Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
Mme B... A... a demandé au tribunal administratif de Rouen de condamner le centre hospitalier intercommunal (CHI) d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil ou, à défaut, l’Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser une somme de 1 261 280,23 euros en réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis à raison de sa prise en charge dans l’établissement précité en janvier 2019. La caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de l’Eure, à laquelle Mme A... est affiliée, est intervenue à cette même instance pour demander la condamnation du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil à lui verser une somme de 1 502 732,95 euros en remboursement des débours exposés pour le compte de l’intéressée.
Par un jugement n° 2201177 du 24 octobre 2024, le tribunal administratif de Rouen a condamné le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil à verser à Mme A... une somme de 368 707,01 euros au titre de la réparation de ses préjudices personnels et une somme de 2 000 euros au titre des frais non compris dans les dépens. En outre, le tribunal a condamné le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil à verser à la CPAM de l’Eure une somme de 454 385,77 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, en remboursement de ses débours, une somme de 1 191 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion et une somme de 1 000 euros au titre des frais non compris dans les dépens. Enfin, le tribunal a rejeté le surplus des conclusions des parties.
Procédure devant la cour :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 décembre 2024 et 13 juin 2025, le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil, représenté par Me Cariou, demande à la cour, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d’annuler ou réformer ce jugement en tant qu’il le condamne à verser à la CPAM de l’Eure la somme précitée de 454 385,77 euros en remboursement de ses débours, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts ;
2°) à titre principal, de rejeter la demande présentée à ce titre par la CPAM de l’Eure devant le tribunal administratif de Rouen ;
3°) à titre subsidiaire, de ramener le montant de la condamnation prononcée à son encontre à un maximum de 59 438,27 euros et de prévoir en tout état de cause le remboursement des frais futurs, dans la limite de la part de responsabilité de 38 %, au fur et à mesure de leur engagement et à l’exclusion des indemnités au titre des frais déjà alloués à Mme A... ;
4°) en tout état de cause, de mettre à la charge de la CPAM de l’Eure une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de rejeter la demande présentée au même titre par l’ONIAM.
Il soutient que :
- à titre principal, la CPAM de l’Eure n’apporte pas la preuve de ce que les nombreux appareillages dont elle demande le remboursement correspondent à un besoin de Mme A... médicalement constaté, de leur coût, du taux de remboursement applicable et de leur fréquence de renouvellement ;
- à titre subsidiaire, s’il n’entend pas contester les sommes attribuées au titre des dépenses de santé actuelles, des pertes de gains professionnels et de l’incidence professionnelle, en revanche l’évaluation des dépenses de santé futures devra être ramenée à 220 757,30 euros, justifiant, après application du taux de perte de chance et déduction des indemnités déjà versées à Mme A..., une indemnité limitée à 59 438,27 euros ;
- en tout état de cause, il s’oppose à une indemnisation des dépenses de santé futures sous la forme d’un capital dont le montant serait calculé forfaitairement dans les conditions prévues par les dispositions de l’article L. 165-1 du code de la sécurité sociale et de l’arrêté ministériel du 17 décembre 2011.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 24 avril 2025 et 1er juillet 2025, la CPAM de l’Eure, représentée par Me Bourdon, conclut :
1°) à titre principal, au rejet de la requête ;
2°) à titre subsidiaire, à ce que le montant de la condamnation prononcée en sa faveur au titre des dépenses de santé futures ne soit pas réduit à moins de 352 365,99 euros ;
3°) en tout état de cause, à ce qu’une somme de 2 000 euros soit mise à la charge du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.
Elle soutient que :
- les débours correspondant aux dépenses de santé futures ont été calculés conformément aux dispositions de l’article L. 165-1 du code de la sécurité sociale et de l’arrêté ministériel du 17 décembre 2011 ;
- les débours dont elle a demandé le remboursement correspondent à des appareillages dont le besoin a été constaté dans le rapport d’expertise médicale, l’avis de la CRCI et l’attestation d’imputabilité établie par le médecin-conseil, dont l’indépendance par rapport à la CPAM est légalement garantie ;
- l’actualisation des dépenses de santé futures réalisée en 2025 au regard des textes désormais applicables donne un montant comparable à celui présenté en première instance, à savoir 1 075 893,59 euros, ce qui justifie, après application du taux de perte de chance et de la priorité de la victime, une indemnité de 352 365,99 euros.
Mme A..., représentée par Me Jean, a présenté des observations, enregistrées les 28 janvier 2025 et 7 juillet 2025, et demande en outre à la cour, dans le dernier état de ses écritures, de mettre à la charge du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
L’ONIAM, représenté par Me Fitoussi, a présenté des observations, enregistrées le 12 février 2025, et demande en outre à la cour de mettre à la charge du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil une somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l’arrêté du 27 décembre 2011 relatif à l'application des articles R. 376-1 et R. 454-1 du code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Toutias, premier conseiller,
- les conclusions de M. Groutsch, rapporteur public,
- et les observations de Me Zaoui-Taieb, représentant le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil.
Considérant ce qui suit :
Mme B... A..., née le 10 juillet 1971, a présenté, entre le 29 décembre 2018 et le 1er février 2019, une affection rénale qui a justifié trois hospitalisations au centre hospitalier intercommunal (CHI) d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil. La prise en charge s’est compliquée d’un choc septique et a été marquée par l’apparition de signes de nécroses au niveau des deux pieds ainsi que de la main gauche. Mme A... a subi une amputation des deux jambes le 13 juin 2019. Le 2 juin 2020, souhaitant faire la lumière sur les conditions de sa prise en charge par le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil, elle a saisi la commission régionale de conciliation et d’indemnisation (CRCI) qui a ordonné une expertise médicale, dont le rapport a été remis le 8 septembre 2020. Par son avis du 22 janvier 2021, la CRCI a estimé que la réparation incombait à l’assureur du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil au titre des fautes que cet établissement a commises lors de la prise en charge de Mme A... aux urgences les 29 janvier 2019 et 1er février 2019. Mme A... a ressaisi la CRCI le 22 mars 2021 aux fins de fixer la date de consolidation de son état de santé et de déterminer les préjudices définitifs. A la suite d’une seconde expertise médicale, dont le rapport a été déposé le 17 juin 2021, la CRCI, par un avis du 24 novembre 2021, a confirmé que la réparation était à la charge de l’assureur du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil, a fixé la consolidation au 19 février 2021 et a déterminé les postes de préjudices indemnisables. Le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil a refusé d’adresser une offre d’indemnisation par un courrier du 31 janvier 2022.
Le 22 mars 2022, Mme A... a saisi le tribunal administratif de Rouen d’une requête tendant à la condamnation du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil ou, à défaut, de l’Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser, en réparation des dommages qu’elle estime avoir subis à raison de la prise en charge par l’établissement précité, une somme totale de 1 261 280,23 euros. La caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de l’Eure, à laquelle Mme A... est affiliée, est intervenue à cette instance pour solliciter la condamnation du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil à lui verser, en remboursement des débours exposés pour le compte de son assurée, une somme de 1 502 732,95 euros. Par le jugement du 24 octobre 2024, le tribunal administratif de Rouen a partiellement fait droit aux demandes dont il était saisi, en condamnant le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil à verser une somme de 368 707,01 euros à Mme A... en réparation de ses préjudices et une somme de 454 385,77 euros à la CPAM de l’Eure en remboursement de ses débours, dont 39 021,91 euros au titre des débours exposés antérieurement à la date de la consolidation de l’état de santé de Mme A... (dépenses de santé actuelles), 369 571,58 euros au titre des débours futurs à compter de la consolidation (dépenses de santé futures) et 45 792,28 euros au titre des indemnités journalières et de la pension d’invalidité versées à Mme A... (pertes de gains professionnels et incidence professionnelle).
Le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil relève appel du jugement du tribunal administratif de Rouen en date du 24 octobre 2024 uniquement en tant qu’il prononce à son encontre une condamnation au bénéfice de la CPAM de l’Eure, et en particulier en tant qu’il met à sa charge l’indemnité précitée de 369 571,58 euros au titre des dépenses de santé futures et des débours postérieurs à la date de consolidation de l’état de santé. Il demande à la cour d’annuler le jugement dans cette mesure ou, à tout le moins, de le réformer en ramenant le montant de l’indemnité litigieuse à un maximum de 59 438,27 euros et en prévoyant en outre que ces remboursements ne s’effectueront pas sous la forme d’un capital mais à mesure de leur engagement et sur présentation de justificatifs. En défense, la CPAM de l’Eure conclut au rejet de la requête ou, à titre subsidiaire, à ce que le montant de l’indemnité litigieuse ne soit pas réduit à moins de 352 365,99 euros. Mme A... et l’ONIAM, appelés à produire leurs observations, se bornent à constater qu’aucune demande n’est formulée à leur encontre en appel et à solliciter la confirmation du jugement attaqué en ce qu’il les concerne.
Sur le bien-fondé du jugement attaqué :
En ce qui concerne la responsabilité du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil :
Aux termes du I de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d’un défaut d’un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu’en cas de faute. / (…) ».
Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d’un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d’obtenir une amélioration de son état de santé ou d’échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l’établissement et qui doit être intégralement réparé n’est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d’éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l’hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l’ampleur de la chance perdue.
En l’espèce, le tribunal administratif de Rouen a jugé, pour les motifs exposés aux points 14 à 23 de son jugement qui ne sont contestés par aucune des parties en appel, que le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil a commis une faute lors de la prise en charge de Mme A... aux urgences le 29 janvier 2019 qui est, à elle-seule, à l’origine de 38 % des dommages qu’elle a subis. Il s’ensuit qu’il incombe au CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil de rembourser dans cette mesure les débours exposés par la CPAM de l’Eure.
En ce qui concerne les droits de la caisse :
Aux termes de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : « Lorsque, sans entrer dans les cas régis par les dispositions législatives applicables aux accidents du travail, la lésion dont l'assuré social ou son ayant droit est atteint est imputable à un tiers, l'assuré ou ses ayants droit conserve contre l'auteur de l'accident le droit de demander la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun, dans la mesure où ce préjudice n'est pas réparé par application du présent livre ou du livre Ier. / Les caisses de sécurité sociale sont tenues de servir à l'assuré ou à ses ayants droit les prestations prévues par le présent livre et le livre Ier, sauf recours de leur part contre l'auteur responsable de l'accident dans les conditions ci-après. / Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel. / Conformément à l'article 1346-3 du code civil, la subrogation ne peut nuire à la victime subrogeante, créancière de l'indemnisation, lorsqu'elle n'a été prise en charge que partiellement par les prestations sociales ; en ce cas, l'assuré social peut exercer ses droits contre le responsable, par préférence à la caisse subrogée. / Cependant, si le tiers payeur établit qu'il a effectivement et préalablement versé à la victime une prestation indemnisant de manière incontestable un poste de préjudice personnel, son recours peut s'exercer sur ce poste de préjudice. / (…) ».
Aux termes de l’article R. 376-1 du code de la sécurité sociale : « Les dépenses à rembourser aux caisses de sécurité sociale en application de l'article L. 376-1 peuvent faire l'objet d'une évaluation forfaitaire dans les conditions prévues par arrêté du ministre chargé de la sécurité sociale. / (…) ». Aux termes de l’article 1er de l’arrêté ministériel du 27 décembre 2011 susvisé pris pour l’application de ces dispositions : « (…) / II.- L'évaluation forfaitaire des prestations futures liée à la tierce personne, aux frais de transports, aux frais de location de matériel, aux frais médicaux et paramédicaux prévue au premier alinéa des articles R. 376-1 et R. 454-1 est fixée au montant du capital représentatif de ces prestations calculé à l'aide du barème figurant à l'annexe 2 du présent arrêté, en tenant compte de l'âge atteint par les bénéficiaires à la date de l'accord amiable de versement ou de la décision de justice ordonnant ce versement. / L'annuité correspond aux montants versés au cours de l'année précédant la date de l'accord amiable de versement ou de la décision de justice ordonnant ce versement. En l'absence de montants versés au cours de l'année précédente, l'annuité correspond aux montants prévisionnels des frais à rembourser sur une période d'un an. / Les arrérages des prestations et payés antérieurement à cette date font l'objet d'un remboursement séparé. / III.- Tout appareillage et matériel mentionné sur la liste des produits et prestations visée à l'article L. 165-1 du code de la sécurité sociale ou la classification commune des actes médicaux peut faire l'objet d'une évaluation forfaitaire selon les modalités définies ci-dessous. / L'évaluation forfaitaire des frais d'appareillage et de matériel prévue au premier alinéa des articles R. 376-1 et R. 454-1 est fixée au montant du capital représentatif de ces prestations calculé à l'aide du barème figurant à l'annexe 2 du présent arrêté, en tenant compte de l'âge atteint par les bénéficiaires à la date de l'accord amiable de versement ou de la décision de justice ordonnant ce versement. / L'annuité pour les dispositifs médicaux à usage unique visés à la liste des produits et prestations, correspond aux frais réellement pris en charge au cours de l'année précédant la date de l'accord amiable de versement ou de la décision de justice ordonnant ce versement. En l'absence de montants versés au cours de l'année précédente, l'annuité correspond aux montants prévisionnels des frais à rembourser sur une période d'un an. / L'annuité pour l'appareillage comprend l'appareil principal ainsi que tous les éléments remboursés par l'organisme de sécurité sociale, notamment les accessoires, les variantes, les adjonctions et les moulages, les frais de déplacement de la victime et les frais d'expédition d'appareils. / Hors les dispositifs médicaux à usage unique et les prestations futures mentionnées au II, l'annuité pour les dispositifs médicaux pour traitements et matériels d'aide à la vie visés au titre Ier et les petits appareillages visés au titre II des chapitres 1-2 et 4 de la liste des produits et prestations, correspond à 75 % du prix de ces derniers. / (…) / L'annuité pour les prothèses des membres inférieurs visées au titre II, chap. 7, de la liste des produits et prestations correspond à 75 % du prix de ces dernières. / (…) / L'annuité de la prothèse de seconde mise et de la prothèse de secours, visées à l'arrêté du 10 novembre 2003 relatif au chapitre 7 du titre II de la liste des produits et prestations remboursables prévue à l'article L. 165-1 du code de la sécurité sociale, comprend l'appareil principal ainsi que tous les éléments remboursés par l'organisme de sécurité sociale, notamment les accessoires, les variantes, les adjonctions et les moulages, les frais de déplacement de la victime et les frais d'expédition d'appareils. / (…) / Le prix de l'appareillage qui sert de base pour le calcul du montant de l'annuité est le prix courant au jour du versement. / Si la victime a droit, en raison d'infirmités multiples, à plusieurs appareils principaux et de secours ou de seconde mise, leurs prix sont additionnés pour la détermination du montant de l'annuité. / Les frais d'appareillage et de matériel payés antérieurement à la date du versement font l'objet d'un remboursement séparé ».
Il résulte de l’instruction, notamment des rapports d’expertise médicale des 8 septembre 2020 et 17 juin 2021, que Mme A... a conservé, en lien avec le fait dommageable, une amputation bilatérale des deux jambes, des troubles moteurs au niveau de la main gauche ainsi que des douleurs résiduelles sur le plan physique et moral. Les experts, appelés à se prononcer sur les dépenses de santé futures en lien avec le dommage, ont retenu que le handicap conservé par Mme A... justifie le port de prothèses de jambe, la mise à disposition d’un ensemble d’accessoires, dont des talonnettes, des bonnets, des manchons et des bas, un second jeu de prothèses de secours mais aussi l’utilisation de cannes anglaises et de deux fauteuils roulants. Mme A... devra également bénéficier d’un suivi médical pour le renouvellement et le réglage de ses appareillages ainsi que d’un accompagnement et d’un traitement psychologique. Dans ces conditions, et alors au demeurant que la contre-estimation des dépenses de santé futures qu’il a demandée à l’un de ses médecins-conseils tient compte des mêmes besoins, le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil n’est pas fondé à soutenir que ces besoins d’appareillage n’auraient pas été médicalement constatés.
En premier lieu, ainsi que l’a retenu à raison le tribunal administratif de Rouen aux points 39 à 42 de son jugement, qui ne sont contestés par aucune des parties en appel, Mme A... est exposée, au titre notamment de la prise en charge viagère d’un recouvrement tibial en silicone ainsi que d’un second fauteuil roulant, de ses accessoires et de son entretien, à un reste à charge d’un montant total de 91 086,41 euros.
En deuxième lieu, il résulte de l’instruction, notamment du relevé actualisé des débours produits devant la cour ainsi que de la nouvelle attestation d’imputabilité d’un médecin-conseil de l’assurance maladie, lesquels, contrairement à ce que soutient le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil, présentent un caractère suffisamment probant, que la CPAM de l’Eure a exposé, entre la date de consolidation de l’état de santé de Mme A..., le 19 février 2021, et le 10 février 2025, des débours en lien avec le dommage, correspondant à des frais médicaux, pharmaceutiques et d’appareillage, d’un montant total de 37 185,57 euros.
En troisième lieu, la CPAM de l’Eure soutient devant la cour que ses débours futurs, à compter du 11 février 2025, s’établiront à un montant total de 1 038 708,02 euros. S’il était loisible à la CPAM de l’Eure de se fonder sur la méthode d’évaluation forfaitaire prévue par l’article R. 376-1 du code de la sécurité sociale et par l’arrêté ministériel du 27 décembre 2011 susvisé, elle n’apporte toutefois aucun élément de nature à établir que les annuités sur lesquelles elle a fondé ses calculs sont en l’espèce représentatives des frais auxquels elle sera effectivement exposée. En outre, le montant total qu’elle présente, rapporté à l’hypothèse d’espérance de vie sur laquelle elle s’est fondée, donne un montant moyen de débours annuels de près de 34 000 euros, lequel s’avère être plus de trois fois supérieur aux montants moyens des débours annuels que la CPAM justifie avoir exposés entre 2020 et 2025, soit pendant une période dont elle n’établit pas qu’elle ne serait pas représentative de ses frais futurs et qui correspond en outre à la durée d’utilisation des principaux appareillages dont Mme A... a besoin. La contre-évaluation produite par le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil donne elle aussi un résultat plus proche des frais moyens observés sur cette même période que de l’évaluation forfaitaire réalisée par la CPAM de l’Eure. Il s’ensuit qu’il sera fait une plus exacte évaluation des débours futurs auxquels la CPAM de l’Eure sera exposée à compter du 11 février 2025 en retenant un montant annuel moyen de 11 500 euros. Dès lors que Mme A... est âgée de cinquante-trois ans à la date du présent arrêt et que le barème de capitalisation de la Gazette du Palais 2025 reposant sur la table de survie de référence de l’INSEEH 2021-2121 donne un coefficient de capitalisation de 32,451, les débours futurs de la CPAM de l’Eure doivent être évalués à 373 186,50 euros [11 500- x 32,451].
Il résulte de ce qui précède que le préjudice total des dépenses de santé futures s’établit à 501 458,48 euros [91 086,41 + 37 185,57 + 373 186,50]. Il appartient au CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil, compte tenu de la part du dommage qui lui est imputable, d’en assurer la réparation à hauteur de 190 554,22 euros [501 458,48 x 38 %]. Compte-tenu de la priorité accordée à la victime par les dispositions précitées de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, Mme A... doit se voir attribuer, ainsi que les premiers juges l’ont retenu au point 44 de leur jugement qui n’est contesté par aucune des parties en appel, une somme réparant la totalité de son préjudice, soit 91 086,41 euros. Le solde de 99 467,81 euros doit, lui, être accordé à la CPAM de l’Eure [190 554,22 – 91 086,41]. Dès lors que le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil a fait part en appel de ce qu’il refuse l’indemnisation de la CPAM de l’Eure sous la forme d’un capital, il y a seulement lieu d’allouer à celle-ci une indemnité de 37 185,57 euros correspondant, ainsi qu’il a été dit au point 11, au montant des débours qu’elle justifie avoir exposés entre la date de consolidation de l’état de santé de Mme A..., le 19 février 2021, et le 10 février 2025. Le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil sera en outre condamné à rembourser les débours futurs exposés par la CPAM de l’Eure à partir du 11 février 2025, à raison du dommage subi par Mme A..., selon une échéance annuelle, sur présentation de justificatifs et dans la limite de la somme restant à percevoir de 62 282,24 euros [99 467,81 –37 185,57].
Il résulte de tout ce qui précède et alors qu’aucune partie ne conteste en appel les indemnités de 39 021,91 euros, au titre des dépenses de santé actuelles, et de 45 792,28 euros, au titre des pertes de gains professionnels et de l’incidence professionnelle, allouées à la CPAM de l’Eure par les premiers juges, que le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil doit être condamné à verser à cette dernière, en remboursement des débours échus à la date du présent arrêt, une somme totale de 121 999,76 euros [39 021,91 + 37 185,57 + 45 792,28] et à rembourser les débours exposés par la CPAM de l’Eure à partir du 11 février 2025, correspondant aux frais médicaux, pharmaceutiques et d’appareillage en lien avec le dommage subi par Mme A..., selon une échéance annuelle, sur présentation de justificatifs et dans la limite de la somme restant à percevoir de 62 282,24 euros. Il s’ensuit que le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil est seulement fondé à demander la réformation du jugement attaqué en ce sens.
Sur les intérêts légaux et leur capitalisation :
La CPAM de l’Eure a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l’indemnité mise à la charge du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil à compter du 15 octobre 2022, date d’enregistrement de son mémoire au greffe du tribunal administratif de Rouen. La capitalisation des intérêts a été demandée à cette même date. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 15 octobre 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la présente instance ait été à l’origine de dépens, de sorte que les conclusions de la CPAM de l’Eure tendant à ce que les dépens soient mis à la charge du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil doivent être rejetées.
En second lieu, les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, les sommes que la CPAM de l’Eure, demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il en va de même pour les demandes présentées au même titre par Mme A... et l’ONIAM, lesquels ont au demeurant la seule qualité d’observateurs dans la présente instance. Enfin, dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées au même titre par le CHI d’Elbeuf, Louviers-Val de Reuil.
DÉCIDE :
Article 1er : La somme de 454 385,77 euros que le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil a été condamné à verser à la CPAM de l’Eure au titre du remboursement de ses débours est ramenée à 121 999,76 euros (cent-vingt-et-un-mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf euros et soixante-seize centimes), avec intérêts au taux légal à compter du 15 octobre 2022. Les intérêts échus à la date du 15 octobre 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : Le CHI d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil est condamné à rembourser les débours exposés par la CPAM de l’Eure à partir du 11 février 2025, correspondant aux frais médicaux, pharmaceutiques et d’appareillage en lien avec le dommage subi par Mme A..., selon une échéance annuelle, sur présentation de justificatifs et dans la limite d’une somme restant à percevoir de 62 282,24 euros (soixante-deux-mille-deux-cent-quatre-vingt-deux euros et vingt-quatre centimes).
Article 3 : Le jugement n° 2201177 du 24 octobre 2024 du tribunal administratif de Rouen est réformé en ce qu’il a de contraire au présent arrêt.
Article 4 : Le surplus des conclusions des parties et des observateurs est rejeté.
Article 5 : Le présent arrêt sera notifié au centre hospitalier intercommunal d’Elbeuf-Louviers-Val de Reuil et à la caisse primaire d’assurance maladie de l’Eure.
Copie en sera adressée à Mme B... A... et à l’Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.
Délibéré après l’audience publique du 12 novembre 2025 à laquelle siégeaient :
- M. Benoît Chevaldonnet, président de chambre,
- M. Laurent Delahaye, président-assesseur,
- M. Guillaume Toutias, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 novembre 2025.
Le rapporteur,
Signé : G. ToutiasLe président de chambre,
Signé : B. Chevaldonnet
La greffière,
Signé : A-S. Villette
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent arrêt.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
par délégation,
La greffière