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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-24BX00398

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-24BX00398

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-24BX00398
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantOUANGARI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C B a demandé au tribunal administratif de Limoges d'annuler l'arrêté du 25 août 2023 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a retiré son attestation de demandeur d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Par un jugement n° 2301585 du 23 novembre 2023, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 16 février 2024, M. B, représenté par Me Ouangari, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du magistrat désigné du tribunal administratif de Limoges du 23 novembre 2023 ;

2°) d'annuler l'arrêté du 25 août 2023 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a retiré son attestation de demandeur d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Vienne de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler, subsidiairement de procéder au réexamen de sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'arrêt à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, en le munissant d'une autorisation provisoire de séjour durant ce réexamen ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de la procédure de première instance et de 2 500 euros au titre de la procédure d'appel sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français et de la décision fixant le pays de renvoi :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ne pouvaient légalement intervenir sans une procédure contradictoire préalable, à peine de méconnaître son droit à être entendu qu'il tient de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elles sont intervenues en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des articles L. 611-3 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de base légale en ce qu'elle se fonde sur la décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu ;

- elle est entachée d'une " erreur manifeste d'appréciation ".

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 26 juin 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 19 août 2024.

M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision n° 2023/010217 du 16 janvier 2024 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Bordeaux.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Caroline Gaillard a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant guinéen né le 24 septembre 1990 à Koundara, est, selon ses déclarations, entré irrégulièrement le 3 juin 2022 en France où il a sollicité l'asile le 26 juin 2022. Sa demande a été rejetée le 19 septembre 2022 par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 24 janvier 2023. Par un arrêté du 25 août 2023, faisant suite à un arrêté du 6 juin 2023 comportant les mêmes mesures, le préfet de la Haute-Vienne a retiré son attestation de demandeur d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français en lui fixant un délai de départ volontaire de trente jours, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit le retour en France pendant un an. M. B a demandé au tribunal administratif de Limoges d'annuler cet arrêté. Il relève appel du jugement par lequel le magistrat désigné par le président de ce tribunal a rejeté sa demande.

Sur la légalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi :

2. En premier lieu, il ressort des termes de l'arrêté en litige qui rappelle les textes sur lesquels il se fonde et les circonstances d'entrée en France de l'intéressé, mentionne que sa demande d'asile a été rejetée le 19 septembre 2022 par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 24 janvier 2023, évoque sa situation personnelle et précise qu'il n'établit pas qu'il courrait un risque pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine, qu'il comporte les considérations de droit et de fait relatives à la situation personnelle de M. B, de manière suffisamment précise pour permettre à ce destinataire d'en connaître et discuter utilement les motifs. Cette décision est, dès lors, suffisamment motivée. Par suite le moyen tiré d'une insuffisance de motivation des décisions en litige doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de ladite charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

4. Ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé, notamment par son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013 visé ci-dessus, les auteurs de la directive du 16 décembre 2008, s'ils ont encadré de manière détaillée les garanties accordées aux ressortissants des Etats tiers concernés par les décisions d'éloignement ou de rétention, n'ont pas précisé si et dans quelles conditions devait être assuré le respect du droit de ces ressortissants d'être entendus, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Si l'obligation de respecter les droits de la défense pèse en principe sur les administrations des Etats membres lorsqu'elles prennent des mesures entrant dans le champ d'application du droit de l'Union, il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles doit être assuré, pour les ressortissants des Etats tiers en situation irrégulière, le respect du droit d'être entendu. Ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

5. Dans le cadre ainsi posé, et s'agissant plus particulièrement des décisions relatives au séjour des étrangers, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans ses arrêts C-166/13 Sophie Mukarubega du 5 novembre 2014 et C-249/13 Khaled Boudjlida du 11 décembre 2014 visés ci-dessus, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

6. Enfin, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt du 10 septembre 2013 cité au point 14, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

7. Premièrement, si M. B n'a pas été invité à présenter, préalablement à la décision attaquée, ses observations écrites ou orales, sur la mesure d'éloignement envisagée, il ne pouvait cependant ignorer qu'il était susceptible de faire l'objet d'une telle mesure et n'établit, ni même n'allègue, avoir sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ou avoir été empêché de s'exprimer avant que ne soit prise l'obligation de quitter le territoire français contestée. Il ne fait pas état, dans le cadre de la présente instance, d'éléments qui, s'ils avaient été connus de l'autorité préfectorale, auraient pu la conduire à prendre une décision différente.

8. Deuxièmement, M. B ne justifie d'aucun élément propre à sa situation qu'il aurait été privé de faire valoir et qui, s'il avait été en mesure de l'invoquer préalablement, aurait été de nature à influer sur le sens de la décision fixant le pays de renvoi.

9. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ". D'autre part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

10. Premièrement, M. B ne peut utilement invoquer l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français, distincte de la décision fixant le pays de renvoi, et qui par elle-même n'a pas pour objet ni pour effet de désigner le pays vers lequel l'intéressé devra être éloigné pour l'exécution de cette mesure.

11. Deuxièmement, M. B soutient qu'il risque pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine dès lors qu'il a participé à des manifestations politiques et qu'il a eu une relation de trois ans avec une compatriote en secret. À l'appui de ses dires, M. B produit un mandat d'arrêt et un avis de recherche du procureur de la République de Kaloum qui mentionnent qu'il se serait rendu coupable de " participation à la manifestation politique interdite, incendie volontaire, pillage trouble à l'ordre public et agression des forces de l'ordre pendant les violences des post électorales du 18 octobre 2020 ". Toutefois, M. B n'apporte aucune précision sur la provenance de ces documents que, notamment, il n'a pas produit devant les instances de l'asile. Si l'intéressé verse également au dossier des captures d'écrans des réseaux sociaux montrant des mouvements d'opposition au pouvoir ainsi que des témoignages de proches corroborant son récit, il ne fournit aucun détail sur les manifestations auxquelles il aurait participé ni sur les circonstances dans lesquelles il se serait intéressé à la politique alors qu'il a indiqué devant le juge de l'asile n'avoir aucune responsabilité politique ni faire partie d'aucun parti politique d'opposition. Les documents produits, dont l'authenticité est douteuse, ne permettent pas, en l'absence de toute explication précise et circonstanciée, de comprendre les raisons pour lesquelles M. B aurait été identifié et ciblé par les autorités guinéennes. Dès lors, M. B, dont la demande d'asile a au demeurant été rejetée à deux reprises par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile, n'établit pas qu'il serait personnellement et actuellement exposé à des risques de mauvais traitements en cas de retour en Guinée. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi aurait été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou serait entachée d'erreur d'appréciation.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le moyen soulevé à l'appui des conclusions dirigées contre l'interdiction de retour sur le territoire français et tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

13. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8, le moyen tiré par M. B d'une violation de son droit à être entendu doit être écarté.

14. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11, M. B, qui n'invoque aucune autre circonstance propre à sa situation personnelle que les risques qu'il allègue encourir dans son pays d'origine, n'est pas fondé à soutenir que l'interdiction de retour sur le territoire français en litige serait entachée d'une erreur d'appréciation.

15. En dernier lieu, l'arrêté mentionne les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les considérations de fait sur lesquels le préfet s'est fondé pour édicter une interdiction de retour d'une durée d'un an. Il en ressort que le préfet de la Haute-Vienne, qui a pu légalement prendre en compte l'entrée irrégulière en France de M. B, ne s'est pas fondé exclusivement sur cette considération mais a également examiné la situation d'ensemble de l'intéressé, et notamment tenu compte de l'atteinte à sa vie privée et familiale portée par cette mesure. Dès lors, le moyen qui doit être regardé comme tiré de l'erreur de droit au regard des critères fixés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Limoges a rejeté sa demande d'annulation. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. C B et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera délivrée au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Karine Butéri, présidente,

M. Stéphane Guéguein, président-assesseur,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 26 septembre 2024.

La rapporteure,

Caroline Gaillard

La présidente,

Karine Butéri

La greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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