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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-21VE01060

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-21VE01060

jeudi 19 octobre 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-21VE01060
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantDE FROMENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A B a demandé au tribunal administratif de Versailles de condamner l'État à lui verser la somme de 126 868 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 14 mai 2018, en réparation des préjudices financier et moral subis du fait des fautes commises par l'administration dans la gestion de sa carrière.

Par un jugement n° 1806367 du 4 février 2021, le tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 4 avril 2021 et 10 mai 2023, M. B, représenté par Me de Froment, avocat, demande à la cour :

1°) d'annuler le jugement du 4 février 2021 du tribunal administratif de Versailles ;

2°) de condamner l'État à lui verser la somme de 126 868 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 14 mai 2018, en réparation des préjudices financier et moral subis du fait des fautes commises par l'administration dans la gestion de sa carrière ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le jugement est insuffisamment motivé en méconnaissance des dispositions de l'article L. 9 du code de justice administrative ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation ;

- l'administration a commis des fautes qui révèlent une gestion discriminatoire de sa carrière, et qui engagent sa responsabilité sur le fondement de l'article 6 de la loi du 13 juillet 1983; il apporte des éléments de nature à faire présumer une discrimination dès lors qu'à la suite de son recours contentieux à l'encontre de ses notations, l'administration a, d'une part, procédé à l'abaissement de ses notations, en particulier ses appréciations littérales, l'a, d'autre part affecté sur un emploi de catégorie C, alors qu'il relève de la catégorie B, inadapté à son niveau de compétence et de qualification et l'a enfin privé d'un avancement au choix ;

- l'illégalité de ses notations au titre des années 2000, 2001 et 2002, reconnue par le tribunal administratif de Paris du 29 octobre 2008, qui les a annulées, est constitutive d'une faute de nature à ouvrir droit à indemnisation des préjudices subis ;

- l'absence d'attribution de nouvelles notations pour les années concernées du fait de l'inexécution du jugement du tribunal administratif de Paris du 29 octobre 2008 annulant les notations, lui a fait perdre une chance d'obtenir de meilleures perspectives de carrière ;

- il a subi un préjudice financier résultant de pertes sur son traitement à hauteur de 61 608 euros et sur sa retraite à hauteur de 54 960 euros, ainsi qu'un préjudice moral à hauteur de 10 000 euros ;

- les préjudices financier et moral subis résultent directement des fautes invoquées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 février 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les fautes alléguées ne sont pas de nature à faire présumer une situation de discrimination ;

- le préjudice moral susceptible d'avoir résulté de son affectation au SHD était connu depuis le 1er janvier 2007 et la créance correspondante est, en tout état de cause, prescrite ; il en va de même, en tout état de cause, des créances qui résulteraient d'un préjudice financier né avant le 1er janvier 2013 ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le décret n° 2009-1388 du 11 novembre 2009 ;

- le décret n° 2010-302 du 19 mars 2010 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Danielian,

- les conclusions de M. Illouz, rapporteur public,

- et les observations de Me Maître, substituant Me de Froment, pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, titularisé dans le corps des secrétaires administratifs du ministère des anciens combattants et victimes de guerre le 22 mars 1994, a intégré le corps des secrétaires administratifs d'administration centrale en 1999. Suite à la fusion du secrétariat d'État aux anciens combattants et victimes de guerre avec le ministère de la défense, M. B a été reclassé au sein de la direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du ministère de la défense le 1er janvier 2001. Par un jugement en date du 29 octobre 2008, le tribunal administratif de Paris a annulé les notations de l'intéressé établies au titre des années 2000, 2001 et 2002. Après avoir occupé divers postes à compter d'avril 2004, du 1er janvier 2007 puis enfin à compter du 4 mars 2012, M. B a été admis à la retraite le 1er janvier 2018. Par une lettre recommandée en date du 14 mai 2018, l'intéressé a demandé à la ministre des armées l'indemnisation des préjudices financier et moral qu'il estimait avoir subis du fait de la gestion discriminatoire de l'ensemble de sa carrière. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration sur cette demande. M. B fait appel du jugement du 4 février 2021 par lequel le tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande tendant à la condamnation de l'État à lui verser la somme de 126 868 euros en réparation de ces mêmes chefs de préjudices.

Sur la régularité du jugement :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 9 du code de justice administrative : " Les jugements sont motivés ". Il résulte des motifs mêmes du jugement attaqué, en particulier de ses points 4 à 8, que le tribunal, qui n'était pas tenu de répondre à l'ensemble des arguments invoqués par l'intéressé, a suffisamment précisé les raisons pour lesquelles il a estimé que les faits allégués par le requérant n'étaient pas susceptibles de faire présumer l'existence de discriminations. Par suite, le moyen tiré par le requérant de ce que le jugement entrepris serait insuffisamment motivé, au motif que le tribunal aurait examiné distinctement et non de manière globale les trois éléments fautifs qu'il a invoqués, ne peut qu'être écarté, étant précisé que la seule circonstance, dont l'intéressé se prévaut en réplique, que le ministre n'aurait pas défendu sur ce point ne saurait le faire regarder comme acquiesçant au moyen.

3. En second lieu, si M. B soutient que les premiers juges ont commis une erreur d'appréciation, ce moyen, qui se rattache au bien-fondé du raisonnement suivi par le tribunal administratif, n'est pas de nature à entacher ce jugement d'irrégularité.

Sur les conclusions indemnitaires :

4. Il appartient au juge administratif, dans la conduite de la procédure inquisitoire, de demander aux parties de lui fournir tous les éléments d'appréciation de nature à établir sa conviction. Cette responsabilité doit, dès lors qu'il est soutenu qu'une mesure a pu être empreinte de discrimination, s'exercer en tenant compte des difficultés propres à l'administration de la preuve en ce domaine et des exigences qui s'attachent aux principes à valeur constitutionnelle des droits de la défense et de l'égalité de traitement des personnes. S'il appartient au requérant qui s'estime lésé par une mesure de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer une atteinte au principe de non-discrimination, il incombe au défendeur de produire tous ceux permettant d'établir que la décision attaquée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. La conviction du juge administratif, à qui il revient d'apprécier si la décision contestée devant lui a été ou non prise pour des motifs entachés de discrimination, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

5. M. B fait valoir qu'à la suite du recours contentieux qu'il a engagé à l'encontre de ses notations des années 2000, 2001 et 2002 et ayant donné lieu à un jugement d'annulation du 29 octobre 2008, lequel n'a pas été exécuté, il a vu sa carrière être manifestement freinée, en raison, selon lui, d'une gestion discriminatoire de l'administration, celle-ci ayant, d'une part, procédé à l'abaissement de ses notations, en particulier ses appréciations littérales, l'ayant, d'autre part, affecté sur un emploi de catégorie C, alors qu'il relève de la catégorie B, inadapté à son niveau de compétence et de qualification et l'ayant, enfin, privé d'un avancement au choix.

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction ainsi que l'a d'ailleurs relevé le tribunal, qu'à la suite du jugement d'annulation précité, les notations de M. B n'ont cessé d'augmenter, passant d'une moyenne de 64/100 au titre de l'année 2004 à 70/100 au titre de l'année 2009. Si l'intéressé fait valoir que les appréciations littérales se sont dégradées les années suivant l'exercice de son recours contentieux, la notation de 2004 fait état de ce qu'il " s'acquitte parfaitement de sa mission " puis en 2005, " qu'il s'acquitte parfaitement de sa mission. Affable, apprécié des lecteurs. Au cours des opérations de déménagement s'est montré volontaire, disponible et participe activement à la vie du bureau ". La notation au titre de l'année 2006 mentionne " Particulièrement courtois et disponible, il est très apprécié des lecteurs pour ses conseils et ses orientations ". Enfin, les évaluations au titre des années 2008 et 2009, postérieures à la lecture du jugement soulignent la bonne intégration et l'implication du requérant, sa persévérance, son sérieux, et indique, pour 2009 qu' " il mérite la totale confiance de ses supérieurs ". Par ailleurs, la notation des fonctionnaires est établie chaque année en fonction de la manière de servir de chaque agent et aucune disposition législative ou réglementaire ne prévoit la progression automatique de la notation d'un fonctionnaire d'une année sur l'autre, ni n'interdit à l'administration de procéder à une baisse de la notation d'un agent. La circonstance que M. B aurait, par le passé, obtenu des appréciations et notations meilleures est sans incidence alors, au demeurant, qu'il ne produit aucun élément de nature à établir que les appréciations portées sur sa manière de servir au titre de ces années n'auraient pas tenu compte de ses résultats professionnels. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que ses notations ont baissé à la suite de l'exercice du recours contentieux contestant la légalité de ses notations établies au titre des années 2000, 2001 et 2002 et qu'un tel abaissement de ses notations permettrait de faire présumer l'existence d'une discrimination.

7. En deuxième lieu, M. B soutient qu'à la suite de l'exercice du recours contentieux précité, l'administration l'a affecté en avril 2004, comme responsable d'une salle de communication au service historique de la défense, emploi ne correspondant pas à son niveau de compétence et de qualification, et équivalent à un emploi de catégorie C, alors qu'il avait les compétences pour exercer un emploi de catégorie B. Si ces éléments sont susceptibles de faire présumer l'existence d'une discrimination, il résulte toutefois de l'instruction et des éléments produits par l'administration, que le bureau des mentions de la sous-direction des archives et des bibliothèques de Val-de-Fontenay à Fontenay-sous-bois, où l'intéressé était auparavant affecté, a été fermé à l'issue d'une procédure actée dès octobre 2003, soit préalablement à l'introduction du recours contentieux de M. B le 5 mars 2004, et que cette affectation, dont il ne résulte pas de l'instruction qu'elle ne correspondrait pas aux missions dévolues à un agent de catégorie B, procède d'une réorganisation des services et ne saurait ainsi être regardée comme une mesure de rétorsion en raison de l'action en justice qu'il a engagée contre son administration. Enfin, l'intéressé s'est finalement bien adapté à cette affectation, ainsi qu'en témoignent ses notations de 2005 et 2006, et sa demande de mobilité en 2006 a été accueillie pour une prise de fonction effective début 2007. Si l'intéressé se plaint également de ce que son poste occupé en 2007 a, en 2010, été requalifié en poste d'aide comptable moins qualifié, il ressort toutefois de ses évaluations notamment de 2007 et de 2010 que le poste sur lequel il a été affecté en 2007 était bien un poste d'aide comptable et que les missions confiées n'ont pas changé. Dans ces conditions, les éléments produits par l'administration permettent de renverser la présomption et d'établir, contrairement à ce qu'il est soutenu, que la gestion de la carrière de M. B repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination.

8. En troisième lieu, M. B, qui a été nommé en qualité de secrétaire administratif de classe normale le 22 mars 1994, se plaint de n'avoir accédé au grade de secrétaire administratif de classe supérieure qu'en 2017, alors qu'il remplissait les conditions de promotion à ce grade dès 2001, et de n'avoir jamais atteint celui de secrétaire administratif de classe exceptionnelle. Toutefois, la seule circonstance qu'il remplissait les conditions statutaires pour prétendre à un avancement au choix, lequel n'est pas de droit, n'est pas de nature, par elle-même, à révéler la volonté, prêtée à l'administration, de bloquer sa carrière, et n'est pas, en tant que telle, de nature à faire présumer une situation de discrimination. En outre, et contrairement à ce qu'il soutient, sa manière de servir n'a pas toujours donné entière satisfaction, ainsi qu'en attestent, à compter de 2010 des difficultés auxquelles il a été confronté dans l'exercice de ses missions lors du déploiement du logiciel Chorus, tous ses objectifs n'ayant pas été atteints ainsi que ses évaluations le soulignent. Par ailleurs, des problèmes relationnels dans son service ont également été mis en évidence, le requérant ayant ainsi été condamné, par un jugement du tribunal correctionnel de Versailles du 13 novembre 2014, confirmé par un arrêt de la cour de Versailles à une peine d'emprisonnement avec sursis pour des faits de violences commises en avril 2012 à l'encontre d'une collègue. Si M. B conteste la matérialité de ces faits, les constatations de faits opérées par le juge pénal qui sont le support nécessaire des dispositifs de ses décisions, sont revêtues de l'autorité de la chose jugée. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait été privé d'avancement au choix, et l'administration apportant la preuve que l'absence d'avancement dont il se plaint ne résulte pas de motifs entachés de discrimination.

9. En quatrième lieu M. B fait valoir, d'une part, que la seule annulation de ses notations des années 2000 à 2002 par la juridiction administrative est constitutive d'une faute de nature à ouvrir droit à indemnisation des préjudices subis et, d'autre part, que l'absence d'attribution de nouvelles notations pour les années concernées du fait de l'inexécution du jugement du tribunal administratif de Paris du 29 octobre 2008 annulant les notations, lui a fait perdre une chance d'obtenir de meilleures perspectives de carrière. A supposer que l'administration ait commis une faute dans l'établissement des notations 2000, 2001 et 2002 du requérant, annulées par le tribunal administratif de Paris comme étant fondées sur une instruction illégale, puis en s'abstenant de procéder à une nouvelle notation de l'intéressé, il ne résulte, en tout état de cause, pas de l'instruction que les préjudices financier et moral allégués par le requérant trouvent leur cause directe et certaine dans les agissements fautifs de l'administration. Notamment, M. B n'établit pas qu'avec de nouvelles notations établies au titre des années 2000, 2001 et 2002, il aurait pu connaître, ainsi qu'il l'allègue, d'autres perspectives de carrière. Il résulte en effet de l'instruction que la demande de mutation qu'il a formulée en 2006 a été accueillie, et que les autres demandes dont il justifie et qui n'ont pas abouti, ont quant à elles été présentées plusieurs années après la carence de l'administration dont il se prévaut, sans qu'il soit établi que cette circonstance serait à l'origine des refus qui lui ont été opposés. Par suite, les moyens présentés au titre des illégalités fautives qu'aurait commises l'administration ne peuvent, en tout état de cause, qu'être écartés.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la gestion discriminatoire alléguée n'étant pas caractérisée, les conclusions tendant à l'indemnisation de son préjudice moral et de carrière doivent être rejetées, et ce, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'exception de prescription opposée par le ministre.

11. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande. Sa requête doit, par suite, être rejetée, y compris ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Besson-Ledey, présidente de chambre,

Mme Danielian, présidente-assesseure,

Mme Liogier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 19 octobre 2023.

I. La rapporteure,

I. DanielianLa présidente,

L. Besson-LedeyLa présidente,

II. I. DanielianLa greffière,

A. Audrain Foulon

La greffière,

A. Audrain FoulonLa République mande et ordonne au ministre des armées, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

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