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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA54-22NC00615

Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-22NC00615

mardi 26 juillet 2022

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-22NC00615
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation3ème chambre - formation à 3
Avocat requérantSELAS DEVARENNE ASSOCIES GRAND EST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme A C a demandé au tribunal administratif de Châlons-en-Champagne l'annulation de l'arrêté du 6 avril 2021 par lequel le préfet de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de son éventuelle reconduite d'office à la frontière et lui a interdit le retour en France pendant deux ans.

Par un jugement n° 2100979 du 14 octobre 2021, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 10 mars 2022, Mme A C, représentée par la SELAS Devarenne associés Grand Est, doit être regardée comme demandant à la cour :

1°) d'annuler le jugement n° 2100979 du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne du 14 octobre 2021 ;

2°) d'annuler l'arrêté du préfet de l'Aube du 6 avril 2021 ;

3°) d'enjoindre au préfet du l'Aube de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour méconnaît les dispositions du 7° de l'article L. 313-11 et celles de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision en litige méconnaît également les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour, qui est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision en litige porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant deux ans porte également une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2022, le préfet de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par Mme C ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C est une ressortissante serbe, née le 2 février 1998. Elle a déclaré être entrée irrégulièrement en France en 2018. A la suite du rejet, par le préfet de l'Aube, de sa demande d'admission au séjour du 11 avril 2019, présentée au titre de ses liens privés et familiaux en France, elle a fait l'objet, le 26 juin 2019, d'une obligation de quitter le territoire français, dont la légalité a été confirmée par un jugement n° 1901827 du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne du 19 novembre 2019, puis par un arrêt n° 19NC03670 de la cour administrative d'appel de Nancy le 9 juillet 2020. N'ayant pas déféré à cette mesure d'éloignement et s'étant maintenue irrégulièrement en France, la requérante a sollicité, le 9 février 2021, la délivrance d'un titre de séjour en application des dispositions, alors en vigueur, de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, par un arrêté du 6 avril 2021, le préfet de l'Aube a refusé de faire droit à sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de son éventuelle reconduite d'office à la frontière et lui a interdit le retour en France pendant deux ans. Mme C a saisi le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne d'une demande tendant à l'annulation de cet arrêté. Elle relève appel du jugement n° 2100979 du 14 octobre 2021, qui rejette sa demande.

Sur le bien-fondé du jugement :

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

2. En premier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : () 7° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme C est arrivée en France en 2018 à l'âge de vingt ans. Elle a fait l'objet, le 26 juin 2019, d'une mesure d'éloignement à laquelle elle n'a pas déféré. Si elle se prévaut de la présence sur le territoire français de son compagnon, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 12 juin 2023, et de la naissance de leurs deux enfants les 4 février 2019 et 17 mai 2020, il est constant que la communauté de vie demeure récente et il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le couple, qui est hébergé par les beaux-parents de la requérante, serait dans l'impossibilité de reconstituer la cellule familiale en Serbie ou en Italie, pays dans lequel Mme C indique avoir vécu pendant dix-huit ans. L'intéressée n'est pas isolée dans son pays d'origine, où vit notamment une sœur, ni en Italie où résident sa mère et cinq autres frères et sœurs. Les circonstances que la fille aînée de la requérante soit scolarisée depuis le mois de septembre 2021 et que son compagnon ait été embauché en février 2022 au sein du service de la propreté de la commune de Troyes dans le cadre d'un contrat " Parcours Emploi Compétences " ne suffisent pas à lui conférer un droit au séjour en France. Par suite et alors que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantissent pas à l'étranger le droit de choisir le pays qu'il estime le plus approprié pour y développer une vie privée et familiale, les moyens tirés de la méconnaissance de ces stipulations et des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

4. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La carte de séjour temporaire mentionnée à l'article L. 313-11 ou la carte de séjour temporaire mentionnée aux 1° et 2° de l'article L. 313-10 peut être délivrée, sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, à l'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 313-2 ".

5. Eu égard notamment aux circonstances qui ont été analysées au point 3, le préfet n'a pas commis une erreur manifeste dans l'appréciation de la situation de Mme C en estimant que son admission au séjour ne répondait pas à des considérations humanitaires et ne se justifiait pas au regard de motifs exceptionnels. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut être accueilli.

6. En troisième et dernier lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la cellule familiale, constituée de Mme C, de son compagnon et de ses deux filles, ne pourrait pas se reconstituer en Serbie ou dans tout autre pays dans lequel les intéressés seraient légalement admissibles, ni que les enfants du couple, eu égard à leur très jeune âge, seraient dans l'impossibilité d'y poursuivre une existence et une scolarité normales. Par suite et alors que la décision en litige n'a ni pour objet, ni pour effet de séparer ces enfants de leurs parents, il y a lieu d'écarter le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " I- L'autorité administrative peut obliger à quitter le territoire français un étranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne () lorsqu'il se trouve dans l'un des cas suivants : () 3° Si la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour a été refusé à l'étranger ou si le titre de séjour qui lui avait été délivré lui a été retiré ; () / La décision énonçant l'obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour dans les cas prévus aux 3° et 5° du présent I (). ".

9. La décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour à Mme C, qui énonce, dans ses visas et motifs, les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, étant suffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, la décision en litige n'avait pas à faire l'objet d'une motivation spécifique. Par suite, le moyen tiré de ce qu'elle serait insuffisamment motivée ne peut qu'être écarté.

10. En deuxième lieu, il ne ressort ni des motifs de la décision en litige, ni des autres pièces du dossier que le préfet de l'Aube se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation de l'intéressée. Par suite, ce moyen doit être écarté.

11. En troisième et dernier lieu, eu égard aux circonstances qui ont été exposées au point 3 du présent arrêt, Mme C n'est pas fondée à soutenir que la décision en litige porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, il y a lieu d'écarter ce moyen.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes du troisième paragraphe de l'article L 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " L'autorité administrative, par une décision motivée, assortit l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une durée maximale de trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, lorsque aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger. / () / Lorsqu'elle ne se trouve pas en présence du cas prévu au premier alinéa du présent III, l'autorité administrative peut, par une décision motivée, assortir l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée maximale de deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. / () / La durée de l'interdiction de retour mentionnée aux premier, sixième et septième alinéas du présent III ainsi que le prononcé et la durée de l'interdiction de retour mentionnée au quatrième alinéa sont décidés par l'autorité administrative en tenant compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

13. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision en litige aura pour effet d'empêcher Mme C de voir, pendant deux années, ses enfants et son compagnon, ni, à plus forte raison, les membres de sa famille résidant en Italie. Par suite et alors que la requérante n'est arrivée en France qu'en 2018 et qu'elle s'est soustraite à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement, le moyen tiré de ce que cette décision porterait une atteinte disproportionnée au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Aube du 6 avril 2021, ni à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté sa demande. Ses conclusions à fin d'annulation de cet arrêté et de ce jugement doivent, par suite, être rejetées, de même que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et ses conclusions à fin d'application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à Mme A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de l'Aube.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Wurtz, président de la chambre,

- M. Meisse, premier conseiller,

- M. Marchal, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2022.

Le rapporteur,

Signé : E. B

Le président,

Signé : C. WURTZ

Le greffier,

Signé : F. LORRAIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier :

F. LORRAIN

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