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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA54-22NC00929

Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-22NC00929

vendredi 8 juillet 2022

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-22NC00929
TypeOrdonnance
Recoursexcès de pouvoir
Avocat requérantSELAS DEVARENNE ASSOCIES GRAND EST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme F E a demandé au tribunal administratif de Strasbourg d'annuler l'arrêté du 29 décembre 2021 par lequel la préfète du Bas-Rhin a décidé son transfert aux autorités autrichiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Par un jugement n° 2200084 du 14 janvier 2022, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Strasbourg a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 13 avril 2022, Mme E, représentée par Me Massin-Trachez, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du 14 janvier 2022 ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 décembre 2021 pris à son encontre ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une attestation de demande d'asile immédiatement à compter de la notification de la décision à intervenir sous une astreinte de 200 euros par jour de retard ou, subsidiairement, de procéder au réexamen de sa situation administrative ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté litigieux est signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé et est entaché d'une défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Par une lettre du 14 juin 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que la décision à intervenir était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office tiré de ce qu'il n'y a plus lieu de statuer, la décision de transfert ne pouvant plus être légalement exécutée compte tenu de l'expiration du délai de transfert prévu à l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

Par un mémoire en réponse au moyen d'ordre public enregistré le 23 juin 2022, la préfète du Bas-Rhin a informé la cour de ce que le délai de transfert n'était pas expiré, la décision de transfert restant exécutoire jusqu'au 14 juillet 2022.

Par un mémoire en réponse au moyen d'ordre public enregistré le 24 juin 2022, Mme E, représentée par Me Massin-Trachez, a informé la cour de ce qu'il y avait toujours lieu de statuer sur sa requête, le délai de transfert demeurant exécutoire jusqu'au 14 juillet 2022.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 14 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 1er septembre 2021, la présidente de la cour administrative d'appel de Nancy a désigné M. Laubriat, président assesseur, pour statuer par ordonnances sur le fondement du dernier alinéa du 7° de l'article R. 222-1 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante congolaise, est entrée irrégulièrement en France à une date indéterminée. Le 24 novembre 2021, elle a sollicité la reconnaissance du statut de réfugiée auprès des services de la préfecture de Seine-Saint-Denis et s'est vu remettre une attestation de demande d'asile. La consultation du fichier " Eurodac " a révélé que l'intéressée avait sollicité l'asile en Autriche et en Grèce préalablement au dépôt de sa demande d'asile en France. Les autorités autrichiennes, saisies d'une demande de reprise en charge le 29 novembre 2021, ont fait connaître explicitement leur accord le 13 décembre 2021 sur le fondement des dispositions de l'article 18-1-b du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par un arrêté du 29 décembre 2021, la préfète du Bas-Rhin a décidé le transfert de Mme E aux autorités autrichiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Mme E relève appel du jugement du 14 janvier 2022 par lequel la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Strasbourg a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté.

2. Aux termes du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " () les autres magistrats ayant le grade de président désignés à cet effet par le président de la cour peuvent, en outre, par ordonnance, rejeter () après l'expiration du délai de recours ou, lorsqu'un mémoire complémentaire a été annoncé, après la production de ce mémoire les requêtes d'appel manifestement dépourvues de fondement. () ".

3. En premier lieu, ainsi que l'a relevé la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Strasbourg dans le jugement attaqué, par un arrêté du 20 octobre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 22 octobre 2021, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. A D, directeur des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer tous actes et décisions relevant des attributions dévolues à sa direction, à l'exception de certaines décisions au nombre desquelles ne figure pas la décision litigieuse, et en cas d'absence ou d'empêchement de ce dernier, délégation a été donnée à M. B C, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière. La requérante, qui n'établit pas que M. D n'aurait pas été absent ou empêché à la date de la décision litigieuse, n'est pas fondée à soutenir que M. C n'était pas compétent à l'effet de signer cette dernière. Ce moyen ne peut ainsi qu'être écarté.

4. En deuxième lieu, il ressort des termes mêmes de la décision contestée que pour ordonner le transfert de Mme E aux autorités autrichiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile, la préfète du Bas-Rhin, après avoir visé les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 applicables, a rappelé les éléments pertinents de sa situation administrative et personnelle, notamment qu'elle est de nationalité congolaise, qu'elle est entrée irrégulièrement en France, qu'elle a demandé l'asile le 24 novembre 2021 au guichet unique d'accueil des demandeurs d'asile de Seine-Saint-Denis, qu'elle s'est vu remettre à cette même date une attestation de demande d'asile et que la consultation du fichier " Eurodac " a révélé qu'elle avait demandé l'asile en Autriche et en Grèce préalablement à la demande qu'elle a présentée en France. La préfète a précisé que les autorités grecques n'ont pas été saisies d'une demande de reprise en charge de Mme E, en application de l'article 3-2 du règlement du 26 juin 2013 et que les autorités autrichiennes, saisies le 29 novembre 2021, ont d'abord refusé de reprendre en charge l'intéressée le 29 novembre 2021 et que, après une demande de réexamen aux fins de reprise en charge adressée le 30 novembre 2021, ces mêmes autorités se sont finalement ravisées le 13 décembre 2021, en application de l'article 18-1-b du règlement du 26 juin 2013. La préfète du Bas-Rhin a également mentionné que Mme E n'a fourni aucun élément établissant que l'une des causes de cessation de responsabilité prévues à l'article 19 du règlement du 26 juin 2013 trouverait à s'appliquer en l'espèce, que Mme E a déclaré être célibataire et sans charge de famille, qu'elle n'a aucun membre de sa famille en France et, qu'ainsi, la décision en litige ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Enfin, il est relevé que l'intéressée n'établit pas être dans l'impossibilité de retourner en Autriche et que les éléments de fait et de droit caractérisant la situation de Mme E ne relèvent pas des dérogations prévues aux articles 3-2 et 17 du règlement du 26 juin 2013. La décision contestée comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Cette motivation révèle par ailleurs que la préfète du Bas-Rhin a procédé à un examen particulier et approfondi de la situation personnelle de Mme E. Par suite, ces moyens doivent être écartés.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, () 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de1'entretien individuel visé à l'article 5. / () "

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme E s'est vu remettre par les services de la préfecture de Seine-Saint-Denis, le 24 novembre 2021, contre signature, les deux brochures intitulées " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'examen de ma demande " (brochure A) et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " (brochure B). Ces brochures, remises à l'intéressée en langue française, comportent l'ensemble des éléments d'information énumérés par les dispositions précitées de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013. Si la requérante fait valoir qu'il n'est pas démontré qu'elle comprendrait le français, il ressort des termes mêmes du compte-rendu de l'entretien mené par un agent de la préfecture de Seine-Saint-Denis le 24 novembre 2021 que Mme E comprend le français et le lingala. Dans ces conditions, la requérante a eu accès, dans une langue qu'elle comprend, aux éléments d'information prévus à l'article 4 du règlement du 23 juin 2013. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit ainsi être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'Etat membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. "

8. D'une part, il ressort des pièces du dossier que l'entretien individuel mené le 24 novembre 2021 par un agent qualifié de la préfecture de Seine-Saint-Denis a donné lieu à un compte-rendu, produit en première instance par la préfète du Bas-Rhin. D'autre part, et contrairement à ce que soutient la requérante, il ressort des termes mêmes de ce compte-rendu d'entretien que celui-ci a été mené par un agent qualifié de la préfecture de Seine-Saint-Denis, avec l'assistance d'un interprète en langue lingala. Enfin, si Mme E se prévaut de ce que le compte-rendu de cet entretien ne permet pas l'identification de l'agent l'ayant conduit, il est constant que ce compte-rendu, qui n'est pas une décision administrative, n'a pas à satisfaire à l'obligation de signature ou de mention du nom de celui l'ayant mené. Par suite, l'entretien dont a bénéficié la requérante n'a pas méconnu les exigences posées par les dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne saurait qu'être écarté.

9. En cinquième et dernier lieu, aux termes des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. " Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. "

10. Mme E fait valoir que son transfert vers l'Autriche rendrait probable son renvoi vers son pays d'origine, le Congo, où elle risquerait d'être exposée à des traitements contraires aux stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, d'une part, la décision portant transfert n'a ni pour objet ni pour effet de renvoyer la requérante dans son pays d'origine. D'autre part, il n'est nullement démontré que les autorités autrichiennes, dans le traitement de sa demande d'asile, n'examineraient pas sa situation personnelle avec attention, notamment au regard des risques qu'elle prétend encourir en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision litigieuse méconnaîtrait les stipulations précitées, ni que la préfète du Bas-Rhin aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de son pouvoir discrétionnaire pour faire de la France l'Etat responsable de sa demande d'asile. Ces moyens doivent ainsi être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions en annulation de la requête présentée par Mme E sont manifestement dépourvues de fondement et ne peuvent qu'être rejetées en application des dispositions précitées du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative. Par voie de conséquence, il y a lieu de rejeter également ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F E et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète du Bas-Rhin.

Fait à Nancy, le 08 juillet 202Le président désigné

Signé

A. Laubriat

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

D. Fritz

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