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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA59-22DA01196

Cour administrative d'appel de Douai — Décision N° CAA59-22DA01196

jeudi 8 décembre 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Douai
SectionCour administrative d'appel de Douai
N° DossierCAA59-22DA01196
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationD
Formation1re chambre - formation à 3
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C A a demandé au tribunal administratif de Rouen d'annuler l'arrêté du 23 juillet 2021 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Par un jugement n° 2105041 du 18 mai 2022, le tribunal administratif de Rouen a annulé cet arrêté du 23 juillet 2021 et a enjoint au préfet de la Seine-Maritime de délivrer à M. A une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification de ce jugement.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 8 juin 2022, le préfet de la Seine-Maritime demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) de rejeter la demande présentée en première instance par M. A.

Il soutient que :

- M. A avait demandé une carte de séjour en tant que conjoint de français et non pas sur le fondement du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur ;

- au surplus, il ne remplissait pas les conditions pour se voir attribuer un titre sur ce fondement ;

- il renvoie pour les autres moyens à ses écritures de première instance.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 septembre 2022, M. C A, représenté par Me Cécile Madeline, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de l'Etat de la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- le préfet a examiné d'office le droit à un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; le tribunal administratif n'a donc commis aucune erreur de droit en examinant la légalité de ce refus ;

- la décision portant refus d'un titre de séjour méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet aurait dû saisir la commission du titre de séjour préalablement à sa décision ;

- la décision de refus de titre méconnaît également les articles L. 423-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il ne pouvait pas souscrire de déclaration d'entrée sur le territoire français pour justifier de son entrée régulière, aucun service de police n'établissant une telle déclaration ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise sur le fondement d'une décision illégale portant refus d'un titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il ne pouvait pas faire l'objet d'une mesure d'éloignement, puisqu'il remplissait les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour ;

- la décision fixant le pays d'éloignement est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise sur le fondement d'une décision illégale portant obligation de quitter le territoire français.

La clôture de l'instruction a été fixée au 19 octobre 2022 à 12 heures par ordonnance du 15 septembre 2022.

M. A a été maintenu au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 septembre 2022 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Douai.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Denis Perrin, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant indien, a demandé, le 13 septembre 2020, la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement du 4° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable. Par un arrêté du 23 juillet 2021, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement. Par un jugement du 18 mai 2022, le tribunal administratif de Rouen, saisi par M. A, a annulé cet arrêté et a enjoint au préfet de délivrer à l'intéressé une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Le préfet interjette appel de ce jugement.

Sur la légalité de l'arrêté du 23 juillet 2021 :

2. Lorsqu'il est saisi d'une demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'une des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est loisible au préfet d'examiner d'office si l'intéressé peut prétendre à une autorisation sur le fondement d'une autre disposition de ce code. Il peut, en outre, exercer le pouvoir discrétionnaire qui lui appartient, dès lors qu'aucune disposition expresse ne le lui interdit, de régulariser la situation d'un étranger en lui délivrant le titre qu'il demande ou un autre titre, compte tenu de l'ensemble des éléments de sa situation personnelle, dont il justifierait.

3. Il ressort de la demande adressée par M. A au préfet de la Seine-Maritime, le 12 septembre 2020, qu'il a sollicité une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et un visa de long séjour en tant que conjoint de Français. Toutefois, le préfet, dans son arrêté du 23 juillet 2021, après avoir considéré que l'intéressé ne remplissait pas les conditions pour se voir délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en tant que conjoint de Français, a cité l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a examiné d'office si M. A pouvait prétendre à un titre sur ce fondement. Les motifs de refus de l'octroi d'un titre sur ce fondement pouvaient donc être utilement contestés par M. A devant le juge de l'excès de pouvoir. Par suite, le préfet de la Seine-Maritime n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que le tribunal administratif de Rouen a examiné la légalité du refus de titre sur le fondement de cet article L. 423-23.

4. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

5. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier de première instance que M. A a obtenu un visa de long séjour à entrées multiples valable du 11 octobre 2011 au 6 juillet 2012, délivré par les autorités italiennes. L'intéressé justifie de sa présence en France depuis au moins le 21 juin 2012.

6. En deuxième lieu, M. A a conclu le 6 novembre 2018, un pacte civil de solidarité avec une ressortissante française avec laquelle il s'est marié le 29 août 2020 et il établit la vie commune avec cette ressortissante depuis au moins le mois d'août 2018 par la production d'un contrat d'électricité d'août 2018 à leur adresse commune, d'une facture commune de téléphone de décembre 2018, d'une attestation de la caisse d'allocations familiales de juin 2019 et de nombreux témoignages circonstanciés de membres du groupe de danses indiennes auquel il participe ainsi que d'amis qui font état de sa présence en France depuis 2012 et également de sa vie commune avec sa future épouse depuis août 2018.

7. En troisième lieu, M. A justifie qu'il a suivi avec succès des cours de français de niveau A1 et A2 en 2020.

8. Dans les circonstances particulières de l'espèce, si M. A s'est maintenu en France de manière irrégulière depuis 2012 et ne démontre pas être isolé dans son pays où résident ses parents et où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans au moins, les éléments produits à l'instance démontrent qu'il a fixé en France le centre de ses intérêts.

9. Par suite, le préfet de la Seine-Maritime n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que le tribunal administratif de Rouen a annulé pour atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale de l'intéressé le refus de titre du 23 juillet 2021. La requête du préfet de la Seine-Maritime doit donc être rejetée.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Cécile Madeline, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Madeline de la somme de 1 000 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête du préfet de la Seine-Maritime est rejetée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Cécile Madeline, avocate de M. A, une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Cécile Madeline renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. C A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer, et à Me Cécile Madeline.

Copie en sera transmise pour information au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience publique du 24 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Marc Heinis, président de chambre,

- Mme Corinne Baes-Honoré, présidente-assesseure,

- M. Denis Perrin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 décembre 2022.

Le rapporteur,

Signé:

D. Perrin

Le président de la 1ère chambre,

Signé:

M. B

La greffière,

Signé:

C. Sire

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

Par délégation,

La greffière,

Christine Sire

N°22DA01196

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