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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA54-24NC00785

Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-24NC00785

vendredi 7 juin 2024

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-24NC00785
TypeOrdonnance
Recoursexcès de pouvoir
Avocat requérantAIRIAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A C a demandé au tribunal administratif de Strasbourg d'annuler l'arrêté du 8 janvier 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Par un jugement n° 2400195 du 29 février 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Strasbourg a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 29 mars 2024, M. C, représenté par Me Airiau, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 29 février 2024 ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 janvier 2024 ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, ou, à défaut, de réexaminer sa situation, le tout dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou à lui-même en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- le premier juge n'a pas examiné les moyens tirés du défaut d'examen particulier de sa situation en l'absence de prise en compte de sa demande d'asile et de l'erreur de fait au regard de l'absence de circonstances humanitaires faisant obstacle à une interdiction de retour sur le territoire français ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas été précédée d'un examen particulier en l'absence de prise en compte de sa demande d'asile ;

- il ne pouvait faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dès lors qu'il disposait du droit de se maintenir sur le territoire en raison de sa demande de réexamen de sa demande d'asile ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision portant interdiction de retour le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée, ce qui révèle un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- la préfète ne s'est pas prononcée sur chacun des critères prévus par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète a considéré à tort qu'il ne faisait pas valoir de circonstance humanitaire faisaient obstacle au prononcée d'une telle interdiction à son encontre alors qu'il a invoqué les risques encourus en cas de retour dans son pays d'origine ;

- la décision portant interdiction de retour méconnait les articles 8 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la cour administrative d'appel de Nancy a désigné Mme Kohler, présidente-assesseure, pour signer les ordonnances visées à l'article R. 222-1 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant kosovar, est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, en 2021 afin d'y solliciter la reconnaissance du statut de réfugié. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 31 décembre 2021, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 15 mars 2022. Le 8 janvier 2024, il a été interpellé et a fait l'objet d'une retenue pour vérification de son droit au séjour. Par un arrêté du même jour, la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. M. C fait appel du jugement du 29 février 2024 par lequel le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Strasbourg a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté.

2. Aux termes du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " () les autres magistrats ayant le grade de président désigné à cet effet par le président de la cour peuvent, en outre, par ordonnance, rejeter () après l'expiration du délai de recours ou, lorsqu'un mémoire complémentaire a été annoncé, après la production de ce mémoire les requêtes d'appel manifestement dépourvues de fondement () ".

Sur la régularité du jugement :

3. En premier lieu, M. C a soutenu en première instance que la préfète n'a pas procédé à l'examen de sa situation en ne tenant pas compte de la demande de réexamen de sa demande d'asile qu'il a formulée au cours de son audition par les services de police. Il ressort des termes mêmes du jugement attaqué que le magistrat désigné a regardé le requérant comme invoquant ainsi la méconnaissance de l'obligation faite au préfet de transmettre la demande d'asile formulée auprès des services de police et a répondu au moyen ainsi qualifié au point 6 de son jugement. Il a également répondu au moyen tiré du défaut d'examen au point 5 de son jugement.

4. En deuxième lieu, il ressort des termes du jugement attaqué que le magistrat désigné a répondu au moyen tiré de l'erreur de fait relative à l'absence de circonstances humanitaires faisant obstacle à une interdiction de retour sur le territoire français au point 13 de son jugement.

5. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que le premier juge n'aurait pas examiné l'ensemble des moyens dont il était saisi doit être écarté.

Sur la légalité de l'arrêté attaqué :

6. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal de l'audition menée par les services de police que M. C a déclaré : " Je suis venu en France pour fuir les problèmes que me donne la famille de me(s) ex-compagne(s). Ils veulent me tuer " et a répondu à la question " acceptez-vous de retourner dans votre pays ' " : " Non. J'y suis toujours en danger ". Ces seules déclarations, alors que l'intéressé a présenté une demande d'asile en France en 2021 et qu'il n'a fait valoir aucun élément nouveau ni aucune autre précision au cours de cette audition, étaient insuffisantes pour faire regarder l'intéressé comme présentant ainsi une demande de réexamen de sa demande d'asile. Dans ces conditions, les moyens tirés du défaut d'examen de sa demande de réexamen de sa demande d'asile et de l'erreur de droit à avoir prononcé une obligation de quitter le territoire français à son encontre alors qu'il bénéficiait du droit de se maintenir sur le territoire en raison d'une telle demande doivent être écartés.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui "

8. Monsieur C soutient avoir fixé en France le centre de ses intérêts. Il se prévaut de la présence régulière de son frère et de son intégration professionnelle. Toutefois, ces seuls éléments, alors que l'intéressé résidait en France depuis moins de trois ans à la date de l'arrêté attaqué et qu'il a déclaré lors de son audition que ses parents et son fils résident dans son pays d'origine, ne suffisent pas à démontrer qu'il a en France des liens d'une ancienneté, d'une stabilité ou d'une intensité particulière. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement en litige ne peut être regardée comme ayant porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapports aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit également être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

10. Pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire, la préfète du Bas-Rhin s'est fondée sur le fait qu'il existe un risque que M. C se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dès lors qu'il est entré et se maintient irrégulièrement sur le territoire français, qu'il n'a pu présenter aux services de police ni un justificatif de domicile ni un document d'identité et qu'ainsi, il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes. En se bornant à soutenir qu'il fait preuve d'un effort d'intégration dans la société française et que cette décision porte une atteinte grave à ses intérêts et à sa vie privée, sans contester les motifs ainsi retenus, M. C n'établit pas que la préfète ne pouvait légalement refuser de lui accorder un délai de départ volontaire.

11. En quatrième lieu, faute pour le requérant d'établir l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, M. C n'est pas fondé à soutenir que les décisions fixant le pays de destination et portant interdiction de retour seraient illégales en raison d'une telle illégalité.

12. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

13. Il incombe à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

14. D'une part, la préfète indique, au visa de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que M. C est entré en France et qu'il s'y maintient irrégulièrement sans avoir cherché à régulariser sa situation au regard de son droit au séjour. La décision, qui mentionne également qu'il s'est déjà soustrait à une précédente mesure d'éloignement, qu'il ne démontre pas l'intensité de ses liens avec la France et qu'il n'a pas fait valoir, ni ne justifie, de circonstances humanitaires justifiant que ne soit pas prononcée une telle interdiction de retour, comporte ainsi la mention des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée. Cette motivation établit que la préfète a pris en compte, au vu de la situation de l'intéressé, l'ensemble des critères prévus par la loi. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation de la décision portant interdiction de retour, du défaut d'examen et de l'erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

15. D'autre part, la seule circonstance que le requérant ait invoqué, au cours de son audition, des risques en cas de retour dans son pays d'origine ne suffit pas à le faire regarder comme justifiant de considérations humanitaires faisant obstacle à ce qu'une interdiction de retour soit prononcée à son encontre. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur de fait doivent être écartés.

16. En sixième lieu, le droit d'être entendu, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Ce droit ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

17. Selon la jurisprudence de la Cour de justice de 1'Union européenne, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle est prise une décision faisant grief, que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

18. Si M. C invoque une atteinte à son droit d'être entendu, il ne se prévaut d'aucun élément pertinent qui aurait pu influer sur le contenu de la décision et qu'il aurait été empêché de faire valoir. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit, en tout état de cause, être écarté.

19. En septième lieu, eu égard à ce qui a été dit au point 8 de la présente ordonnance, et alors que M. C ne démontre pas avoir, outre son frère, des liens d'une ancienneté ou intensité particulières en France et qu'il ne produit aucun élément de nature à établir la réalité des risques invoqués en cas de retour dans son pays d'origine, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 8 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle doit également être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que la requête d'appel présentée par M. C est manifestement dépourvue de fondement. Il y a lieu, dès lors, de la rejeter en toutes ses conclusions, selon la procédure prévue par les dispositions précitées du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C et à Me Airiau

Copie en sera adressée pour information à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin.

Fait à Nancy, le 7 juin 2024.

La magistrate désignée,

Signé : J. Kohler

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

M. B

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