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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA54-22NC03015

Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-22NC03015

mardi 7 octobre 2025

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-22NC03015
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre - formation à 3
Avocat requérantSELARL SOLER-COUTEAUX ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

La société civile d’exploitation agricole (SCEA) de Courbevoie a demandé au tribunal administratif de Châlons-en-Champagne de condamner la région Grand Est à lui verser la somme globale de 152 097 euros, à parfaire des intérêts légaux, en réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis du fait du défaut de versement des aides dues au titre des mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC) pour les campagnes 2015-2016, 2016-2017 et 2017-2018 de la politique agricole commune.

Par un jugement n° 2100263 du 29 septembre 2022, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 2 décembre 2022, la SCEA de Courbevoie, représentée par Me Le Bigot de la SAS Le Bigot, demande à la cour :

1°) d’annuler ce jugement du 29 septembre 2022 ;

2°) de condamner la région Grand Est à lui verser la somme globale de 152 097 euros, à parfaire des intérêts légaux, en réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis du fait du défaut de versement des aides dues au titre des mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC) pour les campagnes 2015-2016, 2016-2017 et 2017-2018 de la politique agricole commune ;

3°) d’enjoindre à la région Grand Est de lui accorder le bénéfice des aides au titre des campagnes 2018-2019 et 2019-2020, à compter de l’arrêt à intervenir, sous astreinte ;

4°) de mettre à la charge de la région Grand Est la somme de 5 000 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Elle soutient que :

- le jugement rendu par le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne est insuffisamment motivé ;

- l’administration lui a appliqué des dispositions qui n’étaient pas en vigueur à la date de dépôt de ses demandes d’aide et l’application rétroactive de ces dispositions constitue une faute de nature à engager la responsabilité de la région Grand Est ;

- en rejetant ses demandes, l’administration a méconnu ses engagements contractuels résultant notamment de la notice nationale d’information sur les aides en faveur de l’agriculture biologique, sur les mesures agroenvironnementales et climatiques 2015-2020 et sur les mesures agroenvironnementales 2007-2014 ;

- les délais d’instruction de ses demandes, qui ont été excessivement longs, ont conduit l’administration à lui faire application rétroactive de textes ;

- la responsabilité de la région est engagée à raison d’une promesse non tenue ;

- elle est engagée en raison d'un manquement au principe de confiance légitime ;

- les préjudices subis, qui sont en lien direct avec les fautes commises par la région, sont indemnisables et s’élèvent à 44 635 euros pour la campagne 2015-2016, à 55 240 euros pour la campagne 2016-2017 et à 52 222 euros pour la campagne 2017-2018. 

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er juin 2023, la région Grand Est, représentée par la Selarl Soler-Couteaux et associés, conclut au rejet de la requête et à ce qu’une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la SCEA de Courbevoie au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est tardive et, par suite, irrecevable ;

- les conclusions de la requête de la SCEA de Courbevoie sont irrecevables comme mal dirigées dès lors que la responsabilité de la région ne peut être recherchée à raison de l’illégalité du décret du 21 août 2017 et des arrêtés des 3 et 21 août 2017 ;

- elle n’a commis aucune faute dès lors qu’elle s’est bornée à faire application de la règlementation en vigueur ; en tout état de cause, le lien de causalité entre les fautes invoquées et les préjudices allégués n’est pas établi ;

- le montant des préjudices dont se prévaut la SCEA de Courbevoie n’est pas justifié.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement UE n° 1305/2013 du 17 décembre 2013 du Parlement européen et du Conseil du 17 décembre 2013 ;

- le code rural et de la pêche maritime ;

- la loi n° 2014-58 du 27 janvier 2014 ;

- l’arrêté préfectoral n° 2017/975 du 3 août 2017 relatif aux engagements agroenvironnementaux et climatiques et en agriculture biologique soutenus par l’Etat en 2015 sur le périmètre du Programme de Développement Rural (PDR) de Champagne-Ardenne ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :

- le rapport de M. Lusset,

- les conclusions de Mme Roussaux, rapporteure publique,

- les observations de Me Grosjean, avocat de la région Grand Est.

Considérant ce qui suit :

La SCEA de Courbevoie a déposé des demandes d’engagements au titre des mesures agroenvironnementales et climatiques pour les campagnes 2015, 2016, 2017 et 2018 de la politique agricole commune. Par des décisions des 4 mai 2018, 16 octobre 2019, 21 octobre 2019 et 6 novembre 2019, la région Grand Est a rejeté ses demandes. La SCEA de Courbevoie a adressé à la région Grand Est une demande indemnitaire préalable en date du 27 octobre 2020, qui a été implicitement rejetée. La SCEA de Courbevoie fait appel du jugement du 29 septembre 2022 par lequel le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté sa demande tendant à la condamnation de la région Grand Est à lui verser une somme globale de 152 097 euros en réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis du fait de l’illégalité fautive de ces décisions.

Sur la régularité du jugement :

Aux termes de l’article L. 9 du code de justice administrative : « Les jugements sont motivés ». Le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, qui n’était pas tenu de répondre à tous les arguments invoqués par la SCEA de Courbevoie, a répondu à l’ensemble des moyens soulevés dans la demande, notamment à celui tiré de ce que l’administration a commis une erreur de droit en lui appliquant de manière rétroactive des dispositions qui n’étaient pas en vigueur à la date de dépôt de ses demandes d’aide. Par suite, le moyen tiré de ce que le jugement est insuffisamment motivé doit être écarté.

Sur le bien-fondé du jugement :

En vertu de l’article 29 du règlement (UE) n° 1305/2013 du 17 décembre 2013 relatif au soutien au développement rural par le Fonds européen agricole pour le développement rural qui concernent, respectivement, les mesures agroenvironnementales et climatiques et les mesures en faveur de l’agriculture biologique, les aides allouées au titre de ces mesures sont accordées en contrepartie d’engagements pris sur une durée de cinq à sept ans d’adopter des pratiques allant au-delà des normes obligatoires et « indemnisent les bénéficiaires pour une partie ou la totalité des coûts supplémentaires et des pertes de revenus résultant des engagements pris ». Il ressort également de cet article que les aides allouées au titre de ces mesures sont plafonnées, l’annexe II au même règlement détaillant le plafond prévu pour chaque mesure, en euros, par an et par unité d’œuvre, exprimée notamment, selon les cas, en hectare ou en unité de gros bétail.

Aux termes de l’article 78 de la loi du 27 janvier 2014 de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles : « I. – (…) 1°) L’Etat confie aux régions (…), à leur demande, tout ou partie de la gestion des programmes européens soit en qualité d’autorité de gestion, soit par délégation de gestion (…) / III. ― Pour le Fonds européen agricole pour le développement rural, un décret en Conseil d’Etat précise en tant que de besoin les orientations stratégiques et méthodologiques pour la mise en œuvre des programmes (…) ». Le décret du 16 avril 2015 relatif à la mise en œuvre des programmes de développement rural pour la période 2014-2020 dispose, en son annexe I, que, pour les mesures relevant notamment de l’article 29 du règlement (UE) n° 1305/2013, « leur construction au niveau régional s’appuie sur le cadrage défini au niveau national », comme l’autorise le point 3 de l’article 6 de ce règlement. Le cadre national de référence ainsi prévu, qui a été approuvé le 30 juin 2015 par la Commission européenne selon la procédure prévue à l’article 10 du même règlement, détaille pour chaque mesure, notamment, le montant de l’aide prévue en euros par an et par unité d’œuvre pertinente, les bénéficiaires et les coûts admissibles et précise les conditions d’admissibilité communes à toutes les mesures, ou spécifiques à chacune, et, le cas échéant, des critères de sélection.

Aux termes des dispositions de l’article D. 341-9 du code rural et de la pêche maritime, dans sa rédaction issue du décret du 21 août 2017 relatif aux paiements agroenvironnementaux et climatiques, aux aides en faveur de l’agriculture biologique, aux paiements au titre de Natura 2000 et de la directive-cadre sur l’eau et modifiant le code rural et de la pêche maritime : « Chaque financeur national des paiements et aides prévus à la présente section peut fixer le montant maximum de la part qu’il finance. Pour l’Etat, ce montant est fixé par le préfet de région. (…) ». Il résulte de l’article 2 du décret du 21 août 2017 que ses dispositions ne s’appliquent pas aux engagements souscrits avant le 1er janvier 2015. Il s’en déduit qu’elles sont susceptibles de s’appliquer non seulement aux engagements souscrits après leur entrée en vigueur mais aussi à ceux souscrits avant celle-ci, à compter du 1er janvier 2015.

L’arrêté préfectoral n° 2017/975 du 3 août 2017 relatif aux engagements agroenvironnementaux et climatiques et en agriculture biologique soutenus par l’Etat en 2015 sur le périmètre du Programme de Développement Rural (PDR) de Champagne-Ardenne fixe le montant maximum annuel d’aide pouvant être versé par demandeur en contrepartie de l’engagement de surfaces dans le périmètre du programme de développement rural de Champagne-Ardenne.

En premier lieu, les exploitants ayant présenté des engagements en faveur de l’agriculture biologique ne sauraient se prévaloir d’une situation juridiquement constituée qu’à compter de la décision d’engagement par laquelle l’autorité compétente valide les engagements qu’elle retient ou les contraintes invoquées et fixe le montant de l’aide qui en découle. En l’espèce, la SCEA de Courbevoie fait valoir qu’aux dates auxquelles elle a déposé ses demandes d’engagements au titre des campagnes 2015-2016, 2016-2017 et 2017-2018, les dispositions de l’article D. 341-9 du code rural et de la pêche maritime, dans sa rédaction issue du décret du 21 août 2017, ainsi que les dispositions de l’arrêté préfectoral du 3 août 2017 n’étaient pas encore entrées en vigueur faisant obstacle à ce que lui soit opposé le mécanisme de plafonnement des aides versées au titre des mesures agroenvironnementales et climatiques. Toutefois, il n’est pas contesté que les demandes d’engagements déposées par la requérante n’ont pas fait l’objet, entre le 1er janvier 2015 et la date d’entrée en vigueur des dispositions réglementaires précédemment mentionnées, de décisions se prononçant définitivement sur le principe et le montant des aides auxquelles elle pouvait prétendre. Les apports de trésorerie, au demeurant remboursables, qui ne créent pas de droits et qui ont été mises en paiement, ne sauraient constituer de telles décisions d’engagement. Dès lors, en l’absence de situations juridiquement constituées, la région Grand Est n’a pas méconnu le principe de non-rétroactivité des actes administratifs en rejetant les demandes de la société requérante en faisant application des dispositions précitées de l’article D. 341-9 du code rural et de la pêche maritime dans leur rédaction issue du décret du 21 août 2017, ainsi que de l’arrêté préfectoral n° 2017/975 du 3 août 2017.

En deuxième lieu, lorsqu’elle assure sa fonction d’autorité de gestion d’un programme de subventions publiques, ici un programme de développement rural, programme dans lequel s’engage un bénéficiaire potentiel, la région ne s’engage pas dans une relation contractuelle à l’égard de ce dernier mais se borne à mettre en œuvre les dispositions citées aux points 3 à 6 du présent arrêt. La SCEA de Courbevoie ne peut ainsi utilement soutenir que la région Grand Est aurait méconnu ses obligations contractuelles résultant de la notice nationale d’information sur les aides en faveur de l’agriculture biologique, sur les mesures agroenvironnementales et climatiques 2015-2020 et sur les mesures agroenvironnementales 2007-2014.

En troisième lieu, il résulte de l’instruction que la SCEA de Courbevoie a été destinataire d’une notice lui signifiant expressément que le montant des aides qu’elle a sollicitées au titre des mesures agroenvironnementales et climatiques lui sera notifié après instruction et acceptation de sa demande. Dans ces conditions, la société requérante n’est pas fondée à rechercher la responsabilité de la région Grand Est, qui n’avait formulé aucun engagement clair et définitif à l’égard de ses demandes, à raison d’une promesse non tenue.

En quatrième lieu, si la société requérante soutient que les délais d’instruction trop longs de ses demandes ont conduit l’administration à lui appliquer rétroactivement des textes prévoyant des plafonds qui n’existaient pas à la date du dépôt desdites demandes, il résulte de ce qui a été dit au point 7 que le principe de non-rétroactivité des actes administratifs n’a pas, en l’espèce, été méconnu. En tout état de cause, il est constant que le principe de montants d’aides plafonnés était déjà prévu par le règlement n° 1305/2013 du parlement européen et du conseil du 17 décembre 2013. En outre, si elle allègue avoir subi des préjudices du fait de ces délais d’instruction, il est toutefois constant qu’elle a bénéficié d’apports de trésorerie remboursables mis en place pour précisément éviter les difficultés de trésorerie dans l’attente des décisions définitives. Par suite, la société ne démontre ainsi pas l’existence d’un lien de causalité direct et certain entre le préjudice financier qu’elle allègue avoir subi tenant au défaut de versement des subventions sollicitées et le retard invoqué. Au surplus, et en tout état de cause, elle n’établit pas qu’une faute aurait été commise par la Région Grand Est à cet égard, aucune disposition législative ou réglementaire n’imposant à l’administration de se prononcer sur les demandes d’engagements qui lui sont soumises dans un certain délai.

En dernier lieu, à défaut de décision d’engagement avant l’entrée en vigueur de l’arrêté préfectoral n° 2017/975 du 3 août 2017, et dès lors qu’aucun principe ou disposition n’excluait le principe d’un plafonnement des aides allouées dans le cadre des mesures prévues à l’article 29 du règlement (UE) n° 1305/2013, la SCEA de Courbevoie n’est pas fondée à soutenir que cet arrêté et les décisions individuelles contestées porteraient atteinte, par elles-mêmes, à une créance certaine ou, à défaut d’une telle créance, à une espérance légitime devant être regardée comme un bien au sens des stipulations de l’article 1er du protocole n° 1 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de ce que l’arrêté du 3 août 2017et les décisions individuelles contestées porteraient atteinte au droit de propriété garanti par ces stipulations doit, en tout état de cause, être écarté.

Il résulte de tout ce qui précède que la SCEA de Courbevoie n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté sa demande de première instance.

Sur les frais liés au litige :

Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’il soit mis à la charge de la région Grand Est, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, une quelconque somme sur le fondement de cet article. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu en revanche de mettre à la charge de la SCEA de Courbevoie une somme de 2 000 euros à verser à la région Grand Est sur le fondement des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SCEA de Courbevoie est rejetée.

Article 2 : La SCEA de Courbevoie versera à la région Grand Est la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à la société civile d’exploitation agricole de Courbevoie et au président de la région Grand Est.

Copie en sera adressée au préfet de la Haute-Marne.

Délibéré après l’audience du 16 septembre 2025, à laquelle siégeaient :

M. Nizet, président,

M. Barteaux, président-assesseur,

M. Lusset, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2025.

Le rapporteur,

Signé : A. Lusset

Le président,

Signé : O. Nizet

La greffière,

Signé : F. Dupuy

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

F. Dupuy

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