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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA59-21DA00107

Cour administrative d'appel de Douai — Décision N° CAA59-21DA00107

mardi 3 mai 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Douai
SectionCour administrative d'appel de Douai
N° DossierCAA59-21DA00107
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation1re chambre - formation à 3
Avocat requérantCAUDRON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

SNCF Réseau a demandé au tribunal administratif de Lille de condamner l'Etat à lui verser une somme de 75 326,59 euros, avec intérêts au taux légal et capitalisation des intérêts à compter du 22 septembre 2016 en réparation des préjudices subis du fait des attroupements des 23 et 30 juin 2015.

Par un jugement n°1800628 du 20 novembre 2020, le tribunal administratif de Lille a rejeté cette demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 19 janvier 2021, et un mémoire enregistré le 16 novembre 2021, SNCF Réseau, représenté par Me Jean-Luc Caudron, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) de prononcer cette condamnation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle a subi des préjudices en raison des manifestations des 23 et 30 juin 2015 des marins de la Scop SeaFrance, constitutives d'un attroupement ou d'un rassemblement au sens des dispositions de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- elle justifie du montant de ses préjudices matériels s'élevant à la somme de 51 347,01 euros pour les dommages occasionnés le 23 juin 2015 et à 23 979,58 euros pour ceux causés le 30 juin 2015.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2021, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 15 octobre 2021, prise en application de l'article R. 611-7-1 du code de justice administrative, les parties ont été informées qu'aucun nouveau moyen ne pourrait plus être invoqué à compter du 17 novembre 2021.

Par une ordonnance du 17 novembre 2021, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénal ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code des transports ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Naïla Boukheloua, première conseillère,

- les conclusions de M. Aurélien Gloux-Saliou, rapporteur public,

- et les observations de Me Jean-Luc Caudron, représentant SNCF Réseau.

Considérant ce qui suit :

1. SNCF Réseau relève appel du jugement du 20 novembre 2020 par lequel le tribunal administratif de Lille a rejeté sa demande tendant à la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 75 326,59 euros en réparation des préjudices subis du fait d'attroupements les 23 et 30 juin 2015.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens ". L'application de ces dispositions est subordonnée à

la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou délits déterminés, commis par des rassemblements précisément identifiés.

3. Aux termes de l'article L. 2242-4 du code des transports : " Est puni de six mois d'emprisonnement et de 3 750 € d'amende le fait pour toute personne : 1° () de dégrader ou déranger la voie ferrée, () ". Aux termes de l'article 322-1 du code pénal : " La destruction, la dégradation ou la détérioration d'un bien appartenant à autrui est punie de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende, sauf s'il n'en est résulté qu'un dommage léger. () ". Aux termes de l'article 322-3 du même code : " L'infraction définie au premier alinéa de l'article 322-1 est punie de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende et celle définie au deuxième alinéa du même article de 15 000 euros d'amende et d'une peine de travail d'intérêt général : 1° Lorsqu'elle est commise par plusieurs personnes agissant en qualité d'auteur ou de complice ; () ".

En ce qui concerne les événements du 23 juin 2015 :

4. Il est constant que, le 22 juin 2015, la société Eurotunnel a annoncé la vente de deux des trois ferries exploités par la société coopérative et participative (Scop) SeaFrance à une société concurrente. Lors d'une manifestation organisée le 23 juin 2015 en raison de cette annonce, les salariés de la Scop SeaFrance ont bloqué, dans la matinée, l'accès routier au tunnel sous la Manche et, toute la journée, les passerelles du port de Calais empêchant tout mouvement de navire. Dans l'après-midi, une centaine d'entre eux a investi le domaine ferroviaire et incendié des pneumatiques et des palettes sur les voies 1, 2 et 4R de la ligne à grande vitesse Nord, sur la commune de Calais, endommageant les installations ferroviaires de la SNCF.

5. Ces derniers agissements, qui ont été commis dans l'après-midi à force ouverte et qui ont pris fin à 17 heures après intervention des forces de l'ordre, peuvent être regardés comme constitutifs de délits de dégradation d'installations ferroviaires et de dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui en réunion au sens des articles du code des transports et du code pénal cités au point 3.

6. Toutefois, alors même qu'une note d'information de la direction départementale de la police aux frontières du Pas-de-Calais du 23 juin 2015 mentionnait que c'est au sortir de l'assemblée générale de ces salariés, qui s'est tenue le même jour de 14 à 14 heures 30 sur le bateau " Rodin ", qu'une centaine d'entre eux a chargé une vingtaine de véhicules de pneus et s'est dirigée vers les lieux où ont été perpétrés les blocages et incendies litigieux à l'aide de ces matériaux, ce après avoir pénétré par effraction sur les emprises du réseau ferroviaire d'Eurotunnel, il résulte de l'instruction que ces faits délictueux ont été commis dans le cadre d'un mouvement social et non par un groupe qui se serait constitué et organisé à seule fin de commettre des délits.

7. Par suite, les dommages de SNCF Réseau survenus le 23 juin 2015 étaient le fait d'un attroupement ou d'un rassemblement au sens de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne les événements du 30 juin 2015 :

8. Il résulte de l'instruction que le 30 juin 2015, à 13 heures, une trentaine de salariés de la Scop SeaFrance a de nouveau investi le domaine ferroviaire et incendié des pneumatiques sur les voies à 300 mètres de l'entrée du tunnel sous la Manche, sur la commune de Calais,

endommageant les installations ferroviaires. Les événements ont pris fin à 14 heures sur intervention des forces de l'ordre.

9. Ces agissements, qui ont été commis à force ouverte, peuvent être regardés comme constitutifs de délits de dégradations d'installations ferroviaires et de dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui en réunion au sens des articles du code des transports et du code pénal cités au point 3.

10. Il résulte de l'instruction que ces faits délictueux ont été commis dans le cadre du même mouvement social des salariés de la Scop SeaFrance, probablement pour faire suite à la décision défavorable du tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer sur une demande de prolongation des contrat d'affrètement liant cette société au groupe Eurotunnel propriétaire des bateaux " Berlioz " et " Rodin ". Dans ces conditions, alors même que les dégradations litigieuses sont l'œuvre d'un groupe de quelques dizaines de salariés, ayant cisaillé une clôture du réseau ferré pour s'y introduire avec des pneus, les déposer sur des voies et les incendier, elles ne peuvent être qualifiées comme ayant été perpétrées par un groupe qui se serait constitué et organisé à seule fin de commettre des délits.

11. Par suite, les dommages de SNCF Réseau survenus le 30 juin 2015 étaient le fait d'un attroupement ou d'un rassemblement au sens de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

12. Il résulte de ce qui précède que, contrairement à ce qu'ont estimé les premiers juges, SNCF Réseau est fondée à demander réparation à l'Etat des préjudices directs et certains ayant résulté des agissements commis les 23 juin et 30 juin 2015.

Sur les préjudices :

13. Il est constant que les agissements litigieux ont endommagé, en raison de la chaleur des flammes, les installations ferroviaires, et SNCF Réseau soutient, sans être sérieusement contredite, que ceux du 23 juin 2015 ont mis hors service trente-six mètres de rails, ont endommagé vingt-quatre mètres de constituants de voies, dont des traverses et du ballast, et une installation de signalisation, et que ceux du 30 juin 2015 ont mis hors service dix-huit mètres de rails, douze mètres de constituants de voie et un tire de caténaire.

14. Les pièces produites par SNCF Réseau, qui sont constituées de décomptes détaillés et circonstanciés, d'extraits du " grand livre analytique dommage " ainsi que de bons de commandes et de factures détaillées, sont de nature à justifier tant les achats de fournitures et de prestations de travaux réalisés pour effectuer les réparations issues de ces dégradations, que les 620,32 heures de main d'œuvre des agents d'infrastructure mobilisés pour réaliser les travaux de remplacement, encadrer l'entreprise de travaux et assurer les essais et la mise en service. Il est par ailleurs constant que les installations qui ont été réparées ou remplacées étaient en état de fonctionnement avant les faits litigieux, et il n'est pas justifié de ce qu'une décote pour vétusté devrait être appliquée aux montants réclamés par SNCF Réseau.

15. Les préjudices subis en raison des dégradations des 23 juin et 30 juin 2015 ont été évalués aux sommes respectives et non sérieusement contredites de 51 347,01 euros et 23 979,58 euros. Il sera, dès lors, fait une exacte appréciation des circonstances de l'affaire en fixant à 75 326,59 euros l'évaluation du préjudice subi par SNCF Réseau du fait des attroupements des 23 et 30 juin 2015.

16. Il résulte de ce qui précède que SNCF Réseau est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement du 20 novembre 2020, le tribunal administratif de Lille a rejeté sa demande tendant à la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 75 326,59 euros en réparation des préjudices subis du fait d'attroupements des 23 et 30 juin 2015.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

17. A défaut de produire la preuve de la réception, par le préfet du Pas-de-Calais, de sa demande préalable, SNCF Réseau a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 75 326,59 euros à compter du 20 septembre 2017, date du rejet de cette demande par le préfet.

18. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 18 janvier 2018, date d'enregistrement de la demande de première instance de SNCF Réseau. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 20 septembre 2018, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par SNCF Réseau et non compris dans les dépens.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement du 20 novembre 2020 du tribunal administratif de Lille est annulé.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à SNCF Réseau la somme de 75 326,59 euros avec intérêts au taux légal à compter du 20 septembre 2017. Les intérêts échus à la date du 20 septembre 2018 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : l'Etat versera à SNCF Réseau une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à SNCF Réseau, au préfet du Pas-de-Calais et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience publique du 12 avril 2022 à laquelle siégeaient :

- Mme Corinne Baes-Honoré, présidente-assesseure, assurant la présidence de la formation de jugement en application de l'article R. 222-26 du code de justice administrative,

- Mme Naïla Boukheloua, première conseillère,

- M. Stéphane Eustache, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2022.

La rapporteure,

Signé : N. Boukheloua

La présidente de la formation de jugement,

Signé : C. Baes Honoré

La greffière,

Signé : C. Sire

La République mande et ordonne à la ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

Par délégation,

La greffière,

Christine Sire

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