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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA59-23DA00160

Cour administrative d'appel de Douai — Décision N° CAA59-23DA00160

mardi 11 juillet 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Douai
SectionCour administrative d'appel de Douai
N° DossierCAA59-23DA00160
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation2e chambre - formation à 3
Avocat requérantCLEMENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme A B a demandé au tribunal administratif de Lille d'annuler l'arrêté du 2 décembre 2021 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour un durée d'un an.

Par un jugement n° 2200159 du 29 septembre 2022, le tribunal administratif de Lille a rejeté sa demande.

Procédure devant la Cour :

Par une requête, enregistrée le 26 janvier 2023, Mme B, représentée par Me Norbert Clément, demande à la Cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) d'annuler la décision du 2 décembre 2021 ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou à défaut de réexaminer sa demande de titre de séjour, de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler et de prendre une nouvelle décision, dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'arrêt à intervenir, sous astreinte de 150 euros pour jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 en contrepartie de sa renonciation à percevoir l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'arrêté est contraire aux articles L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, le refus d'admission exceptionnelle au séjour est aussi entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- l'illégalité de la décision de refus de séjour prive l'obligation de quitter le territoire français de base légale ;

- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prive de base légale la décision octroyant un délai de départ volontaire, la décision fixant le pays de destination ainsi que l'interdiction de retour ;

- le préfet aurait dû accorder un délai de départ volontaire supérieur à trente jours, le temps que le tribunal administratif se prononce sur la légalité de la décision retirant la carte de résident de M. B ;

- la décision portant interdiction de retour est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;

- le préfet a commis une erreur de droit et une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mars 2023, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 31 mars 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 mai 2023.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 15 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D, premier-conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante tunisienne née le 6 novembre 1994, est entrée en France le 25 août 2014, munie de son passeport revêtu d'un visa en cours de validité. Elle s'est mariée le 5 juin 2020 avec un compatriote titulaire d'une carte de résident valable jusqu'en 2028. Un premier enfant est né de cette relation le 17 novembre 2020 et, le 19 mai 2021, elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour au titre de sa vie privée et familiale. Par un arrêté en date du 2 décembre 2021, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Mme B relève appel du jugement du 29 septembre 2022 par lequel le tribunal administratif de Lille a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision du 2 décembre 2021.

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1 - Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B réside en France depuis l'année 2014 et vit avec son mari, qui réside régulièrement en France depuis l'année 2017, depuis le 29 août 2019, date à laquelle ils ont emménagé ensemble dans le département du Nord afin de se rapprocher du lieu de travail de son époux. Si le préfet du Nord a procédé au retrait de la carte de résident de M. B, cette décision du 2 décembre 2021 a été annulée pour erreur de droit par un jugement du tribunal administratif de Lille du 29 septembre 2022 qui a en outre enjoint à l'administration de restituer ce titre de séjour. En outre, Mme B a travaillé pendant plusieurs années avant de donner naissance à un premier enfant le 17 novembre 2020. La décision refusant la délivrance d'un titre de séjour et faisant obligation de quitter le territoire français à Mme B risque de séparer les enfants de leur père, qui a vocation à résider durablement en France, ou de leur mère dans l'hypothèse où elle serait éloignée seule, alors que l'intéressée justifie de plus de deux années de vie commune à la date de l'arrêté attaqué. Dès lors, compte tenu de l'intensité, l'ancienneté et la stabilité des liens familiaux en France de Mme B, l'arrêté attaqué a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus.

4. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Lille a rejeté sa demande tendant à l'annulation de l'arrêté préfectoral du 2 décembre 2021. Il y a lieu, par suite, d'annuler le jugement du 29 septembre 2022 du tribunal administratif de Lille et l'arrêté du préfet du Nord du 2 décembre 2021, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés par Mme B.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Eu égard au motif d'annulation retenu au point 3, l'exécution du présent arrêt implique nécessairement la délivrance, au profit de Mme B, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En conséquence, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de délivrer à l'intéressée ce titre de séjour, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Mme B ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans ces conditions, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Norbert Clément d'une somme de 1 000 euros, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de Lille du 29 septembre 2022 et l'arrêté du préfet du Nord du 2 décembre 2021 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux moins à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera à Me Norbert Clément, avocat de Mme B, une somme de 1 000 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à Mme A B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer, au préfet du Nord et à Me Norbert Clément.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2023 à laquelle siégeaient :

- M. Anne Seulin, présidente de chambre,

- M. Marc Baronnet, président-assesseur,

- M. Guillaume Vandenberghe, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2023.

Le rapporteur,

Signé : G. DLa présidente de chambre,

Signé : A. Seulin

La greffière,

Signé : A.S. Villette

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

Pour expédition conforme

La greffière,

Anne-Sophie Villette

N°23DA00160

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