Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure
M. D... B... a demandé au tribunal administratif de Lyon d’annuler les décisions du 23 septembre 2024 par lesquelles la préfète du Rhône l’a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d’une durée de six mois, ainsi que l’arrêté du même jour par lequel la préfète du Rhône l’a assigné à résidence pendant une durée de quarante-cinq jours.
Par un jugement n° 2409875 du 14 octobre 2024, la magistrate désignée par la présidente du tribunal administratif a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour
Par une requête enregistrée le 15 novembre 2024, M. B..., représenté par Me Girard Nkouikani, demande à la cour :
1°) d’ordonner l’audition de Mme A... B... en application de l’article R. 625-1 du code de justice administrative ;
2°) d’annuler ce jugement du 14 octobre 2024 ;
3°) d’annuler ces décisions du 23 septembre 2024 ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
La décision portant obligation de quitter le territoire français :
– a été prise en méconnaissance du droit d’être entendu ;
– méconnaît les dispositions de l’article L. 251-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
– méconnaît les dispositions de l’article L. 251-1 du même code ;
– méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
– méconnaît les stipulations du 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
– est entachée d’erreur manifeste d’appréciation ;
La décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire :
– est illégale par voie de conséquence de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
La décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :
– est illégale par voie de conséquence de l’illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus de délai de départ volontaire ;
– la préfète n’a pas fait une pleine appréciation des circonstances de l’espèce et n’a pas vérifié que la décision portant interdiction de circulation ne portait pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ou une atteinte aux droits de ses enfants ;
La décision portant assignation à résidence :
– est illégale par voie de conséquence de l’illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus de délai de départ volontaire ;
– la préfète n’a pas fait une pleine appréciation des circonstances de l’espèce et n’a pas vérifié que la décision portant assignation à résidence ne portait pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ou une atteinte aux droits de ses enfants.
La requête a été communiquée à la préfète du Rhône qui n’a pas présenté d’observations.
Par une ordonnance du 20 août 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 18 septembre 2024.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
– la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
– la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
– la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
– le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
– le code de justice administrative ;
Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l’audience ;
La présidente de la formation de jugement ayant dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience ;
Après avoir entendu au cours de l’audience publique, le rapport de Mme Mauclair, présidente-assesseure.
Considérant ce qui suit :
M. B..., de nationalité bulgare, déclare être entré pour la première fois sur le territoire français en 2004. A la suite de son interpellation par les services de police et de son placement en garde-à-vue, le 22 septembre 2024, la préfète du Rhône, par des décisions du 23 septembre 2024, d’une part, l’a obligé de quitter le territoire français sans délai et lui a interdit de circuler sur le territoire français pour une durée de six mois et, d’autre part, l’a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Il relève appel du jugement du 14 octobre 2024 par lequel la magistrate désignée par la présidente du tribunal administratif de Lyon a rejeté sa demande d’annulation de ces décisions.
Sur les décisions du 23 septembre 2024 portant obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire et interdiction de circuler sur le territoire français :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment de l’attestation établie le 23 septembre 2024 à l’issue de l’audition de M. B... par les services de police et signée par l’intéressé, que celui-ci a, d’une part, été informé de ce que la préfète du Rhône pouvait prendre à son encontre une mesure d’éloignement et la mettre à exécution et, d’autre part, indiqué ne pas formuler d’observations. Par suite, le moyen tiré de la violation de son droit à être entendu doit être écarté.
En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 251-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Ne peuvent faire l’objet d’une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l’article L. 251-1 les citoyens de l’Union européenne ainsi que les membres de leur famille qui bénéficient du droit au séjour permanent prévu par l’article L. 234-1. ». Aux termes de l’article L. 234-1 du même code : « Les citoyens de l’Union européenne mentionnés à l’article L. 233-1 qui ont résidé de manière légale et ininterrompue en France pendant les cinq années précédentes acquièrent un droit au séjour permanent sur l’ensemble du territoire français. / Les ressortissants de pays tiers, membres de famille, acquièrent également un droit au séjour permanent sur l’ensemble du territoire français à condition qu’ils aient résidé en France de manière légale et ininterrompue pendant les cinq années précédentes avec le citoyen de l’Union européenne mentionné au premier alinéa. Une carte de séjour d’une durée de validité de dix ans renouvelable de plein droit leur est délivrée. ». L’article L. 233-1 de ce code prévoit : « Les citoyens de l’Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s’ils satisfont à l’une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie (…). ».
Il résulte des dispositions citées au point précédent qu’un citoyen de l’Union européenne ne dispose du droit de se maintenir sur le territoire national pour une durée supérieure à trois mois que s’il remplit l’une des conditions, alternatives, exigées à l’article L. 233-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, au nombre desquelles figure l’exercice d’une activité professionnelle en France. Par ailleurs, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne que la notion de travailleur, au sens du droit de l’Union européenne, doit être interprétée comme s’étendant à toute personne qui exerce des activités réelles et effectives, à l’exclusion d’activités tellement réduites qu’elles se présentent comme purement marginales et accessoires.
Il ressort de l’extrait du registre national des entreprises que M. B... a procédé, au 30 novembre 2015, à l’immatriculation de sa société spécialisée en ravalement de façades. S’il produit, pour la première fois en appel, des factures au nom de sa société ainsi que des contrats de « sous-traitance BTP » au titre des années 2021, 2022, 2023 et 2024 attestant de l’activité de son entreprise, il ressort toutefois des pièces du dossier et notamment des avis d’imposition sur les revenus des années 2020 à 2023, que M. B... et son épouse ne sont pas redevables de l’impôt sur le revenu, leur revenu fiscal de référence étant peu élevé ou nul. S’il ressort des extraits d’avis d’imposition établis en 2023 que le couple serait finalement redevable de l’impôt sur le revenu au titre des années 2020 et 2021, cette seule circonstance est insuffisante pour établir la réalité de l’activité professionnelle de M. B... qui ne justifie pas des revenus déclarés à son nom. Il produit également les comptes annuels de son entreprise pour les années 2020 à 2023 faisant état du chiffre d’affaires de l’entreprise, sans cependant apporter d’élément sur les revenus qu’il tirerait de son activité de chef d’entreprise. Ainsi, il n’établit ni qu’il exerce une activité professionnelle réelle et effective en France, ni qu’il dispose de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d’assistance sociale pendant les cinq années précédant la décision contestée et ne peut, dès lors, prétendre disposer d’un droit au séjour permanent au sens de l’article L. 234-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 251-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / (…) / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. / (…) / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. ».
Il résulte de ces dispositions que si les citoyens européens bénéficient d’avantages conférés par le droit de l’Union, en l’espèce, la liberté de circuler librement et de séjourner sur le territoire des Etats membres, le législateur peut, notamment pour la protection de l’ordre public, organiser un régime moins favorable que le droit commun pour ces déplacements, notamment lorsque leur comportement personnel constitue, du point de vue de l’ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l’encontre d’un intérêt fondamental de la société. Il appartient à l’autorité administrative d’un Etat membre qui envisage de prendre une mesure d’éloignement à l’encontre d’un ressortissant d’un autre Etat membre de ne pas se fonder sur la seule existence d’une infraction à la loi, mais d’examiner, d’après l’ensemble des circonstances de l’affaire, si la présence de l’intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L’ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.
Il ressort des pièces du dossier que, le 22 septembre 2024, l’épouse de M. B... a déposé une plainte pour des faits de violences aggravées sur conjoint. Elle a indiqué, dans le cadre de sa plainte, avoir été victime de la part de M. B..., alors en état d’ébriété, d’insultes et de menaces de mort devant ses trois enfants. Il a ensuite jeté en sa direction un verre qui s’est brisé contre le mur occasionnant un trou. Il s’en est également pris à sa fille âgée de onze ans la menaçant de lui lancer un verre si elle persistait à lui adresser la parole. Au cours de son audition, M. B..., qui a déclaré ne pas se souvenir des menaces qu’il aurait proférées à l’encontre de son épouse, a toutefois reconnu les faits de violence commis la veille. Il ressort également du procès-verbal de son audition que M. B... a admis consommer de l’alcool « presque tous les week-ends » et être agressif quand il est alcoolisé, corroborant ainsi les dires de son épouse, selon lesquels « à chaque fois qu’il est alcoolisé, il est violent physiquement et verbalement ». Par ailleurs, si M. B... n’admet pas avoir été violente depuis 2013, contrairement aux allégations de son épouse, il reconnaît toutefois lui avoir porté des coups de clé dans le ventre en 2021 alors qu’elle était enceinte. Dans ces conditions, compte tenu de la gravité des faits ayant justifié son interpellation, de leur réitération et de la dangerosité de son comportement pour ses proches et de ce que la lutte contre les violences faites aux femmes a été proclamée « grande cause des quinquennats présidentiels 2017-2022 et 2022-2027 » et constitue le premier pilier du plan interministériel pour l'égalité entre les femmes et les hommes pour les années 2023 à 2027, le comportement de M. B..., bien qu’inconnu jusqu’alors de services de police, est, dans les circonstances de l’espèce, de nature à constituer, du point de vue de l’ordre public et de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. Par suite, la préfète du Rhône n’a pas fait une inexacte application des dispositions de l’article L. 251-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile en obligeant M. B... à quitter le territoire français sans délai.
En quatrième lieu, si M. B... soutient être entré en France en 2004, il n’établit la réalité de son séjour qu’à compter du 19 mars 2010, date à laquelle il s’est vu délivrer un titre de séjour en qualité de ressortissant de l’Union européenne. S’il se prévaut de la présence de son épouse et de leurs trois enfants nés en 2011, 2013 et 2021, son épouse a déclaré, dans le cadre de la plainte qu’elle a déposée à l’encontre de M. B..., qu’elle envisage de divorcer. Par ailleurs, il ne justifie pas, ainsi qu’il a été dit, par les pièces produites, du caractère réel et effectif de son activité. Enfin, eu égard aux faits qui lui sont reprochés, tels que décrits au point 8, sa présence en France constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société française. Dans ces circonstances, et compte tenu des considérations d’ordre public précédemment exposées, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne porte pas à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit, dès lors, être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant doit également être écarté.
En ce qui concerne les autres décisions :
M. B... reprend les moyens déjà soulevés en première instance, tirés de ce qu’en lui interdisant de circuler sur le territoire français, la préfète n’a pas fait une pleine appréciation des circonstances de l’espèce et n’a pas vérifié que sa décision ne portait pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ou aux droits de ses enfants. Il y a lieu de les écarter par adoption des motifs retenus par la magistrate désignée dans son jugement.
11. Compte tenu de ce qui précède, les décisions portant refus de délai de départ volontaire et interdiction de circuler sur le territoire français ne sont pas illégales en conséquence des illégalités successives invoquées.
Sur l’arrêté du 23 septembre 2024 portant assignation à résidence :
En premier lieu, il résulte de ce qui est jugé aux points 2, 5, 8, 9 et 11 que l’arrêté portant assignation à résidence n’est pas illégal en conséquence de l’illégalité invoquée des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus de délai de départ volontaire.
En second lieu, M. B... reprend les moyens déjà soulevés en première instance, tirés de ce que la préfète n’a pas fait une pleine appréciation des circonstances de l’espèce et n’a pas vérifié que sa décision ne portait pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ou une atteinte aux droits de ses enfants. Il y a lieu de les écarter par adoption des motifs retenus par la magistrate désignée dans son jugement.
Il suit de là , sans qu’il soit besoin d’ordonner l’audition de son épouse en application des dispositions de l’article R. 625-1 du code de justice administrative, que M. B... n’est pas fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, la magistrate désignée du tribunal administratif de Lyon a rejeté sa demande. Par suite, sa requête doit être rejetée, y compris les conclusions présentées au titre des frais du litige.
DÉCIDE :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. D... B... et au ministre de l’intérieur.
Copie sera adressée à la préfète du Rhône.
Délibéré après l’audience du 30 septembre 2025 à laquelle siégeaient :
Mme Céline Michel, présidente de chambre,
Mme Anne-Gaëlle Mauclair, présidente-assesseure,
Mme Gabrielle Maubon, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2025.
La rapporteure,
A.-G. Mauclair
La présidente,
C. Michel
La greffière,
F. Prouteau
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,