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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-20VE01100

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-20VE01100

jeudi 2 juin 2022

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-20VE01100
TypeDécision
Recoursplein contentieux
Formation5ème chambre
Avocat requérantOUADAH-BENGHALIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. B A a demandé au tribunal administratif de Versailles de condamner le collège Henri Wallon de Vigneux-sur-Seine à lui verser une indemnité de 6 050,76 euros en réparation de son préjudice professionnel et une indemnité de 10 000 euros en réparation de son préjudice moral résultant de l'illégalité de la décision de licenciement pour abandon de poste du 8 juin 2015 et de mettre à la charge du collège la somme de 2 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Par un jugement n° 1803665 du 3 février 2020, le tribunal administratif de Versailles a condamné l'Etat à verser à M. A une indemnité au titre de son préjudice financier subi pour la période du 8 juin 2015 au 31 août 2015, l'a renvoyé devant le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports pour qu'il soit procédé à la liquidation des sommes dues selon les modalités qu'il a définies et a mis à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 3 avril 2020, le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports demande à la cour d'annuler ce jugement.

Il soutient que la responsabilité de l'Etat ne peut être retenue s'agissant des conséquences dommageables de l'illégalité de la décision prise par le collège Henri Wallon.

Par un mémoire et une pièce complémentaire, enregistrés respectivement les 16 août 2021 et 23 février 2022, M. A, représenté par Me Rochefort, avocate, demande à la cour :

1°)à titre principal, de condamner l'Etat et le collège Henri Wallon à lui verser la somme de 16 050,76 euros en réparation de ses préjudices résultant de l'illégalité de son licenciement, avec intérêts et capitalisation ;

2°)à titre accessoire, de mettre à la charge de l'Etat et du collège Henri Wallon la somme de 2 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il est fondé à rechercher la responsabilité de l'Etat ou du collège ;

- la décision d'éviction du 8 juin 2015 est illégale et fautive ; le directeur du collège était incompétent pour rompre son contrat ;

- le tribunal administratif a commis une erreur de droit et une erreur manifeste d'appréciation en retenant à son encontre une part de responsabilité dans les conséquences dommageables de la décision illégale d'éviction ;

- son préjudice doit être réparé intégralement ;

- son préjudice matériel s'établit à la somme de 6 050,76 euros ;

- son préjudice moral s'établit à la somme de 10 000 euros.

La procédure a été communiquée au collège Henri Wallon de Vigneux-sur-Seine qui n'a pas produit d'observations en défense.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Versailles du 3 juin 2021.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'éducation ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, notamment son article 37 ;

- le décret n° 2003-484 du 6 juin 2003 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les conclusions de Mme Sauvageot, rapporteure publique,

- et les observations de Me Rochefort, pour M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été recruté par le collège Henri Wallon de Vigneux-sur-Seine dans le cadre d'un contrat à durée déterminée du 2 mars au 31 août 2015 en qualité d'assistant d'éducation. Par une décision du 8 juin 2015, le principal du collège l'a licencié pour abandon de poste à compter du 28 mai 2015. Par un jugement du 22 décembre 2017, le tribunal administratif de Versailles a annulé la décision d'éviction du 8 juin 2015 au motif que la mise en demeure établie par l'administration de reprendre son poste ou de fournir un justificatif d'absence n'était assortie d'aucun délai. Le 20 janvier 2018, M. A a formé une demande indemnitaire préalable auprès du principal du collège tendant à la réparation des préjudices matériel et moral qu'il estimait avoir subis du fait de l'illégalité de la mesure d'éviction du 8 juin 2015. Par un jugement du 3 février 2020, le tribunal administratif de Versailles, après avoir jugé que le comportement de M. A était à l'origine de la moitié de son préjudice financier, a condamné l'Etat à verser à M. A une indemnité au titre de ce préjudice pour la période du 8 juin 2015 au 31 août 2015 et a renvoyé M. A devant le ministre de l'éducation nationale pour qu'il soit procédé à la liquidation des sommes dues. Il a également mis à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Le ministre de l'éducation nationale relève appel de ce jugement du 3 février 2020 en tant qu'il retient la responsabilité de l'Etat. Par la voie de l'appel incident et de l'appel provoqué, M. A sollicite la condamnation de l'Etat et du collège Henri Wallon à lui verser la somme de 16 050,76 euros en réparation de ses préjudices matériel et moral et sollicite le versement à son conseil de la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'éducation : " Les collèges, les lycées et les établissements d'éducation spéciale sont des établissements publics locaux d'enseignement. () ". Aux termes de l'article L. 916-1 du même code : " Des assistants d'éducation sont recrutés par les établissements d'enseignement mentionnés au chapitre II du titre Ier et au titre II du livre IV pour exercer des fonctions d'assistance à l'équipe éducative en lien avec le projet d'établissement, notamment pour l'encadrement et la surveillance des élèves () Les assistants d'éducation sont recrutés par des contrats d'une durée maximale de trois ans, renouvelables dans la limite d'une période d'engagement totale de six ans. () ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'un établissement public local d'enseignement, qui est doté de la personnalité morale, peut recruter par contrat des assistants d'éducation pour exercer des fonctions d'assistance à l'équipe éducative en lien avec le projet d'établissement. Dès lors, les éventuelles fautes commises dans l'exécution de ce contrat sont de nature à engager la seule responsabilité de cet établissement et non celle de l'Etat. Par suite, le ministre de l'éducation nationale est fondé à soutenir que c'est à tort que le tribunal administratif de Versailles a condamné l'Etat à indemniser M. A des préjudices qu'il aurait subis du fait de l'illégalité fautive de la décision de licenciement prise par le principal du collège Henri Wallon le 8 juin 2015.

Sur la responsabilité du collège Henri Wallon :

4. En premier lieu, d'une part, en vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité.

5. D'autre part, l'obligation pour l'administration, dans la mise en demeure qu'elle doit préalablement adresser à l'agent, de lui impartir un délai approprié pour reprendre son poste ou rejoindre son service, constitue une condition nécessaire pour que soit caractérisée une situation d'abandon de poste, et non une simple condition de procédure de la décision de radiation des cadres pour abandon de poste.

6. Il résulte de l'instruction que, par le jugement du 22 décembre 2017, le tribunal administratif de Versailles a annulé la décision de licencier M. A au motif que la mise en demeure de l'administration de reprendre son poste ou de fournir un justificatif n'était assortie d'aucun délai. L'illégalité de la décision du 8 juin 2015 prononçant le licenciement de M. A pour abandon de poste engage la responsabilité pour faute du collège Henri Wallon. En outre, contrairement à ce que le collège a soutenu en première instance, le motif d'annulation de la décision de licenciement de M. A n'est pas fondé sur une simple irrégularité de procédure mais repose, au fond, sur le caractère injustifié de cette décision. Ainsi, il n'y a pas lieu de rechercher si la décision de licenciement de M. A était justifiée au fond.

7. En deuxième lieu, si le collège a soutenu que M. A était effectivement en situation d'abandon de poste et qu'il a commis une faute de nature à exonérer l'administration de sa responsabilité en refusant de rejoindre son poste, il résulte de ce qui a été dit au point ci-dessus qu'il ne pouvait être regardé comme étant en situation d'abandon de poste dès lors qu'aucun délai approprié ne lui avait été imparti pour reprendre son poste ou rejoindre son service. Toutefois, M. A, placé en congé de maladie du 5 mai 2015 au 11 mai 2015, puis du 29 mai 2015 au 15 juin 2015, n'a manifestement pas adopté une attitude diligente en ne communiquant pas ses arrêts de maladie à son employeur dans les délai impartis. En outre, son absence du 28 mai 2015 est injustifiée, celle-ci n'étant pas couverte par les arrêts de maladie précités. Dans ces conditions, M. A a commis une faute de nature à exonérer la responsabilité du collège à concurrence de 50 % des préjudices subis par l'intéressé.

8. En troisième lieu, pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte de rémunération ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions. Enfin, il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations que l'agent a pu se procurer par son travail au cours de la période d'éviction.

9. M. A sollicite une indemnité réparant son préjudice financier calculée sur une période de trois mois entre juin et août 2015. Dans son principe, ce préjudice doit être regardé comme présentant un lien direct et certain avec l'illégalité de la décision de licenciement du 8 juin 2015. L'indemnité d'éviction réparant ce préjudice doit toutefois être calculée non au regard du montant de la rémunération brute de M. A mais au regard de la rémunération nette qu'il a perçue au mois d'avril 2015, soit la somme de 1 224,71 euros, sur une période de trois mois correspondant à la durée d'exécution de son contrat, et en déduisant de cette somme, celles versées à l'intéressé au cours de cette période au titre du revenu de solidarité active, soit 452,21 euros par mois. Ainsi, M. A est fondé à demander la condamnation du collège à lui verser 50 % de la somme totale de 2 317,50 euros au titre de son préjudice matériel, soit la somme de 1 158,75 euros.

10. En revanche, à supposer même que M. A pouvait prétendre au versement de l'allocation d'aide au retour à l'emploi au cours de la période comprise entre le 8 juin 2015 et le 31 juillet 2015 comme il le fait valoir et que le collège aurait tardé à lui fournir les documents permettant son inscription auprès de Pôle Emploi, l'indemnité d'éviction à laquelle il peut prétendre ne saurait avoir pour effet de lui procurer un avantage financier supérieur à celui correspondant à la perte de rémunération qu'il a effectivement subie du fait de l'illégalité de son licenciement. Ainsi, le montant de l'allocation d'aide au retour à l'emploi auquel M. A aurait pu prétendre au cours de cette période ne saurait s'ajouter à l'indemnité d'éviction telle que fixée ci-dessus.

11. En dernier lieu, un agent public qui a été recruté par un contrat à durée déterminée ne bénéficie ni d'un droit au renouvellement de son contrat ni, à plus forte raison, d'un droit au maintien de ses clauses, si l'administration envisage de procéder à son renouvellement.

12. M. A sollicite l'indemnisation de son préjudice moral en soutenant que les conditions de son licenciement ont été particulièrement déroutantes et douloureuses, qu'il n'a pu percevoir rapidement l'aide au retour à l'emploi, qu'il est resté sans ressources et a été privé de la chance de voir son contrat renouvelé. Toutefois, alors même que la mise en demeure du 2 juin 2015 adressée à M. A et reçue par lui le 4 juin 2015 ne lui a pas imparti un délai pour justifier son absence, il ne résulte pas de l'instruction que ce dernier a effectivement envoyé à l'administration les arrêts de travail dont il a bénéficié à compter du 29 mai 2015 ou qu'il était dans l'impossibilité d'y procéder pour un motif indépendant de sa volonté. Dans les circonstances de l'espèce, les conditions de licenciement de M. A ne peuvent être regardées comme ayant présenté un caractère déroutant ou douloureux justifiant l'allocation d'une indemnité en réparation de son préjudice moral. En outre, M. A ayant bénéficié du revenu de solidarité active dès le mois de juin 2015 n'est pas resté sans ressources. Enfin, M. A ne démontre pas qu'il aurait eu une chance sérieuse de voir son contrat renouvelé, notamment, au vu de la faible ancienneté de son affectation au collège Henri Wallon, depuis mars 2015. Par suite, M. A ne justifie d'aucun préjudice moral directement en lien avec l'illégalité de son licenciement par le collège.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander la condamnation du collège Henri Wallon à lui verser la somme de 1 158,75 euros en réparation de ses préjudices résultant de l'illégalité de la décision de licenciement du 8 juin 2015, avec intérêts au taux légal à compter du 26 janvier 2018, date de réception par l'administration de sa demande indemnitaire préalable, et capitalisation de ces intérêts à compter du 16 août 2021, date à laquelle cette capitalisation a été demandée, ainsi qu'à chaque échéance annuelle ultérieure.

Sur les frais liés au litige :

14. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Rochefort, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge du collège Henri Wallon de Vigneux-sur-Seine le versement à Me Rochefort de la somme de 2 000 euros.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement n°1803665 du 3 février 2020 du tribunal administratif de Versailles est annulé.

Article 2 : Le collège Henri Wallon de Vigneux-sur-Seine est condamné à verser à M. A la somme de 1 158,75 euros avec intérêts au taux légal à compter du 26 janvier 2018 et capitalisation des intérêts à compter du 16 août 2021 ainsi qu'à chaque échéance annuelle ultérieure.

Article 3 : Le collège Henri Wallon versera à Me Rochefort la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Rochefort renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à M. B A, au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, au collège Henri Wallon de Vigneux-sur-Seine et à Me Magali Rochefort.

Délibéré après l'audience du 18 mai 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Signerin-Icre, présidente de chambre,

M.D, président assesseur,

M. Toutain, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juin 2022.

Le rapporteur,

G. D La présidente,

C. Signerin-Icre La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

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