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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-24BX00165

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-24BX00165

mardi 9 juillet 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-24BX00165
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation6ème chambre (formation à 3)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme C A a demandé au tribunal administratif de la Guyane d'annuler l'arrêté du 24 mars 2021 par lequel le préfet de la Guyane a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an et a fixé Haïti comme pays de destination.

Par un jugement n° 2101414 du 13 juillet 2023, le tribunal administratif de la Guyane a rejeté sa demande.

Procédure devant la Cour :

Par une requête, enregistrée le 23 janvier 2024, Mme C A, représentée par Me Lagarde, demande à la Cour :

1°) d'annuler ce jugement du tribunal administratif de la Guyane du 13 juillet 2023 ;

2°) de faire droit à sa demande de première instance ;

3°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 24 mars 2021 par laquelle le préfet de la Guyane a fixé Haïti comme pays de renvoi ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Guyane de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'arrêt, et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre au préfet de la Guyane de faire procéder à la suppression de son signalement dans le système d'information Schengen, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté a été signé par une autorité ne disposant pas d'une délégation de signature ;

- l'interdiction de retour est dépourvue de base légale ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé, tant sur le principe de l'interdiction de retour que sur sa durée ;

- elle n'a pas été mise à même de présenter ses observations avant que ne soit prise la décision, en méconnaissance du principe général du droit de l'union européenne des droits de la défense ;

- la décision d'interdiction de retour a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la mesure d'éloignement en date du 4 juin 2020 ne lui a jamais été notifiée ;

- le préfet de la Guyane a commis une erreur manifeste d'appréciation en édictant une interdiction de retour et en fixant sa durée à un an.

La requête a été communiquée au préfet de la Guyane qui n'a pas présenté d'observations en défense.

La clôture de l'instruction a été fixée au 6 mai 2024, par une ordonnance du 4 avril 2024.

Les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que la requête était susceptible d'être fondée sur le moyen, relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions dirigées contre une décision du 24 mars 2021 fixant Haïti comme pays de renvoi, qui sont dépourvues d'objet.

Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 21 septembre 2023, Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, ressortissante haïtienne née le 8 juillet 1979, est entrée en France le 17 juillet 2016, selon ses déclarations. Par un arrêté en date du 9 octobre 2020, le préfet de la Guyane a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à compter de sa notification et a fixé le pays de renvoi. Constatant que Mme A s'était maintenue irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire fixé par l'arrêté, le Préfet a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, par un arrêté en date du 24 mars 2021 dont Mme A a demandé l'annulation au tribunal administratif de la Guyane. Elle relève appel du jugement du 13 juillet 2023 par lequel le tribunal a rejeté sa demande.

Sur la recevabilité :

2. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Guyane aurait, le 24 mars 2021, pris une décision fixant Haïti comme pays de renvoi en cas de mise à exécution d'office de la mesure d'éloignement, une telle décision figurant déjà dans l'arrêté du 9 octobre 2020. Dès lors, les conclusions dirigées par Mme A contre une décision fixant Haïti comme pays de renvoi sont dépourvues d'objet, et par suite, irrecevables.

Sur la légalité de l'arrêté du 24 mars 2021 portant interdiction de retour :

3. Aux termes du 6ème alinéa du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, devenu l'article L. 612-7 : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ".

4. Aux termes de l'article L. 614-4 du même code : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le tribunal administratif est saisi dans le délai de trente jours suivant la notification de la décision./ L'étranger peut demander le bénéfice de l'aide juridictionnelle au plus tard lors de l'introduction de sa requête en annulation./ Le tribunal administratif statue dans un délai de trois mois à compter de sa saisine.

5. Aux termes de l'article L. 614-5 du même code : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 1°, 2° ou 4° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quinze jours suivant la notification de la décision./ L'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-7, notifiée postérieurement à la décision portant obligation de quitter le territoire français, peut être contestée dans les mêmes conditions ".

6. Il ne ressort pas des pièces du dossier, et il n'est pas justifié par le préfet de la Guyane, que l'arrêté du 9 octobre 2020 ait été notifié à Mme A. L'obligation de quitter le territoire français ne lui étant ainsi pas opposable, le préfet de la Guyane ne pouvait légalement édicter à son encontre une interdiction de retour au motif qu'elle n'avait pas exécuté cette mesure d'éloignement avant l'expiration du délai de départ volontaire imparti dans cet arrêté. Il s'ensuit que la décision en litige prononçant à son encontre une interdiction de retour est entachée d'illégalité.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de la Guyane a rejeté sa demande.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en France et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire. ".

9. Aux termes de l'article R. 613-7 du même code : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement. ". Aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas () d'extinction du motif de l'inscription. () ".

10. Le présent arrêt, qui annule la décision d'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de Mme A, n'implique pas le réexamen du droit au séjour de Mme A. En revanche, il implique nécessairement l'effacement du signalement de l'intéressée aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Guyane de mettre en œuvre la procédure d'effacement de ce signalement dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Sur les frais de l'instance :

11. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Lagarde, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lagarde de la somme de 1 000 euros.

DECIDE :

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de la Guyane du 13 juillet 2023 et l'arrêté du 24 mars 2021 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guyane de faire procéder à l'effacement des informations concernant l'interdiction de retour sur le territoire français de Mme A dans le système d'information Schengen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera à Me Lagarde, avocate de Mme A, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Lagarde renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à Mme C A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Lagarde.

Copie en sera transmise pour information au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 3 juin 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Ghislaine Markarian, présidente,

M. Frédéric Faïck, président assesseur,

M. Julien Dufour, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 9 juillet 2024.

Le rapporteur,

Julien B

La présidente,

Ghislaine Markarian

La greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et de l'outre-mer en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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