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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA54-22NC02845

Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-22NC02845

vendredi 29 décembre 2023

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-22NC02845
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre - formation à 3
Avocat requérantBERTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A D a demandé au tribunal administratif de Besançon d'annuler l'arrêté du 15 décembre 2020, par lequel le préfet du Doubs a rejeté sa demande de regroupement familial en faveur de son épouse, Mme B D née C.

Par un jugement n° 2100677 du 6 janvier 2022, le tribunal administratif de Besançon a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 15 novembre 2022, M. D, représenté par Me Bertin, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) d'annuler la décision du 15 décembre 2020 par laquelle le préfet du Doubs a rejeté sa demande de regroupement familial ;

3°) d'enjoindre au préfet du Doubs, à titre principal, en cas d'annulation pour un motif d'illégalité interne de la décision contestée, de lui accorder le bénéfice du regroupement familial en faveur de son épouse dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'arrêt à intervenir ou, à titre subsidiaire, en cas d'annulation pour un motif d'illégalité externe de la décision attaquée, de réexaminer sa demande de regroupement familial dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée, notamment au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- le préfet s'est cru en situation de compétence liée en opposant le seul motif tiré de la présence en France de son épouse et de sa situation irrégulière ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de la situation personnelle des époux ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que le maire n'a pas été saisi pour avis, en méconnaissance de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 décembre 2022, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience publique.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Bourguet-Chassagnon a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant marocain, né en 1969, entré sur le territoire français par la voie du regroupement familial en 1984, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 23 novembre 2024, a sollicité le bénéfice du regroupement familial en faveur de son épouse, de nationalité marocaine. L'intéressé relève appel du jugement du 6 janvier 2022 par lequel le tribunal administratif de Besançon a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision du 15 décembre 2020 par laquelle le préfet du Doubs a rejeté sa demande.

2. Aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " Le ressortissant étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins un an, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial, par son conjoint () ". Aux termes de l'article L. 411-1 de ce code, alors en vigueur : " Peut être exclu du regroupement familial : () 3° Un membre de la famille résidant en France ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises notamment, en cas de présence du membre de sa famille sur le territoire français, bénéficiaire de la demande. Le préfet dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées.

4. Pour refuser à M. D le bénéfice du regroupement familial en faveur de son épouse, le préfet du Doubs s'est fondé sur la circonstance que Mme D séjournait irrégulièrement en France lors de la présentation de la demande de regroupement familial. Il ressort des pièces du dossier que M. D réside régulièrement en France depuis 1984 où demeure l'ensemble des membres de sa famille, en qualité de ressortissants français ou sous couvert de titres de résident. Le 4 octobre 2014, le requérant a épousé en France une compatriote, laquelle séjourne habituellement en France depuis le mois de juillet 2012, avec laquelle il vit maritalement, au moins, depuis leur mariage à la suite de leur rencontre en France en 2014. Il ressort également des pièces du dossier que le requérant est affecté de troubles psychotiques sévères, ayant entraîné son hospitalisation en urgence en avril 2019, pour lesquels il est traité par voie médicamenteuse et bénéficie d'un suivi mensuel par un médecin spécialiste et que son état de santé nécessite " l'aide quotidienne et constante de son épouse ", selon le certificat médical établi par son médecin traitant le 12 mars 2021. L'intéressé, reconnu travailleur handicapé et titulaire de l'allocation adulte handicapé en raison d'un taux d'invalidité compris entre 50% et 80% depuis 2019, bénéficie de l'accompagnement permanent de son épouse, attesté par le cabinet infirmier qui le prend en charge. Le pharmacien habituel du couple indique en mai 2021 que la présence de Mme D permet la bonne observance des traitements, son époux étant dans l'incapacité de venir chercher seul les médicaments et de comprendre la posologie et la durée des traitements. Dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet, en refusant la mesure de regroupement familial sur place sollicitée par l'intéressé, a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens invoqués, que M. D est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Besançon a rejeté sa demande tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet du Doubs du 15 décembre 2020.

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ".

7. Eu égard au motif d'annulation de l'arrêté attaqué ci-dessus retenu et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que des éléments de fait ou de droit nouveaux justifieraient que l'autorité administrative oppose une nouvelle décision de refus, le présent arrêt implique nécessairement que cette autorité délivre à M. D une autorisation de regroupement familial en faveur de son épouse. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet du Doubs de délivrer cette autorisation de regroupement familial dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

8. Par la décision du bureau d'aide juridictionnelle du 18 octobre 2022, M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Bertin, conseil de M. D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette avocate d'une somme de 1 500 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Le jugement n° 2100677 du 6 janvier 2022 du tribunal administratif de Besançon et la décision du 15 décembre 2020 par laquelle le préfet du Doubs a rejeté la demande de regroupement familial présentée par M. D en faveur de son épouse sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Doubs de délivrer à M. D l'autorisation de regroupement familial demandée en faveur de son épouse dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera à Me Bertin, avocate de M. D, une somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Bertin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à M. A D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Bertin.

Copie en sera adressée au préfet du Doubs.

Délibéré après l'audience du 21 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Martinez, président de chambre,

Mme Bourguet-Chassagnon, première conseillère,

Mme Hélène Brodier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2023.

La rapporteure,

Signé : M. Bourguet-ChassagnonLe président,

Signé : J. Martinez

La greffière,

Signé : C. Schramm

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Schramm

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