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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA33-24BX00613

Cour administrative d'appel de Bordeaux — Décision N° CAA33-24BX00613

mardi 9 juillet 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Bordeaux
SectionCour administrative d'appel de Bordeaux
N° DossierCAA33-24BX00613
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation6ème chambre (formation à 3)
Avocat requérantMARTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. D B a demandé au tribunal administratif de Limoges d'annuler l'arrêté du 10 octobre 2023 par lequel la préfète de la Creuse a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Par un jugement n° 2302062 du 8 février 2024, le tribunal a annulé l'arrêté du 10 octobre 2023 et prescrit à la préfète de la Creuse de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " salarié ".

Procédure devant la Cour :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 7 mars, 23 avril et 7 mai 2024, la préfète de la Creuse demande à la Cour d'annuler ce jugement n° 2302062 du tribunal administratif de Limoges et de rejeter la demande de première instance de M. B.

Elle soutient que :

- c'est à tort que le tribunal administratif de Limoges a jugé que M. B relevait des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il justifiait avoir été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance du département entre l'âge de 16 ans et celui de 18 ans et suivre une formation d'apprentissage ;

- les documents d'état civil produits par M. B ne comportent aucun cachet ni aucune attestation de signature et de cachet nécessaire à leur légalisation en application de l'article 1er du décret du 10 novembre 2020 ; la force probante de ces documents peut être remise en cause par tous moyens ; le rapport établi par la cellule dédiée au contrôle des actes d'état civil étrangers a montré que ces documents ne présentent aucune authenticité ;

- les autres moyens soulevés en première instance par M. B doivent être écartés comme infondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 avril 2024, M. D B, représenté par Me Marty, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à ce qu'il soit enjoint à la préfète de la Creuse de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire " ;

3°) et à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que tous les moyens de la requête doivent être écartés comme infondés.

Par une ordonnance du 13 mai 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 27 mai 2024 à 12h00.

Par une décision du 11 avril 2024 n° 24BX00620, la présidente de la 6ème chambre de la cour administrative d'appel de Bordeaux a sursis à l'exécution du jugement du tribunal administratif de Limoges du 8 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2015-1740 du 24 décembre 2015 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Frédéric Faïck a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, qui s'est déclaré ressortissant malien né le 17 janvier 2005, est, selon ses déclarations, entré irrégulièrement sur le territoire français en août 2021 à l'âge de 16 ans. Par un jugement rendu le 30 décembre 2021, le tribunal pour enfants C a confié provisoirement M. B au service de l'aide sociale à l'enfance du conseil départemental de la Vienne jusqu'à sa majorité. Le 18 janvier 2023, M. B a sollicité la délivrance d'une carte de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 10 octobre 2023, la préfète de la Creuse a refusé de faire droit à sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixé le pays de destination. La préfète de la Creuse relève appel du jugement rendu le 8 février 2024 par lequel le tribunal administratif de Limoges a annulé l'arrêté du 10 octobre 2023, et lui a enjoint de délivrer à M. B une carte de séjour portant la mention " salarié ".

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

En ce qui concerne le moyen d'annulation retenu par le tribunal :

2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

3. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

4. Aux termes de l'article R. 431-10 du même code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil ; () ". Aux termes de l'article R. 431-11 de ce même code : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code ". Aux termes de la rubrique 66 de cette liste figurant à l'annexe 10 de ce code, le demandeur doit fournir à l'appui d'une demande de carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " fondée sur l'article L. 435-3 précité, " un justificatif d'état civil : () une copie intégrale d'acte de naissance comportant les mentions les plus récentes accompagnée le cas échéant de la décision judiciaire ordonnant sa transcription (jugement déclaratif ou supplétif) ". Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du même code : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Aux termes de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 relatif aux modalités de vérification d'un acte de l'état civil étranger : " Lorsque, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger, l'autorité administrative saisie d'une demande d'établissement ou de délivrance d'un acte ou de titre procède ou fait procéder, en application de l'article 47 du code civil, aux vérifications utiles auprès de l'autorité étrangère compétente () ".

5. Si l'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Il ressort des motifs de l'arrêté contesté que, pour rejeter la demande de titre de séjour sollicitée par M. B dans le cadre de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète de la Creuse s'est fondée, d'une part, sur le caractère frauduleux des documents d'état civil présentés, et, d'autre part, sur la circonstance que la demande ne répond pas aux critères légaux d'admission exceptionnelle au séjour.

7. A l'appui de sa demande de titre de séjour, M. B a présenté un acte de naissance, un extrait de jugement supplétif d'acte de naissance du tribunal de première instance de la commune de Kayes, ainsi qu'une carte d'identité consulaire. Selon le rapport établi le 4 juillet 2023 par la Brigade Mobile de Recherche de Limoges de la direction zonale Sud-Ouest de la police aux frontières, le jugement supplétif est dépourvu de date mentionnant sa délivrance, comporte un cachet humide de " qualité moyenne " et la mention selon laquelle son dispositif sera transcrit sur le régime d'état civil de la " commune rurale de Kayes " alors que cette commune est " urbaine " selon la classification administrative en vigueur au Mali. Quant à l'acte de naissance produit, il comporte la mention " cercle de Koussané ", lequel n'existe pas dès lors que la commune de Koussané fait partie du cercle de Kayes. En outre, le rapport relève que les écritures figurant sur l'acte de naissance et sur le jugement supplétif sont identiques alors que leurs rédacteurs sont censés être différents, puisque devant émaner d'un officier d'état civil pour le premier et du greffier en chef du tribunal pour le second. De même, les signatures apposées sur ces documents sont fortement ressemblantes. Quant à la carte consulaire de M. B, qui n'est pas un acte d'état civil, établie au surplus sur la base d'actes non probants, elle ne constitue pas un document de nature à justifier son âge et son identité. Enfin, en dépit de la demande qui lui a été adressée par le préfet, M. B n'a pas produit son nouveau passeport, mais justifie seulement avoir demandé un numéro d'identification INA au Consulat du Mali à Lyon. Dans ces conditions, eu égard aux imprécisions et aux anomalies précédemment détaillées, la préfète de la Creuse a pu légalement estimer, sans avoir à solliciter des autorités maliennes une vérification sur le fondement de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 cité au point 4, que les éléments en sa possession étaient suffisants pour écarter la valeur probante des actes d'état civil fournis par M. B. Il s'ensuit que la préfète de la Creuse est fondée à soutenir que c'est à tort que le tribunal administratif de Limoges a annulé l'arrêté en litige au motif que les documents produits par M. B établissaient sa condition de minorité exigée à l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En outre, il résulte dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il appartient également au préfet d'apprécier le caractère réel et sérieux de la formation suivie par l'étranger, la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de tenir compte de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française.

9. Dans son rapport du 20 septembre 2021, le conseil départemental de la Haute-Vienne a décrit M. B comme une personne présentant un " très faible niveau d'éducation ", ne sachant " ni lire ni écrire ". La structure chargée de l'accueil de M. B a rédigé un rapport du 20 janvier 2023 reconnaissant que ce dernier avait certes progressé dans l'apprentissage du français, tout en précisant que son " niveau de communication n'est pas encore satisfaisant ". Il ressort des pièces du dossier qu'à l'issue du premier semestre de l'année 2022/2023, les résultats scolaires de M. B, qui suit une formation pour obtenir un certificat d'aptitude professionnelle de cuisinier, sont " modestes " en raison de ses difficultés de compréhension de la langue française. Ces résultats ont de nouveau été jugés insuffisants dans le bulletin de note du second semestre de l'année 2022/2023. En outre, le premier contrat d'apprentissage que M. B a conclu, pour la période du 1er juillet 2022 au 31 août 2024, a dû être interrompu au motif que les conditions de travail dans l'établissement n'étaient pas satisfaisantes. Il n'est pas allégué que les motifs de l'interruption de ce contrat d'apprentissage n'étaient pas imputables à M. B. Par ailleurs, aucun élément au dossier ne permet d'estimer que M. B, célibataire et sans enfants, aurait tissé en France, depuis son arrivée en août 2021, des liens privés ou familiaux d'une particulière intensité alors que son père et sa mère résident dans son pays d'origine. Dans ces conditions, et contrairement à ce qu'a jugé le tribunal, la préfète de la Creuse n'a pas, dans le cadre du large pouvoir dont elle dispose, commis d'erreur manifeste d'appréciation en rejetant la demande de titre de séjour présentée par M. B au titre de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il y a lieu pour la Cour, saisie du litige par l'effet dévolutif de l'appel, d'examiner les autres moyens soulevés par M. B.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

11. Compte tenu de ce qui a été dit au point 9, l'arrêté n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de M. B à mener une vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et n'est pas non plus entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

12. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour () ". Il ne résulte pas de motifs de la décision attaquée, qui a pris en compte les éléments caractérisant la situation personnelle de M. B, que la préfète de la Creuse se serait sentie tenue d'édicter l'obligation de quitter le territoire français en litige, assortie d'un délai de départ volontaire de trente jours, en raison du seul rejet de la demande de titre. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

13. En second lieu, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés compte tenu de ce qui précède.

En ce qui concerne le pays de renvoi :

14. Les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés compte tenu de ce qui précède.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la préfète de la Creuse est fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Limoges a annulé l'arrêté du 10 octobre 2023 en litige et lui a prescrit de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " salarié ". Dès lors, ce jugement doit être annulé et la demande de première instance rejetée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent arrêt n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions présentées en appel par M. B, tendant à ce qu'il soit prescrit à la préfète de la Creuse de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire ", ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais d'instance :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37-2 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle aux conclusions présentées par M. B tendant à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante à l'instance, lui verse une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de Limoges n° 2302062 du 8 février 2024 est annulé.

Article 2 : La demande de première instance de M. B et ses conclusions d'appel sont rejetées.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. D B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie pour information en sera délivrée à la préfète de la Creuse.

Délibéré après l'audience du 3 juin 2024 à laquelle siégeaient :

M. Frédéric Faïck, président,

Mme Caroline Gaillard, première conseillère,

M. Julien Dufour, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 juillet 2024.

L'assesseure,

Caroline Gaillard

Le président,

Frédéric Faïck

La greffière,

Catherine Jussy

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

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