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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-24BX00379

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-24BX00379

mardi 9 juillet 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-24BX00379
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantSALOMON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A B a demandé au tribunal administratif de La Martinique de condamner le service départemental d'incendie et de secours de la Martinique à lui verser une indemnité de 15 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis à la suite du vol de son véhicule et de ses effets personnels pendant ses heures de service.

Par un jugement n° 1800651 du 17 octobre 2019, le tribunal administratif de La Martinique a rejeté sa demande.

Procédure devant la Cour :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 décembre 2019 et 17 juillet 2020, M. A B, représenté par Me Salomon, demande à la Cour :

1°) d'annuler le jugement du tribunal administratif de La Martinique du 17 octobre 2019 ;

2°) de condamner le service départemental d'incendie et de secours de La Martinique à lui verser la somme de 15 000 euros en réparation de ses préjudices ;

3°) de mettre à la charge du service départemental d'incendie et de secours de La Martinique une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le service départemental d'incendie et de secours de la Martinique doit réparer les dommages qu'il a subis dans le cadre de la protection fonctionnelle instituée par l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- le SDIS a commis une faute en ne sécurisant pas l'accès aux bâtiments de la caserne ;

- il n'a pas bénéficié d'une assistance dans la préparation du procès pénal ;

- le règlement du SDIS s'exonérant de toute responsabilité en cas de vol ne saurait lui être opposé dès lors qu'il s'agit de son véhicule personnel ;

- il a subi un préjudice tant matériel que moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2020, le service départemental d'incendie et de secours (SDIS) de La Martinique, représenté par Me Mbouhou, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de M. B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que tous les moyens de la requête doivent être écartés comme infondés.

Par un arrêt n° 19BX04942 du 17 décembre 2021, la Cour administrative d'appel de Bordeaux a rejeté l'appel formé par M. B.

Par une décision n° 462435 du 15 février 2024, le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, a annulé l'arrêt de la Cour n° 19BX04942 en tant qu'il statue sur les conclusions de M. B tendant à la mise en jeu de la responsabilité du SDIS de la Martinique à raison d'un défaut de surveillance et de sécurisation de ses locaux et renvoyé l'affaire, dans cette mesure, à la Cour.

Procédure devant la Cour après renvoi du Conseil d'Etat :

Par un mémoire complémentaire enregistré le 18 avril 2024, le service d'incendie et de secours (SIS) de la Martinique, venant aux droits du service territorial d'incendie et de secours de la Martinique, représenté par Me Mbouhou, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de M. B la somme de 3 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soulève les mêmes moyens que dans ses précédentes écritures.

Par une ordonnance du 19 avril 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 14 mai 2024 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code du travail ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Frédéric Faïck,

- les conclusions de M. Anthony Duplan, rapporteur public.

Une note en délibéré a été produite pour M. B le 18 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B est sapeur-pompier volontaire au sein du service d'incendie et de secours du Lamentin. Dans la nuit du 20 au 21 mars 2017, alors qu'il était de garde, des individus se sont introduits dans les locaux du centre et lui ont dérobé, dans le vestiaire des agents, des effets personnels, ainsi que les clés de son véhicule personnel, stationné sur le parking de la caserne, qu'ils ont également volé. Le 8 août 2018, M. B a demandé au service d'incendie et de secours de la Martinique de l'indemniser de ses préjudices matériel et moral résultant du vol dont il a été la victime. Après le rejet de sa demande, M. B a saisi le tribunal administratif de La Martinique d'une demande tendant à la condamnation du service d'incendie et de secours à lui verser la somme de 15 000 euros à titre de dommages et intérêts. M. B a relevé appel du jugement du 17 octobre 2019 par lequel le tribunal a rejeté sa demande.

2. Par un arrêt rendu le 17 décembre 2021 sous le n° 19BX04942, la cour administrative d'appel de Bordeaux a jugé que le vol commis au préjudice de M. B était sans rapport avec l'exercice de ses fonctions de sapeur-pompier, et qu'ainsi ce dernier ne pouvait prétendre au bénéfice de la protection fonctionnelle des agents publics prévue par l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires. La Cour a également jugé que la seule circonstance que les auteurs du vol aient pu s'introduire dans les locaux du centre d'incendie et de secours et dérobé les clés du véhicule de M. B ne suffisait pas à établir l'existence d'un défaut de sécurisation des lieux, ou d'une négligence dans l'organisation du service, constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité du service d'incendie et de secours de la Martinique.

3. Par une décision n° 462435 rendue le 15 février 2024, le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, a jugé que la protection fonctionnelle ouverte aux agents publics par l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 s'étend aux atteintes à leurs biens dans la mesure où les agissements dommageables les visent à raison de leur qualité d'agent public, et que tel n'était pas le cas en l'espèce. En revanche, le Conseil d'Etat a annulé, pour insuffisance de motivation, l'arrêt de la Cour en tant qu'il a statué sur les conclusions de M. B fondées sur la faute du service d'incendie et de secours de la Martinique à raison d'un défaut de surveillance et de sécurisation de ses locaux, et a renvoyé dans cette mesure l'affaire devant la Cour.

Sur la responsabilité :

4. Aux termes de l'article L. 723-2 du code de la sécurité intérieure : " Les sapeurs-pompiers professionnels, qui relèvent des services départementaux et territoriaux d'incendie et de secours, sont des fonctionnaires territoriaux soumis aux dispositions de la loi n° 83-634 du 1er juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires et de la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale () ". Aux termes du dernier alinéa de l'article L. 723-8 du code de la sécurité intérieure : " () Les sapeurs-pompiers volontaires sont soumis aux mêmes règles d'hygiène et de sécurité que les sapeurs-pompiers professionnels. ".

5. Aux termes de l'article 108-1 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale : " Dans les services des collectivités et établissements mentionnés à l'article 2, les règles applicables en matière d'hygiène et de sécurité sont celles définies par les livres Ier à V de la quatrième partie du code du travail et par les décrets pris pour leur application () ". Aux termes de l'article R. 4228-6 du code du travail, inclus dans le livre II de la quatrième partie du code du travail : " Les vestiaires collectifs sont pourvus d'un nombre suffisant de sièges et d'armoires individuelles () Les armoires individuelles sont munies d'une serrure ou d'un cadenas. ".

6. Il résulte de l'instruction que, dans la nuit du 20 au 21 mars 2017, des individus se sont introduits à l'intérieur du centre d'incendie et de secours du Lamentin par une des fenêtres du réfectoire, puis se sont rendus dans le vestiaire des agents pour, notamment, y subtiliser les clés du véhicule de M. B stationné sur le parking du centre qu'ils ont ensuite volé.

7. En sa qualité d'employeur public, il incombe au service d'incendie et de secours de la Martinique, qui est tenu à une obligation de moyens, de prendre les mesures de nature à empêcher les intrusions de tiers dans ses locaux et à protéger les effets personnels déposés par ses agents dans les vestiaires mis à leur disposition. A ce titre, les armoires individuelles doivent être munies d'une serrure ou d'un cadenas ou de tout dispositif analogue propre à prévenir les vols. Les affirmations de M. B selon lesquelles le vol dont il a été victime a été facilité par le caractère vétuste et non sécurisé des locaux du service d'incendie et de secours sont étayées par la note de service, rédigée le 24 mars 2017 par le directeur du centre lui-même, rappelant que des vols sont régulièrement à déplorer dans les locaux, et que des mesures telles que la fermeture des portes et fenêtres défectueuses, ainsi que l'éclairage des abords du bâtiment, ont été immédiatement mises en place, mais après les faits litigieux. Par ailleurs, si le service d'incendie et de secours de la Martinique soutient qu'un agent de surveillance était présent dans les locaux la nuit du vol, il n'apporte aucun élément de nature à confirmer la réalité de cette allégation. Enfin, le service d'incendie et de secours de la Martinique ne peut utilement invoquer l'article 1.2.3 de son règlement intérieur, en vertu duquel le service ne saurait être tenu pour responsable des éventuels vols ou pertes d'objets personnels subis par les agents dans les locaux du centre, dès lors que de telles dispositions ne présentent pas le caractère d'une mesure d'application de la réglementation en matière d'hygiène et de sécurité et ne sauraient par suite exonérer le service d'incendie et de secours de sa responsabilité. Dans ces circonstances, M. B est fondé à soutenir que le service d'incendie et de secours de la Martinique est responsable d'un défaut de sécurisation de ses locaux et d'une négligence dans l'organisation du service de nature à engager sa responsabilité sur le terrain de la faute.

8. Il ne résulte pas de l'instruction que M. B aurait commis une imprudence en laissant en évidence des objets de valeur à l'intérieur de son véhicule, qu'il a en outre garé non pas sur la voie publique mais sur le parking de la caserne du service d'incendie et de secours de la Martinique. Dans ces conditions, M. B n'a pas commis de faute de nature à exonérer le service d'incendie et de secours de la Martinique de sa responsabilité.

9. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à rechercher, sur le terrain de la faute, la responsabilité de son employeur à raison du vol dont il a été la victime sur son lieu de travail.

Sur le préjudice :

10. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, la victime a droit à la réparation intégrale des préjudices qu'elle subit directement à raison d'une faute commise par l'administration.

11. Par un jugement rendu le 6 juillet 2017, le tribunal pour enfants de C a condamné les auteurs du vol à verser à M. B une somme de 1 200 euros en réparation de son préjudice matériel et une somme de 500 euros pour son préjudice moral. Il résulte de l'instruction que les objets volés étaient des appareils photographiques et numériques que M. B a acquis en 2014 et 2015 pour un montant total de 4 404,32 euros, selon les factures produites au dossier. Il sera fait une juste appréciation de la valeur de ces matériels, laquelle s'est nécessairement dépréciée depuis leur acquisition, à la date du vol, en l'évaluant à la somme de 3 000 euros. De plus, M. B a dû s'acquitter des frais de remorquage de son véhicule retrouvé quelques jours après le vol pour un montant de 116,81 euros. Dans ces conditions, le préjudice matériel de M. B s'élève à la somme totale de 3 116,81 dont il y a lieu de déduire la somme de 1 200 euros allouée à ce titre par le juge pénal. Dès lors, M. B est fondé à demander la condamnation du service d'incendie et de secours de la Martinique à lui verser la somme de 1 916,81 euros au titre de la réparation intégrale de son préjudice matériel.

12. En revanche, le préjudice moral de M. B doit être regardé comme ayant été entièrement réparé par les 500 euros que le juge pour enfants lui a alloué à ce titre.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de la Martinique a rejeté sa demande. Dès lors, ce jugement doit être annulé, et le service d'incendie et de secours de la Martinique doit être condamné à verser à M. B une somme de 1 916,81 euros à titre de dommages et intérêts.

Sur les frais d'instance :

14. En application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le service d'incendie et de secours de la Martinique versera à M. B la somme de 1 500 euros qu'il demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, les conclusions présentées par le service d'incendie et de secours de la Martinique sur ce même fondement doivent être rejetées dès lors que M. B n'est pas la partie perdante à l'instance d'appel.

DECIDE

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de la Martinique n° 1800651 du 17 octobre 2019 est annulé.

Article 2 : Le service d'incendie et de secours de la Martinique est condamné à verser à M. B la somme de 1 916,81 euros à titre de dommages et intérêts.

Article 3 : Le service d'incendie et de secours de la Martinique versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions présentées par le service d'incendie et de secours de la Martinique au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à M. A B et au service d'incendie et de secours (SIS) de La Martinique.

Délibéré après l'audience du 3 juin 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Ghislaine Markarian, présidente,

M. Frédéric Faïck, président-assesseur,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 juillet 2024. Le rapporteur,

Frédéric Faïck

La présidente,

Ghislaine Markarian

La greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au préfet de la Martinique en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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