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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA69-22LY03528

COUR ADMINISTRATIVE D'APPEL DE LYON — Décision N° CAA69-22LY03528

jeudi 4 avril 2024

JuridictionCOUR ADMINISTRATIVE D'APPEL DE LYON
SectionCOUR ADMINISTRATIVE D'APPEL DE LYON
N° DossierCAA69-22LY03528
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation4ème chambre - formation à 3
Avocat requérantRIERA-TRYSTRAM-AZEMA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure

M. B a demandé au tribunal administratif de Grenoble de condamner l'Etat à lui verser la somme de 450 000 euros, augmentée des intérêts au taux légal, en réparation des préjudices résultant de l'abattage de son troupeau de bisons.

Par jugement n° 2005311 du 4 octobre 2022, le tribunal a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour

Par une requête et un mémoire (non communiqué) enregistrés le 5 décembre 2022 et le 17 novembre 2023, M. B, représenté par Me Thouvenot (SELAS RTA), demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 450 000 euros, augmentée des intérêts au taux légal ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'Etat est engagée, dès lors que l'arrêté du préfet de la Haute-Savoie du 18 juillet 2019 autorisant l'abattage du troupeau, non motivé et non notifié, a été pris par une autorité incompétente et que cette mesure était disproportionnée ;

- la responsabilité sans faute de l'Etat est engagée, sur le fondement de la rupture de l'égalité devant les charges publiques, compte tenu de la charge anormale engendrée par cette mesure de précaution ;

- l'arrêté litigieux lui a causé des préjudices tenant à la destruction de son troupeau, à une perte d'exploitation et à un préjudice moral, qui peuvent être évalués, respectivement, à 300 000 euros, 100 000 euros et 50 000 euros.

Par mémoire enregistré le 3 octobre 2023, le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire conclut au rejet de la requête.

Il expose que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 17 novembre 2023 par ordonnance du 5 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sophie Corvellec ;

- les conclusions de M. Bertrand Savouré, rapporteur public ;

- et les observations de Me Thouvenot pour M. B ;

Considérant ce qui suit :

1. Le 17 juillet 2019, le troupeau de bisons exploité par M. B s'est échappé de son enclos et a divagué sur le territoire des communes de Megève et de Saint-Gervais-les-Bains. Le préfet de la Haute-Savoie a ordonné leur capture, ou leur abattage, par arrêté du 18 juillet 2019, lequel a été exécuté par l'abattage du complet troupeau, le jour suivant. Par courrier notifié le 16 juin 2020, M. B a soumis au préfet une demande d'indemnisation des préjudices subis, laquelle a été rejetée par décision du 6 juillet 2020. M. B a alors saisi aux mêmes fins le tribunal administratif de Grenoble, qui a également rejeté sa demande par jugement du 4 octobre 2022 dont il relève appel.

Sur la responsabilité pour faute de l'Etat :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : () 7° Le soin d'obvier ou de remédier aux événements fâcheux qui pourraient être occasionnés par la divagation des animaux malfaisants ou féroces ". Aux termes de l'article L. 2215-1 du même code : " La police municipale est assurée par le maire, toutefois : () 2° Si le maintien de l'ordre est menacé dans deux ou plusieurs communes limitrophes, le représentant de l'Etat dans le département peut se substituer, par arrêté motivé, aux maires de ces communes () ; 3° Le représentant de l'État dans le département est seul compétent pour prendre les mesures relatives à l'ordre, à la sûreté, à la sécurité et à la salubrité publiques, dont le champ d'application excède le territoire d'une commune () ".

3. Il est constant que l'arrêté litigieux a été adopté alors que le troupeau exploité par M. B divaguait et après que sa présence a été constatée sur les territoires des communes de Megève et de Saint-Gervais-les-Bains. Par suite, le préfet de la Haute-Savoie était compétent, en vertu du 3° de l'article L. 2215-2 du code général des collectivités territoriales, pour adopter une mesure tendant à mettre fin à cette divagation, dont le champ d'application excédait le territoire d'une commune. M. B ne peut dès lors utilement se prévaloir du 2° du même article, et de l'obligation de motivation qui en résulte. Par ailleurs, à la supposer même établie, la circonstance que cet arrêté ne lui aurait pas été notifié est sans incidence sur la compétence du préfet pour adopter un tel arrêté. Le moyen tiré de l'incompétence du préfet de la Haute-Savoie doit ainsi être écarté.

4. En second lieu, il résulte de l'instruction que l'arrêté litigieux a autorisé l'abattage du troupeau composé de trois mâles, quatorze femelles et deux veaux, alors qu'il divaguait depuis la veille dans les alpages de Megève et de Saint-Gervais-les-Bains et à proximité de hameaux, tels que ceux du Planay et du Planellet, et de chemins de randonnée particulièrement fréquentés en saison estivale, tel que celui du tour du Mont Blanc. De plus, ainsi que l'indique le ministre de l'agriculture, ces animaux, dont certains peuvent atteindre une tonne et une vitesse de cinquante kilomètres par heure, peuvent se montrer agressifs, notamment les mères accompagnées de veaux. Contrairement à ce que soutient M. B, la divagation de ces animaux présentait, ainsi, un risque d'atteinte à la sécurité du public. Il ressort, par ailleurs, des attestations produites par M. B, du rapport de gendarmerie établi le 19 octobre 2020 ainsi que de la décision du 6 juillet 2020 non démentie sur ce point, qu'une tentative de rabattage du troupeau, entreprise le 17 juillet et poursuivie le lendemain avec la participation de M. B, n'a pas permis de le ramener à son enclos et que le recours à des seringues hypodermiques anesthésiantes a été écarté, non par volonté de privilégier l'abattage, mais en raison des risques encourus par les tireurs et des risques de dispersion du troupeau. En conséquence, en se prévalant de la possibilité (à laquelle aurait renoncé l'administration) de tenter de nouvelles opérations de rabattage ou d'installer un simple filet à moutons, et de l'usage de fusils hypodermiques dans les parcs zoologiques où les animaux sont parqués et à proximité immédiate des lieux de soins, M. B ne démontre pas qu'une solution réaliste, et à même de soustraire rapidement le public au risque encouru pour sa sécurité, aurait été raisonnablement envisageable. Par suite, et indépendamment du temps de marche nécessaire pour rejoindre le centre de la commune de Megève, dépourvu de toute pertinence compte tenu de la vitesse de déplacement de ces animaux, de l'absence de risque pour la sécurité routière et de l'absence de procédure pénale engagée, la mesure ordonnée par l'arrêté litigieux n'apparaît, contrairement à ce que prétend M. B, ni dépourvue de caractère nécessaire et adapté, ni disproportionnée.

Sur la responsabilité sans faute de l'Etat :

5. Il résulte de ce qui précède que l'abattage du troupeau de bisons de M. B a été ordonné en raison du danger grave et imminent que faisait courir sa divagation, notamment pour les usagers des chemins de randonnée. Cet abattage n'a ainsi été prononcé qu'en conséquence de l'incapacité de M. B à contenir son troupeau, en dépit des obligations de surveillance et de sécurité auxquelles il était tenu en sa qualité d'exploitant. Dans ces conditions, les conséquences de cette mesure n'excèdent pas les aléas qu'une telle exploitation comportait nécessairement. Il incombe dès lors à M. B les assumer, sans qu'il ne soit fondé à se prévaloir d'une rupture d'égalité devant les charges publiques.

6. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Grenoble a rejeté sa demande indemnitaire.

Sur les frais liés au litige :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés par M. B.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt est notifié à M. A B et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire. Copie en sera adressée au préfet de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Arbarétaz, président de chambre,

Mme Aline Evrard, présidente-assesseure,

Mme Sophie Corvellec, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2024.

La rapporteure,

S. CorvellecLe président,

Ph. Arbarétaz

La greffière,

F. Faure

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

N° 22LY02538

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