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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA59-22DA02327

Cour administrative d'appel de Douai — Décision N° CAA59-22DA02327

mardi 11 juillet 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Douai
SectionCour administrative d'appel de Douai
N° DossierCAA59-22DA02327
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation2e chambre - formation à 3
Avocat requérantLEROY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C B a demandé au tribunal administratif de A d'annuler l'arrêté du 24 décembre 2021 du préfet de la Seine-Maritime lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Par un jugement n° 2201342 du 11 octobre 2022, le tribunal administratif de A a fait droit à sa demande et a enjoint à l'administration de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 4 novembre 2022, le préfet de la Seine-Maritime demande à la cour d'annuler ce jugement.

Il soutient que la personne se présentant sous l'identité de M. B a présenté des justificatifs d'état civil qui ne sont pas authentiques et qu'il a déjà eu recours, dans une précédente procédure, à de faux papiers, de sorte qu'il n'établit pas remplir les conditions pour bénéficier d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2023, M. C B, représenté par Me Magali Leroy, demande à la cour :

1°) de rejeter la requête et de confirmer l'annulation de l'arrêté du 24 décembre 2021 et l'injonction de délivrance d'un titre de séjour ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au profit de son avocate au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ladite condamnation valant renonciation au versement de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que les moyens soulevés par le préfet de la Seine-Maritime ne sont pas fondés.

M. B a obtenu le maintien de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 avril 2023.

Par une ordonnance du 5 juin 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 22 juin 2023.

Un mémoire a été enregistré pour M. B le 22 juin 2023, après la clôture de l'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- la loi n° 91- 647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Guillaume Vandenberghe, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant malien, entré en France le 15 juillet 2018 en se prétendant mineur, a été placé au service de l'aide sociale à l'enfance par jugement du tribunal pour enfants de A du 14 septembre 2018. Ayant sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par un arrêté du 24 décembre 2021, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Le préfet de la Seine-Maritime relève appel du jugement du 11 octobre 2022 par lequel le tribunal administratif de A a annulé cet arrêté et a enjoint à l'autorité préfectorale de délivrer à M. B un titre de séjour.

Sur le moyen retenu par les premiers juges :

2. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil ; / 2° Les documents justifiant de sa nationalité () / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. / () ". Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité () ".

3. Ces dispositions posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il incombe à l'administration, si elle entend renverser cette présomption, d'apporter la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non-conforme à la réalité des actes en cause. En revanche, l'administration française n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre Etat afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet Etat est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont dispose l'administration française sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié. Par suite, en cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

4. Il ressort de l'avis du référent fraude de la préfecture de la Seine-Maritime que l'acte de naissance produit par M. B présente plusieurs points de non-conformité tenant à l'absence du numéro d'identification national, l'absence des coordonnées de l'imprimeur, au non-respect des dispositions de l'article 126 du code des personnes et de la famille de D exigeant que la date de l'établissement de l'acte figure en lettres alors que cette date est ici seulement mentionnée en chiffres, à l'absence de mention de l'âge des parents en méconnaissance de l'article 125 du même code, à l'absence du jugement supplétif pourtant référencé et au fait que le troisième adjoint au maire ne pouvait pas signer un document émanant du centre principal de la commune en méconnaissance des articles 93 et 94 du même code. Il ressort aussi du rapport du 14 janvier 2021 que les services de la cellule de la fraude documentaire de la direction centrale de la police aux frontières ont émis l'avis selon lequel l'extrait d'acte de naissance produit par M. B était contrefait au motif que le mode d'impression utilisé n'est pas conforme faute d'être imprimé à l'aide d'un procédé Offset, qu'il comporte une faute d'orthographe avec la mention " officicer " au lieu d'" officier " et qu'il ne respecte pas les dispositions de l'article 126 du code des personnes et de la famille de D exigeant que la date de l'établissement de l'acte figure en lettres, alors que cette date est seulement mentionnée en chiffres. Ainsi, les documents présentés par M. B ne sont pas revêtus de garanties d'authenticité suffisantes et les éléments de preuve produits par le préfet de la Seine-Maritime sont suffisants pour établir leur absence d'authenticité au sens de l'article 47 du code civil.

5. Il en résulte que le préfet de la Seine-Maritime est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de A a annulé l'arrêté du 24 décembre 2021 refusant la délivrance d'un titre de séjour à M. B, lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination. Toutefois, il appartient à la cour, saisie de l'ensemble du litige par l'effet dévolutif de l'appel, d'examiner les autres moyens soulevés par M. B devant le tribunal et la cour.

Sur les autres moyens :

6. En premier lieu, l'arrêté du 24 décembre 2021 énonce avec suffisamment de précisions les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il précise, notamment, les motifs sur lesquels l'autorité préfectorale s'est fondée pour estimer que les documents d'identité produits par M. B sont dépourvus de garanties suffisantes d'authenticité. Le moyen tiré du défaut de motivation sera donc écarté.

7. En deuxième lieu, la décision de refus de titre de séjour ayant été prise en réponse à une demande de M. B, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime aurait dû respecter une procédure contradictoire avant de prendre cette décision, ni que les services préfectoraux auraient méconnu le droit à une bonne administration et le droit aux informations. En tout état de cause, M. B a été entendu dans le cadre d'une procédure ordonnée par le procureur de la République près le tribunal de grande instance de A et a eu la possibilité de présenter ses observations lors d'une audition du 25 septembre 2019 au cours de laquelle il a pu répondre aux interrogations de l'administration sur l'authenticité des documents présentés. Ainsi, il n'est pas fondé à soutenir que le principe général du droit de l'Union européenne relatif au droit d'être entendu aurait été méconnu.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-2 n'est pas opposable ".

9. M. B ne justifiant pas de son identité et ayant été placé à l'aide sociale à l'enfance en utilisant des documents d'identité non probants, comme il a été dit au point 4, ne peut utilement soutenir qu'il remplirait les conditions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour obtenir la délivrance d'un titre de séjour. Dès lors, le préfet de la Seine-Maritime n'était pas tenu de saisir la commission du titre de séjour prévue par l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faute de remplir effectivement les conditions de l'article L. 435-5 précité.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / () ". Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. B, entré en France au mois de juillet 2018, accueilli dans un lycée de Déville-lès-Rouen, a bénéficié de stages puis d'un contrat d'apprentissage dans une boulangerie de A qui l'a engagé en contrat à durée indéterminée à une date postérieure à l'arrêté attaqué. Toutefois, l'intéressé, célibataire sans enfant, a été placé à l'aide sociale à l'enfance sous couvert d'un document d'identité contrefait et a vécu la majeure partie de son existence dans son pays d'origine où réside son père avec lequel il est encore en contact. Il n'établit avoir développé de liens personnels ou familiaux d'une particulière intensité depuis son entrée en France et, s'il est titulaire d'un contrat à durée indéterminée, cet élément ne saurait suffire à caractériser une insertion personnelle et sociale sur le territoire français telle que le refus de titre de séjour porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Dès lors, le moyen tiré de la violation des stipulations et dispositions citées au point 10 doit être écarté.

12. En cinquième lieu, compte tenu de ce qui vient d'être dit, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'administration n'aurait pas examiné sa situation de manière particulière, ni que l'arrêté attaqué serait entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

13. En dernier lieu, au regard de ce qui a été exposé précédemment, le moyen tiré de ce que l'obligation de quitter le territoire français, la décision octroyant un délai de départ volontaire et celle fixant le pays de destination seraient dépourvues de base légale du fait de l'illégalité de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la demande présentée par M. B doit être rejetée. Par suite, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement n° 2201342 du 11 octobre 2022 du tribunal administratif de A est annulé.

Article 2 : La demande de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. C B et à Me Magali Leroy.

Copie sera adressée au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience publique du 27 juin 2023 à laquelle siégeaient :

- Mme Anne Seulin, présidente de chambre,

- M. Marc Baronnet, président-assesseur,

- M. Guillaume Vandenberghe, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2023.

Le rapporteur,

Signé : G. VandenbergheLa présidente de chambre

Signé : A. SeulinLa greffière,

Signé : A.S. Villette

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

Pour expédition conforme,

La greffière

Anne-Sophie Villette

N°22DA02327

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