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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA54-24NC00406

Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-24NC00406

vendredi 24 mai 2024

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-24NC00406
TypeOrdonnance
Recoursexcès de pouvoir
Avocat requérantLEBAAD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. B E D a demandé au tribunal administratif de Châlons-en-Champagne d'annuler les arrêtés du 30 novembre 2023 par lesquels la préfète de l'Aube, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et, d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours dans le département de l'Aube.

Par un jugement n° 2302786 du 5 décembre 2023, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 21 février 2024, M. D, représenté par Me Lebaad, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 5 décembre 2023 ;

2°) d'annuler les arrêtes du 30 novembre 2023 ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui reconnaître le bénéfice de l'asile, de lui permettre de déposer une demande de titre de séjour, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ou d'une carte de séjour temporaire, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les arrêtés en litige ont été signés par une autorité incompétente ;

- ils sont insuffisamment motivés ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination méconnait les articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée en conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai ;

- elle ne tient pas compte de l'ensemble des critères prévus par l'article L. 612-10 ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant assignation à résidence doit être annulée en conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai ;

- les modalités de contrôle de l'assignation à résidence dont il fait l'objet portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la cour administrative d'appel de Nancy a désigné Mme Kohler, présidente-assesseure, pour signer les ordonnances visées à l'article R. 222-1 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant guinéen, est entré en France afin d'y solliciter la reconnaissance du statut de réfugié. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 26 février 2021, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 19 juillet 2021. Sa demande de réexamen a été rejetée comme irrecevable par l'OFPRA le 8 septembre 2021. Le 29 novembre 2023, il a fait l'objet d'un placement en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour. Par deux arrêtés du 30 novembre 2023, la préfète de l'Aube, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et, d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours dans le département de l'Aube. M. D fait appel du jugement du 5 décembre 2023 par lequel le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté sa demande tendant à l'annulation de ces arrêtés.

2. Aux termes du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " () les autres magistrats ayant le grade de président désigné à cet effet par le président de la cour peuvent, en outre, par ordonnance, rejeter () après l'expiration du délai de recours ou, lorsqu'un mémoire complémentaire a été annoncé, après la production de ce mémoire les requêtes d'appel manifestement dépourvues de fondement () ".

3. En premier lieu, les arrêtés en litige ont été signés par Mme A C, directrice du cabinet de la préfète de l'Aube, auquel la préfète a, par un arrêté du 14 novembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, délégué sa signature à l'effet de signer, lorsqu'elle assure le service de permanence des samedis, dimanches, jours fériés, jours non ouvrés et nuits du lundi au vendredi, ainsi qu'en cas d'empêchement concomitant de la préfète et du secrétaire général, toute décision nécessitée par une situation d'urgence notamment en matière de police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés attaqués doit être écarté.

4. Il ressort des mentions des arrêtés en litige que la préfète de l'Aube, après avoir constaté le rejet de la demande d'asile présentée par M. D, tant par l'OFPRA que par la CNDA, ainsi que le rejet de sa demande de réexamen, a examiné l'ensemble de sa situation personnelle et familiale et a vérifié, au vu des éléments dont elle avait connaissance, qu'aucune circonstance ne faisait obstacle à une mesure d'éloignement. S'agissant plus particulièrement de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, l'arrêté contesté vise notamment les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne le fait que M. D s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement. S'agissant plus particulièrement de la décision fixant le pays de destination, l'arrêté en litige vise notamment l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, mentionne la nationalité du requérant et indique qu'il n'établit pas encourir des risques de traitement prohibé par ces stipulations en cas de retour dans son pays d'origine. S'agissant de la décision portant interdiction de retour, l'arrêté vise notamment l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne les éléments relatifs à la durée et aux conditions de son séjour en France, à ses liens sur le territoire et à l'existence d'une précédente mesure d'éloignement, dont il a été tenu compte pour fixer la durée de cette interdiction. S'agissant enfin de la décision portant assignation à résidence, l'arrêté en litige vise notamment l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne que M. D fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai et qu'il ne peut quitter immédiatement le territoire français en l'absence de document de voyage ou d'identité en cours de validité mais que son éloignement demeure une perspective raisonnable. Alors que le préfet n'est pas tenu de mentionner tous les éléments relatifs à la situation de l'étranger auquel il fait obligation de quitter le territoire français et qu'il assigne à résidence, ces arrêtés, dont la rédaction n'est pas stéréotypée, comportent ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation des arrêtés en litige doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Par ailleurs, l'autorité administrative ne peut légalement obliger un étranger à quitter le territoire français si celui-ci réunit les conditions d'attribution de plein droit d'un titre de séjour. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine ". Enfin, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

6. M. D soutient qu'il a fixé le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. Il se prévaut de la durée de sa relation avec une compatriote et de la naissance de leur fils en France le 29 juin 2023. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'il ne résidait en France que depuis un peu moins de quatre ans à la date des arrêtés contestés et que sa compagne, qui fait également l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, n'a pas vocation à se maintenir durablement sur le territoire. En outre, il ne démontre pas avoir, en France, des liens d'une ancienneté ou intensité particulières. Par ailleurs, la mesure d'éloignement en litige n'a ni pour objet ni pour effet de séparer l'enfant de ses parents dont il n'est pas établi qu'ils ne pourraient reprendre leur vie dans leur pays d'origine où la cellule familiale a vocation à se reconstituer. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement en litige ne peut être regardée comme portant au droit au respect de la vie privée et familiale de M. D une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit également être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

8. Si M. D soutient qu'il encoure des risques de traitements contraires à ces stipulations en cas de retour dans son pays d'origine en raison de sa relation avec sa compagne et invoque également les risques encourus par son fils qui pourrait être scolarisé dans une école coranique où il risque des mauvais traitements, il n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité des risques ainsi invoqués. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit également être écarté.

9. En cinquième lieu, faute pour le requérant d'établir l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans devrait être annulée en raison d'une telle illégalité.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

11. Il ressort des pièces du dossier que M. D est entré irrégulièrement en France en 2020, qu'il s'y maintient sans avoir entrepris de démarches afin de régulariser sa situation administrative et qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement. Dans ces conditions, la préfète de l'Aube, qui a ainsi pris en compte l'ensemble des critères prévus par la loi, pouvait légalement prononcer une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans à son encontre. Eu égard à ce qui a été dit au point 6 de la présente ordonnance et alors que M. D ne démontre pas avoir en France des liens particuliers, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit également être écarté.

12. En septième lieu, faute pour le requérant d'établir l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision portant assignation à résidence devrait être annulée en raison d'une telle illégalité.

13. En huitième lieu, en se bornant à invoquer l'âge de son fils, alors que celui-ci peut rester auprès de sa mère qui n'est pas soumise aux mêmes obligations, M. D n'établit pas que les modalités de contrôle de l'assignation à résidence prononcée à son encontre qui résident dans les obligations qui lui sont faites de se présenter les mardis, mercredis, jeudis, vendredis à 9h30 au commissariat de police de Troyes, de ne pas sortir du département de l'Aube sans autorisation et de demeurer tous les jours de 14h à 17h au domicile où il déclare résider, sont disproportionnées par rapport aux buts en vue desquels elles ont été prises.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête d'appel présentée par M. D est manifestement dépourvue de fondement. Il y a lieu, dès lors, de la rejeter en toutes ses conclusions, selon la procédure prévue par les dispositions précitées du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B E D et à Me Lebaad.

Copie en sera adressée pour information à la préfète de l'Aube.

Fait à Nancy, le 24 mai 2024.

La magistrate désignée,

Signé : J. Kohler

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

A. Heim

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