qu’elle a exposé pour le compte de son assuré social, en raison de cette faute, s’élève, provisoirement à 23 894 euros.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Henriot,
- les conclusions de Mme Pruche-Maurin, rapporteure publique,
- et les observations de Me Susperregui, représentant M. A... et Mme E... ainsi que celles de Me Gay, représentant la CPAM de Pau.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E..., née le 22 juin 1983, a été prise en charge par le centre hospitalier de Périgueux le 25 juillet 2018 à l’occasion de son accouchement. À l’issue de vingt-quatre heures de travail, son enfant, B... A..., est né par voie basse le 26 juillet 2018 en état de mort apparente, ce qui a nécessité son placement en réanimation néonatale puis son transfert au centre hospitalier universitaire (CHU) de Limoges du 27 juillet au 13 août 2018. En raison des séquelles subies par leur fils, Mme E... et M. A... ont saisi, le 11 mai 2020, la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) d’Aquitaine, qui a ordonné une expertise dont le rapport a été déposé le 29 juin 2021. Par un avis du 9 septembre 2021, la CCI s’est déclarée incompétente en l’état, les seuils de gravité du dommage énoncés à l’article
D. 1142-1 du code de la santé publique n’étant pas atteints. Mme E... et M. A... relèvent appel du jugement du 17 octobre 2023 par lequel le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté leur demande tendant, à titre principal, à ce que soit diligentée une nouvelle expertise et, à titre subsidiaire, à ce que le centre hospitalier de Périgueux soit condamné à leur verser la somme totale de 45 000 euros à titre de provision. La caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de Pau relève appel de ce jugement en tant qu’il a rejeté ses conclusions tendant à ce que le centre hospitalier de Périgueux soit condamné à lui verser la somme provisionnelle de 23 894 euros en remboursement des débours exposés par elle au bénéfice de B... A..., ainsi que la somme de 1 098 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion.
2. Aux termes de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. (…) ».
3. Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise du 29 juin 2021, que Mme E... a été admise au centre hospitalier de Périgueux le 25 juillet 2018 à 21 h 20, au terme attendu de sa grossesse, en raison de contractions utérines. Alors que le col de l’utérus de la parturiente présentait une ouverture de trois centimètres à minuit, la dilatation du col s’est poursuivie à un rythme lent, atteignant ainsi quatre centimètres à 02 h 00, cinq centimètres à
10 h 00, six centimètres à 11 h 00, sept centimètres à 15 h 15, neuf centimètres à 18 h 00, dilatation ayant alors stagné jusqu’au début des efforts expulsifs à 21 heures, qui, associés à l’utilisation d’une ventouse, ont permis l’extraction de l’enfant B... à 21 h 42. Cette durée importante du travail en raison de la stagnation, à plusieurs reprises, de la dilatation du col de l’utérus est qualifiée par l’expert de dystocie dynamique. En outre, au cours de l’accouchement, le fœtus a subi une hyperthermie, soit une élévation anormale de sa température, mesurée à 38 degrés à 10 h 00 puis à 38,4 degrés à compter de 17 h 15, ainsi que des variations de son rythme cardiaque. Une diminution du rythme cardiaque est notamment relevée entre 04 h 00 et 04 h 18, entre 18 h 00 et 18 h 20 et entre 20 h 00 et 20 h 38. Cependant, si l’expert impute les séquelles cérébrales légères dont est atteint B... A... à une hypoxie survenue durant l’accouchement, c’est-à-dire une diminution de l’oxygène apporté au fœtus, il n’est pas en mesure de déterminer avec certitude le moment exact de la survenue de cet événement, bien qu’il soit probablement associé à l’un des épisodes de ralentissement du rythme cardiaque. Dans ces circonstances, l’expert a estimé que les données recueillies lors de l’accouchement de Mme E... n’imposaient pas d’interrompre le travail par voie basse pour procéder, en urgence, à une extraction par césarienne et que, par conséquent, le centre hospitalier de Périgueux n’a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité. Pour contester les conclusions de l’expert, M. A... et Mme E... produisent une analyse circonstanciée du dossier médical réalisée à leur demande par un médecin gynécologue obstétricien le 28 août 2021. Selon ce rapport, la stagnation persistante de la dilatation du col de l’utérus de la parturiente et les anomalies du rythme cardiaque du fœtus auraient dû conduire à la réalisation d’une césarienne à 18 h 46 ce qui aurait permis une extraction de l’enfant à 19 h 16. Cependant, le médecin conseil des appelants ne conteste pas qu’il n’est pas possible de déterminer avec précision l’épisode au cours duquel est survenue l’hypoxie du fœtus dès lors qu’il envisage que celle-ci aurait pu intervenir dès 02 h 00, au moment de la rupture de la membrane utérine ou bien postérieurement, lors d’une perturbation du rythme cardiaque. De plus, s’il est constant que la dilatation du col de l’utérus a été particulièrement lente pour atteindre une ouverture de neuf centimètres à 18 h 00, celle-ci était sur le point d’être maximale, à dix centimètres, lors de la survenance d’une anomalie du rythme cardiaque du fœtus à 18 h 20. Par conséquent, comme le relèvent l’expert mandaté par la CCI ainsi que le médecin conseil du centre hospitalier de Périgueux, la stagnation de la dilatation du col de l’utérus ne constituait plus un obstacle à une extraction rapide de l’enfant au moment où, selon le médecin conseil des appelants, une césarienne aurait dû être réalisée. Enfin, si ce même médecin indique que la perturbation du rythme cardiaque enregistrée aux alentours de 18 h 20 aurait dû, par elle-même, conduire à la réalisation d’une césarienne en urgence, il résulte des termes mêmes de son rapport et des recommandations du Collège national des gynécologues et obstétriciens citées que l’intensité des anomalies détectées nécessitait uniquement de mesurer le pH sanguin sur le scalp du fœtus afin de détecter une éventuelle acidose, c’est-à-dire une baisse de l’acidité sanguine témoignant d’une diminution de l’oxygénation. Dans les circonstances de l’espèce, l’expert mandaté par la CCI et le médecin conseil du centre hospitalier de Périgueux estiment que la réalisation d’un tel examen ne s’imposait pas, au regard des risques inhérents à la réalisation d’une césarienne en urgence, qui auraient conduit, en tout état de cause, à exclure une telle opération en raison du caractère imminent de l’extraction par voie basse. Dès lors, l’avis médical du 28 août 2021 produit par les appelants n’est pas de nature à remettre en cause les conclusions de l’expert désigné par la CCI et à établir qu’un manquement aurait été commis lors de l’accouchement de Mme E.... Par suite, sans qu’il soit besoin d’ordonner une nouvelle expertise, le centre hospitalier de Périgueux n’a pas commis de faute de nature à engager sa responsabilité.
4. Il résulte de ce qui précède que M. A... et Mme E..., d’une part, et la CPAM de Pau, d’autre part, ne sont pas fondés à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté leurs demandes.
5. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’une quelconque somme soit mise à la charge du centre hospitalier de Périgueux, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de faire droit aux conclusions présentées par l’établissement sur le même fondement.
dÉcide :
Article 1er : La requête de M. A... et Mme E... et les conclusions de la CPAM de Pau sont rejetées.
Article 2 : Les conclusions présentées par le centre hospitalier de Périgueux sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. C... A..., à Mme D... E..., à la caisse primaire d’assurance maladie de Pau ainsi qu’au centre hospitalier de Périgueux.
Délibéré après l’audience du 18 décembre 2025 à laquelle siégeaient :
M. Rey-Bèthbéder, président,
Mme Ladoire, présidente-assesseure,
M. Henriot, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 janvier 2026.
Le rapporteur,
J. HENRIOT
Le président,
É. REY-BÈTHBÉDER
La greffière,
V. SANTANA
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.