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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA54-20NC01250

Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-20NC01250

mardi 18 juillet 2023

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-20NC01250
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation3ème chambre - formation à 3
Avocat requérantEDIFICES AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 juin 2020, la société " Parc éolien Le Moulin à Vent ", représentée par Me Balaÿ et Me Roels, demande à la cour :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 mars 2020 par lequel le préfet des Ardennes a rejeté sa demande d'autorisation environnementale pour la construction et l'exploitation d'un parc de six éoliennes et deux postes de livraison électriques sur le territoire des communes de La Romagne, de Doumely-Bégny et de Givron ;

2°) d'enjoindre au préfet des Ardennes de poursuivre la procédure d'instruction de sa demande d'autorisation environnementale, de lancer l'enquête publique dans un délai d'un mois suivant la notification de l'arrêt à intervenir et de statuer à nouveau sur sa demande d'autorisation environnementale dans le même délai et sous astreinte de trois cents euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté en litige du 3 mars 2020 est entaché d'une erreur d'appréciation dès lors que, en ce qui concerne les incidences directes ou indirectes de son projet sur la cigogne noire, son dossier de demande d'autorisation environnementale est complet et de nature à garantir la préservation des intérêts visés à l'article L. 511-1 du code de l'environnement ;

- le préfet des Ardennes a commis une erreur de droit en considérant que le dossier de demande d'autorisation environnementale ne démontre pas de façon suffisamment détaillée l'absence de solution alternative à son projet pour la conservation favorable de la population de cigognes noires, dès lors que, compte tenu des risques réduits sur cette population, elle n'avait pas à solliciter la dérogation prévue au 4° de l'article L 411-2 du code de l'environnement ;

- le préfet des Ardennes a commis une erreur de droit en rejetant sa demande d'autorisation environnementale, alors qu'une simple prescription aurait permis de désactiver le dispositif d'effarouchement des cigognes noires, susceptible, selon l'administration, d'aggraver le dérangement de cette espèce.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2021, la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens invoqués par la pétitionnaire ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- l'ordonnance n° 2017-80 du 26 janvier 2017 ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 ;

- l'arrêté interministériel du 29 octobre 2019 fixant la liste des oiseaux protégés sur l'ensemble du territoire et les modalités de leur protection ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Meisse,

- et les conclusions de M. Barteaux, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 31 mai 2018, la société " Parc éolien Le Moulin à Vent " a sollicité, auprès des services de la préfecture des Ardennes, la délivrance d'une autorisation environnementale en vue de la construction et de l'exploitation, sur le territoire des communes de Givron, La Romagne et Doumely-Bégny, d'un parc éolien de six aérogénérateurs et deux postes de livraison électrique. Par un courrier notifié le 31 août 2018, le préfet des Ardennes a adressé à la pétitionnaire une demande de régularisation en précisant les éléments à compléter pour permettre la poursuite de l'instruction de son dossier. La requérante a déféré à cette demande et a transmis, le 30 août 2019, un tableau unique de réponse aux compléments sollicités, ainsi qu'un rapport d'évaluation du risque de collision du milan royal et de la cigogne noire réalisé par un cabinet d'études. Toutefois, en application du 1° de l'article R. 181-34 du code de l'environnement, le préfet des Ardennes, par un arrêté du 3 mars 2020, a rejeté au stade de l'examen la demande d'autorisation environnementale en raison du caractère incomplet ou irrégulier du dossier. La société " Parc éolien Le Moulin à Vent " a saisi la cour d'une requête tendant à l'annulation de l'arrêté du 3 mars 2020.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 181-9 du code de l'environnement, dans sa rédaction alors applicable : " L'instruction de la demande d'autorisation environnementale se déroule en trois phases : 1° Une phase d'examen ; 2° Une phase de consultation du public ; 3° Une phase de décision. ". Aux termes de l'article R. 122-5 du même code, dans sa rédaction alors applicable : " I. - Le contenu de l'étude d'impact est proportionné à la sensibilité environnementale de la zone susceptible d'être affectée par le projet, à l'importance et la nature des travaux, installations, ouvrages, ou autres interventions dans le milieu naturel ou le paysage projetés et à leurs incidences prévisibles sur l'environnement ou la santé humaine. / II. - En application du 2° du II de l'article L. 122-3, l'étude d'impact comporte les éléments suivants, en fonction des caractéristiques spécifiques du projet et du type d'incidences sur l'environnement qu'il est susceptible de produire : 5° Une description des incidences notables que le projet est susceptible d'avoir sur l'environnement résultant, entre autres : () d) Des risques () pour l'environnement ; () 8° Les mesures prévues par le maître de l'ouvrage pour : - éviter les effets négatifs notables du projet sur l'environnement ou la santé humaine et réduire les effets n'ayant pu être évités ; - compenser, lorsque cela est possible, les effets négatifs notables du projet sur l'environnement ou la santé humaine qui n'ont pu être ni évités ni suffisamment réduits. S'il n'est pas possible de compenser ces effets, le maître d'ouvrage justifie cette impossibilité. / La description de ces mesures doit être accompagnée de l'estimation des dépenses correspondantes, de l'exposé des effets attendus de ces mesures à l'égard des impacts du projet sur les éléments mentionnés au 5° ; 9° Le cas échéant, les modalités de suivi des mesures d'évitement, de réduction et de compensation proposées ; () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 181-34 du même code : " Le préfet est tenu de rejeter la demande d'autorisation environnementale dans les cas suivants : 1° Lorsque, malgré la ou les demandes de régularisation qui ont été adressées au pétitionnaire, le dossier est demeuré incomplet ou irrégulier ; () ".

3. Les inexactitudes, omissions ou insuffisances d'une étude d'impact ne sont susceptibles de vicier la procédure et donc d'entraîner l'illégalité de la décision prise au vu de cette étude que si elles ont pu avoir pour effet de nuire à l'information complète de la population ou si elles ont été de nature à exercer une influence sur la décision de l'autorité administrative.

4. Il résulte de l'instruction que la demande de délivrance d'une autorisation environnementale de la requérante a été rejetée dès la phase d'examen, sur le fondement du 1° de l'article R. 181-34 du code de l'environnement, au motif que, en dépit des compléments apportés le 30 août 2019, le dossier demeure incomplet ou irrégulier. Pour le préfet des Ardennes, cette incomplétude ou cette irrégularité résulte de ce que l'étude d'impact ne permet pas d'évaluer les incidences réelles du projet de parc éolien sur la cigogne noire, espèce protégée au titre de l'arrêté interministériel du 29 octobre 2009. Il est plus particulièrement reproché à la société " Parc éolien Le Moulin à Vent ", d'une part, de ne pas avoir mené une étude spécifique sur les sites d'alimentation potentiels, afin de déterminer les voies de déplacement effectivement utilisées par cette espèce à proximité du site d'implantation du projet, d'autre part, d'avoir sous-évalué la sensibilité de ces oiseaux au dérangement résultant du voisinage des éoliennes et d'avoir proposé des mesures de réduction qui, visant à prévenir le risque de collision par la mise en place d'un système de détection par caméra et d'effarouchement par avertissement sonore sont de nature à aggraver ces perturbations.

5. Il résulte de l'instruction, spécialement de l'étude d'impact, ainsi que de la note technique de l'agence territoriale des Ardennes de l'Office national des forêts sur la cigogne noire de mars 2017 et de la synthèse des enjeux ornithologiques et chiroptérologiques de l'association ReNard (Regroupement des naturalistes ardennais) d'octobre 2017, qui lui sont annexées, que la cigogne noire est un nicheur rare et localisé, qui fréquente les massifs forestiers entrecoupés d'étangs et de ruisseaux, spécialement dans le département des Ardennes, où l'on recense une dizaine de nichées par an. Son alimentation se composant de poissons, de crustacés, de batraciens et d'insectes, elle se nourrit dans les cours d'eau, les mares et les zones humides. Compte tenu de son envergure, les aires de nourrissage peuvent se trouver dans un rayon de dix à vingt kilomètres autour de son habitat. Si la zone d'implantation potentielle du projet de parc éolien ne comporte pas de sites de nidification, qui sont principalement localisés à moins de dix kilomètres en forêt domaniale de Signy-L'Abbaye, en revanche, elle se situe dans un secteur des Ardennes doté d'un réseau hydrographique bien pourvu en rivières et ruisseaux. En particulier, l'utilisation du ruisseau du Moulin et de la rivière de la Draize comme lieux de gagnage est avérée.

6. Toutefois, la société " Parc éolien Le Moulin à Vent " fait valoir que, conformément aux recommandations du volet concernant l'avifaune du schéma régional éolien Champagne-Ardenne publié en mai 2012, elle a effectué, en 2016 et 2017, douze sessions d'inventaire consacrées spécifiquement à la cigogne noire sur une période comprise entre mars et juillet, notamment dans des prairies humides situées aux abords des ruisseaux de la Rosière, de la Draize et de la Folle Pensée. Ces sessions n'ont permis de contacter, en mai et juin 2017, que trois individus en vol au-dessus du bois d'Ageninville à plusieurs kilomètres au nord-est de la zone d'implantation potentielle. Eu égard à la faiblesse de ces contacts, auxquels doit être ajoutée l'observation, en août 2017, au cours de la période de migration postnuptiale, d'une cigogne noire en halte à proximité de la rivière de Givron, l'étude d'impact conclut que le site d'implantation du projet de parc éolien et les aires de gagnage situées à l'ouest ne présentent pas d'intérêt pour l'espèce. Cette conclusion n'est pas sérieusement contestée par l'administration, qui ne produit aucun élément de nature à démontrer qu'une étude systématique des zones potentielles d'alimentation aux fins de déterminer précisément les lieux de nourrissage effectivement utilisés par ces oiseaux et, partant, les voies de déplacement préférentielles des individus concernés était nécessaire. Par suite, le préfet des Ardennes a commis une erreur d'appréciation en considérant que, en l'absence d'une telle étude, le dossier de demande d'autorisation environnementale était incomplet ou irrégulier.

7. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que la sensibilité de la cigogne noire au dérangement occasionné par le voisinage du parc éolien litigieux, considérée comme faible dans l'étude d'impact compte tenu du nombre limité d'éoliennes et de l'existence d'un espacement de six cent cinquante mètres entre elles, aurait été sous-estimée par la pétitionnaire. En particulier, les allégations du préfet des Ardennes selon lesquelles la présence de ces ouvrages pourrait conduire les individus concernés à abandonner les lieux de nourrissage et les voies de déplacement situés aux alentours et entraîner ainsi une perte en ressource alimentaire susceptible d'avoir des incidences sur la reproduction ne sont étayées par aucun élément du dossier. S'il est vrai que les effets sur l'espèce du dispositif d'effarouchement par avertissement sonore, préconisé par la requérante pour réduire les risques de collision, ne sont pas appréhendés en tant que tels dans l'étude d'impact, laquelle se borne à relever l'absence de littérature sur la question, il n'est pas davantage démontré, compte tenu de l'absence de fréquentation du site par la cigogne noire, que l'impact résiduel, considéré comme négligeable à faible, aurait été sous-évalué. Par suite, le préfet des Ardennes a également commis une erreur d'appréciation en considérant que le dossier de demande d'autorisation environnementale était incomplet ou irrégulier pour ces motifs.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la société " Parc éolien Le Moulin à Vent " est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 3 mars 2020.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent arrêt implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet des Ardennes de reprendre l'instruction de la demande d'autorisation environnementale présentée par la société " Parc éolien Le Moulin à Vent " dans un délai de deux mois suivant sa notification. Il n'y pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de justice :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la société " Parc éolien Le Moulin à vent " d'une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet des Ardennes du 3 mars 2020 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Ardennes de reprendre l'instruction de la demande d'autorisation environnementale présentée par la société " Parc éolien Le Moulin à Vent " dans un délai de deux mois suivant la notification du présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera à la société " Parc éolien Le Moulin à Vent " la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à la société " Parc éolien Le Moulin à Vent " et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet des Ardennes.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Wurtz, président,

- M. Meisse, premier conseiller,

- M. Marchal, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2023.

Le rapporteur,

Signé : E. MEISSE

Le président,

Signé : Ch. WURTZ

Le greffier,

Signé : F. LORRAIN

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier :

F. LORRAIN

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