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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-20VE01883

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-20VE01883

mardi 16 mai 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-20VE01883
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantLECOURT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme I A, veuve C, Mme K C, tant en son nom propre qu'en qualité de représentante légale de sa fille mineure D C, Mme N C, Mme J C, tant en son nom propre qu'en qualité de représentante légale de son fils mineur Q C et O C, ont demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise :

- d'annuler la décision du 12 décembre 2017 par laquelle le centre hospitalier Simone Veil a rejeté leur demande préalable d'indemnisation des préjudices subis du fait du décès de M. L C ;

- de condamner le centre hospitalier Simone Veil à verser à Mme I C la somme de 193 237,36 euros, à Mmes K C, Marie-Laure C, Béatrice C et Céleste C, la somme de 30 000 euros chacune, à Mme K C, la somme de 17 000 euros en sa qualité de représentante légale de Mme D C, à Mme J C, la somme de 20 000 euros en sa qualité de représentante légale de son fils Q C, en réparation des préjudices subis du fait du décès de M. L C ;

- de condamner le centre hospitalier Simone Veil à verser la somme de 15 000 euros à Mmes I C, K C, Marie-Laure C, Béatrice C et Céleste C en leur qualité de co-héritières de M. L C, en réparation du préjudice moral subi par ce dernier avant son décès.

par un jugement n° 1800977 du 11 juin 2020, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté leurs demandes.

Procédure devant la cour :

par un arrêt du 4 janvier 2022, la cour a ordonné une expertise médicale avant de statuer sur la requête, enregistrée le 3 août 2020, complétée après cet arrêt avant dire droit par un mémoire enregistré le 14 septembre 2022, par laquelle Mme I A, veuve C, Mme K C, tant en son nom propre qu'en qualité de représentante légale de sa fille mineure D C, Mme N C, Mme J C, Mme H C et M. Q C, représentés par Me Lecourt, avocat, demandent à la cour, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler le jugement du tribunal administratif de Cergy-Pontoise ;

2°) d'annuler la décision du 12 décembre 2017 par laquelle le centre hospitalier Simone Veil a rejeté leur demande préalable d'indemnisation des préjudices subis du fait du décès de M. L C ;

3°) de condamner le centre hospitalier Simone Veil à verser :

- à Mme I A, veuve C, les sommes de :

- 30 000 euros à titre de dommages et intérêts en réparation du préjudice moral lié à la perte de son époux ;

- 5 000 euros à titre de dommages et intérêts en réparation du préjudice moral résultant de la déloyauté dans l'information donnée par le centre hospitalier ;

- 36 579,60 euros au titre des arrérages échus liés à la perte de revenus résultant du décès de son époux ;

- 96 545,76 euros au titre de la perte de revenus futurs liée au décès de son époux ;

- 10 000 euros au titre de la perte de la contribution bénévole de M. L C ;

- 15 112 euros au titre des frais d'inhumation et de sépulture ;

- à Mmes K, Marie-Laure, Béatrice et Céleste C, les sommes de :

- 25 000 euros chacune à titre de dommages et intérêts en réparation du préjudice moral causé par le décès de leur père ;

- 5 000 euros chacune à titre de dommages et intérêts en réparation du préjudice moral résultant de la déloyauté dans l'information donnée par le centre hospitalier ;

- à M. Q C, la somme de 20 000 euros à titre de dommages et intérêts en réparation du préjudice moral subi du fait du décès de son grand-père ;

- à Mme K C, en sa qualité de représentante légale d'Ozanne C, sa fille mineure, la somme de 17 000 euros à titre de dommages et intérêts en réparation du préjudice moral subi du fait du décès de M. L C ;

- à Mmes I, K, Marie-Laure, Béatrice et Céleste C, en leur qualité de co-héritières de M. L C, la somme de 15 000 euros à titre de dommages et intérêts en réparation du préjudice moral subi par ce dernier avant son décès ;

5°) de mettre à la charge du centre hospitalier Simone Veil le versement à Mmes I, K, Marie-Laure, Béatrice et Céleste C, d'une somme de 7 600 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et les frais d'expertises de première instance et d'appel.

Ils soutiennent que :

- le jugement est irrégulier pour n'avoir pas statué sur la faute tenant à la déloyauté du centre hospitalier à leur égard dans l'information qui leur a été donnée ;

- la responsabilité du centre hospitalier Simone Veil est engagée en raison de plusieurs fautes ; deux fautes dans le fonctionnement du service, consistant pour l'une en un retard dans la prise en charge de M. L C qui n'a pas été orienté en urgence véritable, et pour l'autre en un défaut de surveillance ; une faute médicale tenant à l'erreur de diagnostic conduisant à la mise en œuvre de traitements de manière tardive et inadaptée ; une faute tenant à la déloyauté dans l'information qui leur a été donnée ;

- le décès de M. L C trouve sa cause dans les fautes commises lors de la prise en charge par le service des urgences, qui ont abouti à lui faire perdre une chance sérieuse de continuer à vivre, alors qu'une chirurgie viscérale entreprise à temps aurait permis de soigner M. L C de l'affection dont il souffrait ; la perte de chance d'éviter le décès qui sera fixée par la cour est importante ;

- par conséquent, ils sont fondés à obtenir l'indemnisation de leurs préjudices propres, soit un préjudice moral résultant du décès de leur époux, père et grand-père, un préjudice moral résultant de la déloyauté dans l'information qui a été donnée par le centre hospitalier à l'épouse et aux filles de M. C, un préjudice économique subi par l'épouse de M. C, qui doit être évalué sur la base des tables de mortalité et se décompose en arrérages échus et en une perte de revenus futurs ; à cet égard, la part d'auto-consommation peut être limitée à 25 % des revenus de la victime ; un préjudice tenant à une perte économique directe de gains et l'augmentation des dépenses et charges résultant de la perte de contribution en nature apportée à son foyer par M. C, laquelle peut être indemnisée de manière forfaitaire ; ils ont également droit à l'indemnisation du préjudice moral subi par M. C avant son décès tenant au fait de se voir mourir seul, et à l'indemnisation des frais d'obsèques.

par des mémoires en défense, enregistrés les 30 septembre 2020 et 22 novembre 2022, le centre hospitalier Simone Veil d'Eaubonne Montmorency, représenté par Me El Kaim, avocat, conclut, dans le dernier état de ses écritures :

- à titre principal au rejet de la requête des consorts C et à la mise à la charge de ces derniers d'une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

- à titre subsidiaire, à ce qu'il ne soit fait droit qu'au préjudice d'impréparation des consorts C, à ce que l'indemnisation de leur préjudice moral soit ramenée à de plus justes proportions et au rejet des autres demandes indemnitaires.

Il fait valoir que :

- l'expertise intervenue en première instance a méconnu le principe du contradictoire ;

- sa responsabilité ne saurait être engagée, aucune des fautes invoquées n'étant établie ;

- les consorts C n'apportent aucune preuve d'une faute commise par le personnel médical quant aux informations qui leur ont été communiquées sur l'état de santé de M. L C ;

- il n'y a pas de lien de causalité établi entre les fautes alléguées et les préjudices invoqués ;

- subsidiairement, compte tenu de l'état antérieur du patient et de la prise en charge initiale par SOS Médécins et le SAMU, le taux de perte de chance sur lequel se baserait l'indemnisation des proches de M. L C ne devrait pas excéder 20 % ;

- le cas échéant, seul un préjudice d'impréparation peut être indemnisé, en l'absence de certitude quant aux chances de survie de M. L C au-delà du 17 décembre 2011 ;

- les demandes indemnitaires doivent être ramenées à de plus justes proportions, ou rejetées en l'absence d'existence ou de lien avec la survenance du décès le 17 décembre 2011.

La procédure a été communiquée à la Caisse primaire d'assurance maladie du Val-d'Oise qui n'a pas présenté d'observations.

par ordonnance du président de la chambre du 1er décembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 10 janvier 2023 à 12 heures, en application de l'article R. 613-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- l'ordonnance du 20 mai 2014 par laquelle le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a liquidé et taxé les frais de l'expertise réalisée par le docteur F ;

- l'ordonnance du 10 février 2022 par laquelle le président de la cour a désigné le docteur E B pour procéder à l'expertise ;

- l'ordonnance du 18 mai 2022 par laquelle le président de la cour a liquidé et taxé à la somme de 1 250 euros les frais de l'expertise réalisée par le docteur E B ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme G,

- les conclusions de Mme Viseur-Ferré, rapporteure publique,

- les observations de Me Lecourt pour les consorts C, et celles de Me Delatte pour le centre hospitalier Simone Veil d'Eaubonne Montmorency.

Une note en délibéré, présentée pour le centre hospitalier Simone Veil d'Eaubonne Montmorency, a été enregistrée le 20 avril 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. L C, né le 6 avril 1934, a été victime de deux malaises avec perte de connaissance, à son domicile, le 15 décembre 2011 entre 22 et 23 heures. Le soir même un médecin de SOS Médecins a effectué une visite domiciliaire, pratiqué un électrocardiogramme, dont les résultats ont été considérés comme normaux, et prescrit une prise de sang qui a été réalisée à domicile le lendemain matin. Au vu des résultats de ces analyses de sang, et sur prescription du cardiologue traitant de M. L C, ce dernier a été pris en charge par les services du SAMU et admis aux urgences du centre hospitalier Simone Veil d'Eaubonne-Montmorency le 16 décembre 2011 à 14 heures 47. M. L C a été victime d'un premier arrêt cardiaque le 17 décembre 2011, aux alentours de 8 heures 30, puis d'un second à 11 heures. Le décès de M. C a été constaté à 15 heures 18. Mme I A, veuve C, son épouse, Mmes K C, Marie-Laure C, Béatrice C et Céleste C, ses filles, Mme K C en sa qualité de représentante légale de sa fille mineure Mlle D C, et M. Q C, petit-fils de M. L C, relèvent appel du jugement du 11 juin 2020 par lequel le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté leurs demandes tendant à la condamnation du centre hospitalier Simone Veil à les indemniser des préjudices résultant du décès de M. L C.

Sur la régularité du jugement :

2. Les consorts C soutiennent que le jugement attaqué serait irrégulier du fait d'une omission à statuer sur l'existence d'une faute résultant de la déloyauté du centre hospitalier Simone Veil à leur égard dans l'information qui leur a été donnée avant et après le décès de M. L C. Toutefois, il ressort des écritures de première instance que les demandeurs, qui n'ont pas invoqué de faute dans le droit du patient d'être informé, ont seulement invoqué l'attitude du centre hospitalier pour étayer leur demande indemnitaire présentée au titre du préjudice moral. En tout état de cause, à supposer même qu'ils puissent être regardés comme ayant soulevé cette circonstance au titre des fautes qu'ils entendaient caractériser, les informations en cause sont celles dont le centre hospitalier Simone Veil avait connaissance quant à l'état de santé de M. C et à la prise en charge mise en œuvre pour ce dernier. Dans ces conditions, dès lors qu'il a examiné la faute médicale invoquée par les consorts C, le tribunal administratif n'a pas omis de statuer sur l'un des fondements de responsabilité invoqués par les demandeurs. Le moyen doit dès lors être écarté.

Sur la responsabilité du centre hospitalier Simone Veil :

3. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport du docteur B, que M. L C est décédé d'un arrêt circulatoire par hypovolémie majeure. L'hypovolémie sévère avec pression artérielle basse existante lors de l'arrivée aux urgences a été négligée d'abord par l'infirmière d'accueil et d'orientation au vu du délai d'attente avant examen médical, soit plus de 2 heures et demi en dépit de la connaissance d'un malaise, d'une pression artérielle 8/5 remontant à 10/5 jambes surélevées et une hémoglobine chiffrée à 7 g., puis par le médecin urgentiste, dont les conclusions notées à 17 heures 27 sont analysées comme discordantes par l'expert, et en tout état de cause, n'évoquent ni le taux d'hémoglobine bas, ni l'évolution carcinologique. En dépit de deux malaises de type syncope sans douleur thoracique, notés par le médecin vers 19 heures 30, la radiographie de l'abdomen, réalisée sans préparation le 16 décembre vraisemblablement en début de soirée, évoque une occlusion dans un contexte de néoplastie colique de 2009, dont la mention figurait sur la feuille d'intervention de l'ambulance du SAMU mais n'a pas été reprise par le médecin urgentiste. Ainsi, en dépit du suivi et des examens réalisés, tel qu'ils sont décrits par le centre hospitalier Simone Veil dans ses écritures, l'expert estime que les actes de diagnostic conformes aux règles de l'art n'ont pas été mis en œuvre lors de la prise en charge initiale de M. C par le médecin urgentiste. S'agissant de la suite de la prise en charge, le scanner abdominal réalisé pendant la nuit du 16 au 17 décembre a donné lieu à un compte rendu discordant quant à l'existence d'une occlusion, sans mention de l'antécédent de cancer colique avec néoplastie. L'état de choc, manifesté par des troubles de la conscience et une agitation, et confirmé par un tableau d'occlusion avec hypovolémie, qualifié d'évident par l'expert dans son rapport, dont un taux d'hémoglobine passé de 7 g. la veille au matin à 6,5 g. au cours de la nuit, n'ayant pas amené le médecin des urgences à prévenir le réanimateur, l'expert conclut que les soins prodigués pendant la nuit du 17 décembre n'ont pas été conformes aux données acquises de la science. Le réanimateur n'a été prévenu que lors du passage en état de coma de M. C, vers 6 heures, et les hypothèses diagnostic évoquées par l'équipe médico-chirurgicale, lors de la phase de défaillance hémodynamique majeure, soit à compter de 8 heures, sont jugées cohérentes par l'expert au regard du peu d'éléments à la disposition de cette équipe, les soins prodigués à ce stade étant qualifiés de conformes aux données acquises de la science, aucune thérapeutique n'étant alors plus possible. L'expert conclut que le décès trouve son origine dans une occlusion survenant sur un tableau d'hypovolémie présente à l'arrivée aux urgences et d'autant moins bien tolérée du fait de l'absence de mécanisme d'adaptation en raison du traitement prescrit à M. C. Ces éléments d'ordre médical ne sont pas sérieusement contredits en défense.

En ce qui concerne le défaut de surveillance :

5. Il est constant qu'à son arrivée au service des urgences du centre hospitalier Simone Veil, M. L C a été placé par l'infirmière d'accueil et d'orientation qui l'a examiné, en zone d'attente couchée. De ce fait, le patient n'a été vu par un médecin qu'au moins deux heures plus tard. Si, ainsi que le centre hospitalier le fait valoir en défense, l'intéressé ne présentait à son arrivée " aucun signe de choc particulier ", il ressort en revanche du rapport d'expertise que les éléments médicaux transmis au service par le SAMU, notamment une tension et un taux d'hémoglobine bas dans un contexte connu de néoplastie colique de 2009, n'ont aucunement été pris en compte. Ainsi, indépendamment du suivi infirmier minimal et des examens médicaux pratiqués, cette absence d'exploitation et de transmission en interne d'informations connues et décisives quant à l'état de santé du patient, qui a empêché la mise en œuvre d'une surveillance et de soins adaptés à l'état de santé dégradé de M. L C, constitue une faute dans le fonctionnement du service.

En ce qui concerne le retard dans la prise en charge :

6. Il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que l'absence de prise en compte du tableau clinique connu de M. L C a conduit le service des urgences à ne pas prendre en charge ce patient dans les délais requis, en l'absence notamment de transfusion sanguine dès l'admission de ce dernier et de réalisation d'une dérivation colique dès le 16 décembre selon les indications de l'expert qui ne sont pas sérieusement contredites. A cet égard, le centre hospitalier Simone Veil ne peut utilement faire valoir en défense un retard exonératoire dans l'hospitalisation de M. L C causé par SOS médecins et le SAMU, l'expert affirmant qu'une intervention chirurgicale, qu'il qualifie de simple et rapide, demeurait possible à ce stade. Pour justifier des diligences effectuées notamment par le médecin urgentiste, le défendeur s'appuie sur les déclarations du docteur P du 26 février 2014. Toutefois, au vu de leur date de rédaction, largement postérieure aux faits, celles-ci sont insuffisantes à établir que M. L C aurait été ausculté par un médecin dès 16 heures 38, cet examen n'étant noté qu'à 17 heures 27. En outre, l'expert a indiqué que ces déclarations ne correspondent ni aux informations présentes dans le dossier médical et paramédical transmis par le centre hospitalier, lesquelles sont partielles, ni aux déclarations de la famille, présente à l'hôpital jusque vers 23 heures. Dans ces conditions, la faute dans le fonctionnement du service, révélée par un retard dans la prise en charge de M. L C, est également établie.

En ce qui concerne l'erreur de diagnostic :

7. Au vu de ce qui précède, d'une part, l'absence de contrôle de l'hémoglobine, de bilan complet, d'abord veineux et de transfusion, durant plusieurs heures, alors qu'il est établi que M. L C présentait une tension et un taux d'hémoglobine bas dès son arrivée au service des urgences, et d'autre part, l'absence de rééquilibration des désordres hydro-électrolytiques face à l'évocation d'une occlusion sur lésion sténosante du fait de l'apparition du syndrome abdominal et au vu de la radiographie réalisée dans un contexte connu de néoplastie, ont privé M. C du bénéfice d'une intervention chirurgicale, dès le 16 décembre, visant la réalisation d'une dérivation colique, que le docteur B qualifie de simple et rapide à ce stade, mais rendue impossible à la suite de la défaillance hémodynamique et du premier arrêt cardiaque. Dans ces conditions, le centre hospitalier Simone Veil a commis une erreur de diagnostic au regard des données acquises de la science entrainant une absence de mise en œuvre dans les délais requis de la thérapeutique adaptée.

En ce qui concerne la faute de déloyauté :

8. Les consorts C invoquent une faute du centre hospitalier tenant à la déloyauté de ce dernier dans les informations relatives à l'état de santé de M. L C qui leur ont été transmises. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que le centre hospitalier Simone Veil aurait intentionnellement retenu des informations en sa possession relatives à l'état de santé de M. L C, autres que celles qu'il a données et qui sont cohérentes avec la prise en charge mise en œuvre, fut-elle erronée. Dans ces conditions, et en tout état de cause, les consorts C ne sont pas fondés à se prévaloir d'une faute qu'ils qualifient de déloyauté en raison des informations qui leur ont été transmises par le centre hospitalier.

9. Les fautes caractérisées par un défaut de surveillance, un retard dans la prise en charge et une erreur de diagnostic sont de nature à engager la responsabilité de l'établissement de santé sur le fondement des dispositions du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique.

En ce qui concerne le lien de causalité entre les fautes commises et le décès de M. L C :

10. Il est constant que M. L C souffrait d'un adénocarcinome colique opéré mais non suivi de chimiothérapie en raison d'un état général précaire et pour lequel il n'est pas sérieusement contesté que le patient a refusé une seconde intervention chirurgicale alors que la présence d'un adénocarcinome récidivant, sans possibilité de résection endoscopique, a été établie dès le milieu de l'année 2010. Si les consorts C soutiennent que ce refus était motivé par l'absence de gravité de l'évolution de l'adénocarcinome en l'absence à l'époque de lésions pulmonaires ou osseuses, cette explication n'est pas corroborée par les comptes rendus d'examen qu'ils produisent finalement devant la cour sans les avoir transmis dans le cadre de l'expertise médicale. En tout état de cause, il ressort des éléments du dossier médical de M. L C, produits dans les dernières écritures des requérants, que ce dernier n'était plus suivi à ce titre en milieu hospitalier depuis le mois de décembre 2010, soit un an à la date de son hospitalisation en urgence. Si les consorts C soutiennent que M. L C n'avait pas renoncé à tout soin et devait retourner en consultation au cours de l'année 2012, d'une part, ils n'établissent leurs dires par aucune pièce, et, d'autre part, cette circonstance est en tout état de cause sans incidence sur l'évolution du mal cancéreux jusqu'à ce que celui-ci cause un saignement chronique aggravé et une occlusion, à l'origine de la manifestation de la dégradation subite de l'état de santé de M. L C à compter du 15 décembre 2011 ayant nécessité l'hospitalisation en urgence de l'intéressé. Les seuls documents médicaux récents produits consistent en des relevés de biologie médicale traduisant un taux d'hémoglobine en baisse constante au cours de l'année 2011 et un taux de PSA en augmentation. Ainsi, en l'état de l'instruction, les consorts C ne contredisent pas utilement les conclusions de l'expert quant à l'impossibilité d'évaluer le taux de perte de chance de survie de M. L C au-delà de la date du 17 décembre 2011. par suite, et ainsi que le centre hospitalier Simone Veil le fait valoir en défense, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les fautes médicales commises ont fait perdre à M. L C une chance sérieuse de se remettre de l'affection dont il souffrait. Toutefois, dans les conditions très particulières de l'espèce, dès lors qu'il est établi que les fautes commises ont eu pour conséquence d'accélérer brutalement la fin de vie de M. L C, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur le caractère non-contradictoire de l'expertise intervenue en première instance, lequel est opposé en défense, les requérants sont fondés à rechercher la responsabilité du centre hospitalier Simone Veil à raison des seuls préjudices résultant de manière directe et certaine du caractère soudain du décès de M. L C dès le 17 décembre 2011.

Sur les préjudices :

11. En premier lieu, les consorts C invoquent un préjudice moral du fait du décès de M. L C. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection lié à la perte extrêmement soudaine de leur époux, père et grand-père en accordant à Mme I C, son épouse depuis 43 ans au jour du décès, la somme de 15 000 euros, à Mmes N C, Béatrice C et Céleste C, ses filles majeures vivant au foyer au moment du décès, la somme de 10 000 euros chacune, à Mme K C, sa fille majeure vivant hors du foyer, la somme de 8 000 euros, à M. Q C, petit-fils vivant au foyer de M. C, la somme de 4 000 euros, et à Mme K C, en qualité de représentante légale de sa fille mineure Mlle D C, la petite-fille de la victime, la somme de 2 000 euros.

12. En deuxième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 8, il ne ressort pas des pièces du dossier que le centre hospitalier Simone Veil aurait intentionnellement retenu des informations en sa possession relatives à l'état de santé de M. L C. Dans ces conditions, et en tout état de cause, les consorts C ne sont pas fondés à se prévaloir d'un préjudice qu'ils qualifient de déloyauté en raison des informations qui leur ont été transmises par le centre hospitalier, ni d'un préjudice d'impréparation qu'ils auraient personnellement subi, à supposer qu'ils aient entendu s'en prévaloir, celui-ci étant propre à la victime.

13. En troisième lieu, Mmes C sollicitent, en leur qualité d'héritiers de M. L C, l'octroi de l'indemnisation du préjudice d'anxiété de leur époux et père. Toutefois, ainsi qu'elles l'affirment dans leurs écritures, elles ont quitté M. C le 16 décembre 2011 à 23 heures, en bon état physique et moral. Si l'état de santé de M. C s'est rapidement dégradé au cours de la nuit, il est établi par le rapport d'expertise que celui-ci était dans le coma dès 6 heures du matin le 17 décembre. En l'état de l'instruction, et compte-tenu des conditions et de la rapidité avec laquelle son état de santé s'est dégradé, il n'est pas établi que M. C ait éprouvé une douleur morale du fait de la conscience d'une espérance de vie réduite. Dans ces conditions, l'existence d'un préjudice d'anxiété n'est pas établie.

14. En dernier lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 10 de l'arrêt que les différents préjudices patrimoniaux invoqués par les consorts C, à savoir les préjudices économiques liés à la perte de revenus, passés et futurs, et à la perte de la contribution bénévole de M. L C au fonctionnement du foyer, ainsi que les frais d'inhumation et de sépulture, ne sont pas, dans les circonstances très particulières de l'espèce, en lien direct avec les fautes ayant entraîné le caractère soudain du décès de M. L C dès le 17 décembre 2011.

Sur les dépens :

15. Il y a lieu de mettre les frais et honoraires de l'expertise du docteur B, liquidés et taxés à la somme de 1 250 euros par l'ordonnance du 18 mai 2022 du président de la cour, ainsi que les frais d'expertise du docteur F, liquidés et taxés par l'ordonnance du président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du 20 mai 2014, dont les parties ont reçu notification le 23 mai suivant, à la charge définitive du centre hospitalier Simone Veil.

Sur les frais liés à l'instance :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge des consorts C, qui ne sont pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement de la somme que le centre hospitalier Simone Veil demande à ce titre. Il y a lieu en revanche de mettre à la charge du centre hospitalier Simone Veil une somme totale de 1 500 euros à verser aux consorts C sur le fondement des mêmes dispositions.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement n° 1800977 du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du 11 juin 2020 est annulé.

Article 2 : Le centre hospitalier Simone Veil est condamné à verser à Mme I C la somme de 15 000 euros, à Mmes N C, Béatrice C et Céleste C la somme de 10 000 euros chacune, à Mme K C la somme de 8 000 euros, à M. Q C la somme de 4 000 euros et à Mme K C, en sa qualité de représentante légale de Mlle D C, sa fille mineure, la somme de 2 000 euros.

Article 3 : Les frais de l'expertise du docteur B, liquidés et taxés à un montant de 1 250 euros, ainsi que les frais d'expertise du docteur F, tels qu'ils ont été liquidés et taxés par l'ordonnance du président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du 20 mai 2014, sont mis à la charge définitive du centre hospitalier Simone Veil.

Article 4 : Le centre hospitalier Simone Veil versera aux consorts C une somme totale de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent arrêt sera notifié à Mme I A, veuve C, Mme K C, tant en son nom propre qu'en qualité de représentante légale de sa fille mineure D C, Mme N C, Mme J C, Mme H C et M. Q C, au centre hospitalier Simone Veil d'Eaubonne Montmorency et à la caisse primaire d'assurance maladie du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 18 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Brotons, président,

Mme Le Gars, présidente assesseure,

Mme Bonfils, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2023.

La rapporteure,

M-G. G

Le président,

S. BROTONS

La greffière,

V. MALAGOLI

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

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