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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA54-22NC00792

Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-22NC00792

mardi 4 novembre 2025

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-22NC00792
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre - formation à 3
Avocat requérantCABINET ADAES AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A... B... a demandé au tribunal administratif de Besançon de condamner solidairement l’Etat, l’Agence de services et de paiement (ASP) et la région Bourgogne Franche-Comté à lui verser une somme de 114 428,51 euros assortie des intérêts au taux légal tendant à l’indemnisation des préjudices qu’il estime avoir subis du fait des retards de versement des aides agricoles demandées au titre des années 2016, 2017 et 2018.

Par un jugement n° 1901208 du 27 janvier 2022, le tribunal administratif de Besançon a rejeté sa demande.


Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 mars 2022 et 30 juin 2023, M. B..., représenté par Me Chevalier, demande à la cour :

1°) d’annuler le jugement du tribunal administratif de Besançon ;

2°) de condamner l’Etat ou, à titre subsidiaire, l’Agence de services et de paiement et la région Bourgogne-Franche-Comté à lui verser une somme de 14 450,79 euros, assortie des intérêts moratoires, en raison du préjudice subi du fait du retard dans le versement d’aides agricoles ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat et le cas échéant de l’Agence de services et de paiement et de la région Bourgogne-Franche-Comté une somme de 5 000 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- le tribunal s’est abstenu de se prononcer sur le caractère fautif des retards de versement des aides en se bornant à statuer sur les préjudices subis ;
- les services de l’Etat et de l’Agence de services et de paiement, sous le contrôle de la région, ont commis une faute en ne statuant pas sur ses demandes d’aide dans un délai raisonnable, lequel doit être apprécié en fonction de la date limite de dépôt des demandes d’aide de la campagne suivante, soit un délai d’environ un an ;
- les services de l’Etat et de l’Agence de services et de paiement, sous le contrôle de la région, ont commis une faute en ne procédant pas au paiement des aides en litige de manière annuelle ;
- ils ont également commis une faute en lui communiquant des informations erronées quant aux délais de paiement et en lui faisant la promesse de lui verser les aides chaque année ;
- le tribunal aurait dû tenir compte, d’une part, du montant réel des aides non versées dans les délais, soit des sommes de 3 945,01, 18 099,16 et 2 957,90 euros, respectivement pour les campagnes au titre des années 2016, 2017, 2018 et, d’autre part, du caractère provisoire et remboursable des avances de trésorerie remboursables, lesquelles ne couvraient que partiellement les aides qui auraient dû être versées ;
- les retards de paiement ont été à l’origine de difficultés de trésorerie, qui l’ont contraint à souscrire et prolonger un prêt en 2017 et qui ont fait naître un préjudice financier d’un montant de 3 825,85 euros correspondant aux intérêts et frais du prêt ainsi qu’une somme de 624,94 euros correspondant à des pénalités de retard de paiement infligées par ses fournisseurs ;
- ces dysfonctionnements lui ont causé un préjudice moral qui doit être indemnisé à hauteur de 10 000 euros.


Par des mémoires en défense, enregistrés le 3 novembre 2022 et le 13 juillet 2023, la région Bourgogne-Franche-Comté, représentée par Me Corneloup, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de M. B... sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- elle n’a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité dès lors qu’elle n’est ni la structure en charge de l’instruction de la demande ni celle qui s’occupe du versement des aides et que les retards ne lui sont aucunement imputables ;
- à supposer que les comportements soulevés par M. B... puissent lui être imputables, les faits invoqués ne sont pas fautifs ;
- les préjudices allégués ne sont pas établis.


Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mai 2023, la ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :
- aucune obligation de statuer dans un délai déterminé ne s’imposait à l’Etat ;
- à supposer qu’un tel délai était opposable, le retard de l’administration n’est pas fautif puisqu’il est consécutif à une nécessité d’adaptation des outils informatiques, laquelle était essentielle à la protection des intérêts financiers de l’Union européenne ;
- le lien entre les retards de paiement et le préjudice financier n’est pas établi ;
- le préjudice moral allégué n’est pas établi.


La requête a été communiquée à l’Agence de services et de paiement, qui n’a pas produit de mémoire en défense.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le règlement (UE) n° 1305/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Cabecas,
- les conclusions de Mme Roussaux, rapporteure publique,
- les observations de Me Chevalier, avocat de M. B..., et de Me Moskovoy, avocate de la région Bourgogne-Franche-Comté.


Considérant ce qui suit :

M. B..., exploitant agricole, exerce une activité de polyculture céréalière et a entamé, en 2015, une conversion à l’agriculture biologique. Les 28 mars et 5 juin 2019, il a présenté auprès du ministre de l’agriculture, de la présidente de la région Bourgogne-Franche-Comté et du président directeur général de l’Agence de services et de paiement (ASP) une demande tendant à l’indemnisation des préjudices qu’il estime avoir subis du fait des retards de versement des aides demandées au titre des années 2016, 2017 et 2018. Ses demandes ont été rejetées. M. B... a demandé au tribunal administratif de Besançon de condamner l’Etat, la région Bourgogne Franche-Comté et l’ASP à l’indemniser des préjudices précités. Il relève appel du jugement par lequel le tribunal a rejeté sa demande.

Sur la régularité du jugement attaqué :

M. B... doit être regardé comme contestant la régularité du jugement attaqué en ce qu’il a omis de statuer sur le caractère fautif des retards en litige. Toutefois, d’une part, au point 7 du jugement, les premiers juges ont écarté l’existence d’une faute commise par les administrations au titre des campagnes 2016 et 2018 et, d’autre part, s’agissant de la campagne 2017, ils ont rejeté les conclusions du requérant, au point 8 du jugement, au motif que les retards allégués pour cette campagne n’étaient pas directement liés aux préjudices que M. B... alléguait avoir subis. Par suite, ce dernier n’est pas fondé à soutenir que le tribunal aurait omis de statuer sur une partie des conclusions de première instance.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

En ce qui concerne la faute :

S’agissant de la faute liée aux retards de versement :

3. Il résulte de l’instruction que, dans le cadre du second pilier de la politique agricole commune (PAC), le Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER) a prévu des aides financières à la conversion à l’agriculture biologique accordées, par hectare de superficie agricole, aux agriculteurs ou groupements d’agriculteurs qui s’engagent, sur la base du volontariat, à adopter des pratiques et des méthodes de l’agriculture biologique.

4. Dans le cadre de la mise en œuvre de la politique agricole commune, la Commission européenne a procédé à de nombreuses corrections financières des aides agricoles versées dès 2007 par l’administration française, au motif notamment des insuffisances du registre parcellaire graphique et du système d’information servant de cadre à l’instruction des demandes d’aides agricoles financées par l’Union européenne. Le ministre de l’agriculture soutient que les délais d’instruction et de versement des aides en litige, qui relèvent du second pilier de la politique agricole commune, ne sont pas anormaux au regard des circonstances dans lesquelles l’administration a dû procéder à cette instruction, ces circonstances comportant, d’une part, une refonte totale, achevée seulement en 2017, des logiciels indispensables au paiement des aides surfaciques, et notamment du système d’information des aides surfaciques (ISIS), qui permet le contrôle des surfaces agricoles, et, d’autre part, une révision de très grande ampleur du registre parcellaire graphique.

5. Il résulte toutefois de l’instruction que les retards pris dans l’instruction et le paiement des aides du second pilier trouvent leur origine dans la volonté des autorités françaises de limiter en priorité les retards s’agissant des aides du premier pilier soumises à une date limite de paiement dont le non-respect est sanctionné par des corrections financières et que ces retards résultent aussi de l’impréparation de l’administration française à la mise en place d’un dispositif approprié de paiement des aides de la programmation 2014-2020 et notamment aux conséquences opérationnelles de la régionalisation, le dispositif adopté étant très complexe. Même si un plan de retour à la normale a été déployé en 2018 et 2019 par l’administration et des avances de trésorerie remboursables ont été mises en œuvre pour limiter les conséquences de ces retards pour les exploitants agricoles, les délais de traitement des demandes d’aides à la conversion à l’agriculture biologique au titre des années 2016 et 2017 ne peuvent être regardés comme normaux et sont par suite, de nature à engager la responsabilité de l’Etat. En revanche, dès lors que les aides au titre de cette année ont été versées dans un délai raisonnable, l’intéressé n’est pas fondé à rechercher la responsabilité de l’Etat au titre de l’année 2018.

S’agissant de la faute liée à l’absence de paiement annuel des aides :

6. En application du §4 de l’article 29 du règlement (UE) n° 1305/2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013, les paiements des aides en litige sont « accordés annuellement ». Ces dispositions qui déterminent la période, en l’occurrence annuelle, au titre de laquelle sont calculées les aides en litige, n’arrêtent pas les modalités de leur versement. Il résulte de l’instruction que, pour les campagnes 2016, 2017, 2018, si les aides à la conversion à l’agriculture biologique ont été versées au requérant en 2019, elles lui ont été accordées de manière distincte pour chaque année en litige, tel que cela ressort des relevés de situation pour ces trois années. Le requérant n’est ainsi pas fondé à se prévaloir d’une faute de l’administration dans l’absence de paiement annuel des aides en cause.

S’agissant de la faute liée à la communication d’informations erronées :

7. Il résulte de l’instruction que des délais de paiement des aides en litige ont été communiqués par le biais du site internet du ministère de l’agriculture et que cette information comportait des informations qui s’avéreront erronées compte tenu des retards mentionnés au point 5 du présent arrêt. Toutefois, cette communication n’a été faite qu’à titre indicatif et les difficultés des administrations pour procéder au paiement ont fait l’objet d’une publicité auprès des publics concernés qui ont en ce sens pu solliciter le versement des ATR précitées. M. B... n’est par suite pas fondé à rechercher la responsabilité de l’Etat, de l’ASP ou de la région en raison d’une communication erronée sur des informations de paiement des aides.

En ce qui concerne les préjudices subis :

8. En premier lieu, si M. B... produit des attestations comptables relatant qu’il a connu des difficultés récurrentes de trésorerie notamment imputables aux retards de versement des aides à la conversion à l’agriculture biologique et à la facturation de frais bancaires, celles-ci précisent que ses difficultés sont également imputables aux problèmes de financement des mises en culture, pour lesquels le lien avec le versement des aides n’est pas établi. M. B... n’établit donc pas que les frais financiers dont il demande l’indemnisation aient un lien direct avec le retard de versement des aides alors que pour l’année 2016, il a bénéficié d’une avance de trésorerie d’un montant de 12 412,08 euros, couvrant 82 % de la subvention finalement obtenue, et, que pour l’année 2017, il n’a pas sollicité cette même avance.

9. En deuxième lieu, il résulte de l’instruction que les retards de versement des aides, au titre des années 2016 et 2017 ont créé pour M. B... une situation d’inquiétude au regard de sa trésorerie et des difficultés financières de son exploitation. Il est ainsi fondé à demander une indemnisation de son préjudice moral, qui doit être évalué à la somme de 5 000 euros.

10. Enfin, dès lors que les écritures de M. B... présentées à l’encontre de l’ASP et de la région Bourgogne-Franche-Comté n’auraient pas pour effet de conférer une indemnisation supérieure à la somme de 5 000 euros précitée, il n’y a pas lieu de se prononcer sur leur responsabilité, invoquée à titre subsidiaire par M. B....

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. B... est fondé à demander l’annulation du jugement du 27 janvier 2022 du tribunal administratif de Besançon en tant qu’il rejette sa demande d’indemnisation de son préjudice moral et la condamnation de l’Etat à lui verser la somme de 5 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 5 avril 2019, date de réception de la réclamation de M. B... auprès de l’Etat.

Sur les frais de l’instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par M. B... et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de mettre à la charge du requérant la somme demandée par la région Bourgogne Franche-Comté sur le fondement des mêmes dispositions.



D E C I D E :


Article 1er : L’Etat est condamné à verser à M. B... la somme de 5 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 5 avril 2019.

Article 2 : Le jugement du tribunal administratif de Besançon du 27 janvier 2022 est réformé en ce qu’il a de contraire au présent arrêt.

Article 3 : L’Etat versera à M. B... la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par la région Bourgogne-Franche-Comté sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent arrêt sera notifié à M. A... B..., à la ministre de l’agriculture, de l’agro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire, à l’Agence de services et de paiement et à la région Bourgogne Franche-Comté.

Délibéré après l’audience du 7 octobre 2025, à laquelle siégeaient :

M. Nizet, président,
M. Barteaux, président-assesseur,
Mme Cabecas, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 novembre 2025.


La rapporteure,

Signé : L. Cabecas
Le président,

Signé : O. Nizet

La greffière,

Signé : F Dupuy





La République mande et ordonne à la ministre de l’agriculture, de l’agro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,




F. Dupuy

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