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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-21VE01765

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-21VE01765

jeudi 14 décembre 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-21VE01765
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantJURISOPHIA ILE DE FRANCE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme B A C a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles elle a été assujettie au titre de l'année 2014, ainsi que des pénalités correspondantes.

Par un jugement n° 1809148 du 25 mai 2021, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 18 juin 2021 et le 20 septembre 2023, Mme A C, représentée par Me Fouché, avocat, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des impositions supplémentaires mises à sa charge au titre de l'année 2014 ;

3°) de maintenir le bénéfice du sursis de paiement ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- faute d'indices suffisants lui permettant de présumer l'existence de revenus dissimulés, alors qu'à la lecture des documents issus de la procédure pénale qui s'impose à l'administration, il ressort que la somme d'argent trouvée dans son coffre était la propriété de son fils, le service n'était pas fondé à lui adresser, en application de l'article L. 16 du livre des procédures fiscales, une demande de justification de la somme de 112 000 euros saisie par les services de police dans le coffre de son véhicule ;

- ayant répondu de façon très circonstanciée aux demandes de justifications qui lui ont été adressées, l'administration ne pouvait recourir à la procédure de taxation d'office sur le fondement de l'article L. 69 du livre des procédures fiscales ;

- elle n'était pas propriétaire de la somme d'argent trouvée dans le coffre de sa voiture et n'en avait pas la libre disposition mais seulement une détention précaire, ce qui résulte de l'ordonnance de renvoi du juge d'instruction qui a requalifié les faits de non justification de l'origine de la somme en recel et du jugement du tribunal correctionnel qui l'a condamnée pour recel ; à cet égard, les faits et les qualifications pénales retenus par le juge pénal sont revêtus de l'autorité de la chose jugée et s'imposaient à l'administration fiscale ; elle a ainsi justifié que la somme de 112 000 euros n'était pas un revenu ;

- l'administration n'apporte pas la preuve qui lui incombe de l'existence d'un manquement délibéré ;

- c'est à tort que le service a assorti les cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu en litige de la majoration de 40 % pour manquement délibéré, dès lors que les conséquences du délit de recel présentent des difficultés d'interprétation juridique ;

- en tout état de cause, la majoration de 40 % pour manquement délibéré dont ont été assortis les prélèvements sociaux en litige n'est pas fondée, dès lors que les articles 1728 et 1729 du code général des impôts ne visent que l'assiette et la liquidation de l'impôt.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2022, le ministre de l'économie, des finances et de la relance conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'ordonnance n° 96-50 du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Danielian,

- et les conclusions de M. Illouz, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Lors d'un contrôle de police du 5 décembre 2014, Mme A C a été interpellée dans son véhicule en possession d'objets volés et d'une somme de 113 850 euros en espèces. Par jugement du 16 juin 2016, le tribunal correctionnel de Nanterre l'a déclarée coupable des faits notamment de recel de biens provenant d'un vol pour les montres et chèques vacances, et recel de biens provenant d'un délit puni d'une peine n'excédant pas cinq ans d'emprisonnement, pour la somme en espèces, et l'a condamnée à une peine d'emprisonnement délictuel d'un an, à laquelle il a été sursis partiellement pour une période de six mois. Mme A C a concomitamment fait l'objet d'un examen contradictoire de sa situation fiscale personnelle au titre des années 2013 à 2015, à l'issue duquel l'administration fiscale a procédé, en application des articles L. 16 et L. 69 du livre des procédures fiscales, à la taxation d'office, dans la catégorie des revenus d'origine indéterminée, de la somme de 107 060 euros correspondant au solde de la balance des espèces qu'elle avait employées et des disponibilités qu'elle avait dégagées en 2014. Mme A C fait appel du jugement du 25 mai 2021 par lequel le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande tendant à la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles elle a été assujettie au titre de l'année 2014, ainsi que des pénalités correspondantes.

Sur la régularité de la procédure d'imposition :

2. Aux termes de l'article L. 16 du livre des procédures fiscales : " En vue de l'établissement de l'impôt sur le revenu, l'administration peut demander au contribuable des éclaircissements. () Elle peut également lui demander des justifications lorsqu'elle a réuni des éléments permettant d'établir que le contribuable peut avoir des revenus plus importants que ceux qu'il a déclarés (). ". Selon le deuxième alinéa de l'article L. 16 A du même livre : " Lorsque le contribuable a répondu de façon insuffisante aux demandes d'éclaircissements ou de justifications, l'administration lui adresse une mise en demeure d'avoir à compléter sa réponse dans un délai de trente jours en précisant les compléments de réponse qu'elle souhaite. ". Enfin, aux termes de l'article L. 69 de ce livre: " () sont taxés d'office à l'impôt sur le revenu les contribuables qui se sont abstenus de répondre aux demandes d'éclaircissements ou de justifications prévues à l'article L. 16. ".

En ce qui concerne les demandes de justifications :

3. En application de ces dispositions, il appartient au juge de l'impôt de vérifier que les éléments invoqués par l'administration constituaient des indices suffisants de dissimulation de revenus. Dans le cas où l'administration se fonde sur l'existence dans la balance des espèces qu'elle dresse, d'un déséquilibre entre les ressources connues et les disponibilités employées, il incombe au juge de s'assurer que le solde ainsi établi présente un caractère significatif et ne résulte ni d'une évaluation arbitraire des dépenses de train de vie, ni de l'inclusion dans les disponibilités engagées d'éléments de patrimoine dont rien ne permet de présumer l'acquisition au cours de la période vérifiée.

4. Par ailleurs, l'autorité de la chose jugée au pénal ne s'impose, en principe, aux autorités et juridictions administratives qu'en ce qui concerne les constatations de fait que les juges répressifs ont retenues et qui sont le support nécessaire de leurs décisions. Il en est autrement lorsque la légalité d'une décision administrative est subordonnée à la condition que les faits qui servent de fondement à cette décision constituent une infraction pénale. Dans cette dernière hypothèse, l'autorité de la chose jugée s'étend exceptionnellement à la qualification juridique donnée aux faits par le juge pénal.

5. Il résulte de l'instruction qu'après avoir constaté que Mme A C avait réalisé toutes ses dépenses en espèces au titre de l'année 2014, le service vérificateur a réalisé une balance des espèces en retenant, au titre des espèces disponibles, les retraits d'espèces effectués de ses comptes bancaires, qui s'élevaient à 4 840 euros, et, au titre des espèces employées, la somme de 112 000 euros correspondant aux espèces saisies en sa possession lors de son interpellation du 5 décembre 2014. La discordance entre d'une part les espèces employées et les disponibilités dégagées soit 107 160 euros, et d'autre part les revenus déclarés, qui ne s'élevaient qu'à 20 489 euros pour 2014 étaient autant d'éléments qui autorisaient l'administration à lui demander, en application des dispositions de l'article L. 16 du livre des procédures fiscales, des justifications quant à l'origine des ressources dont elle avait pu disposer. Si la requérante soutient que la somme de 112 000 euros dont elle était en possession ne pouvait être incluse au titre de ses disponibilités employées de la balance de trésorerie en 2014 au motif qu'elle appartenait à son fils, M. D E, compte tenu de la qualification pénale de recel retenue par l'ordonnance de non-lieu du juge d'instruction, l'autorité de la chose jugée en matière pénale ne s'attache toutefois, ainsi qu'il a été dit au point 4, qu'aux décisions des juridictions qui statuent sur le fond de l'action publique et non aux ordonnances de renvoi que rendent les juges d'instruction, quelles que soient les constatations de fait sur lesquelles elles sont fondées. Il résulte en outre de l'instruction, ainsi que l'a relevé le tribunal, qu'étant seule dans son véhicule, elle en avait la disposition, qu'elle a immédiatement et spontanément déclaré que cet argent n'était pas le sien, qu'elle a tenté de s'enfuir lors de son interpellation et qu'elle a porté une mention manuscrite sur l'un des lots de billets. Dans ces conditions, le service était fondé à regarder la somme de 112 000 euros retrouvée sur Mme A C comme des disponibilités employées et à considérer que le déséquilibre significatif en résultant avec ses ressources connues constituait un indice sérieux de ce qu'elle avait disposé d'autres sources de revenus que celles à raison desquelles elle avait été imposée. Par suite, le moyen tiré de ce que les conditions de mise en œuvre de l'article L. 16 du livre des procédures fiscales n'étaient pas remplies doit être écarté.

En ce qui concerne les réponses aux demandes de justifications :

6. En vertu des dispositions précitées de l'article L. 69 du livre des procédures fiscales, l'administration peut taxer d'office un contribuable à l'impôt sur le revenu, si l'intéressé s'est abstenu de répondre aux demandes de justifications qui lui ont été adressées sur le fondement de l'article L. 16 du livre des procédures fiscales. Pour l'application de cette disposition, les contribuables qui apportent aux demandes de l'administration des réponses dépourvues de vraisemblance, qui ne permettent pas, de ce fait, de justifier tant de l'origine que de la nature des sommes portées au crédit de leurs comptes bancaires, doivent être regardés comme s'étant abstenus d'y répondre.

7. Il résulte de l'instruction que les réponses apportées par Mme A C, respectivement le 20 avril 2017 à la demande de justification du 9 février 2017 puis, le 1er juin 2017, à la mise en demeure de compléter sa réponse qui lui a été adressée le 18 mai 2017 pour justifier de l'origine, de la nature, de l'objet et du caractère non imposable du solde de la balance espèces, se sont limitées à une référence à la procédure pénale et à la qualification pénale des faits constatés en recel et n'étaient assorties d'aucun justificatif probant, alors, ainsi qu'il a été dit précédemment, qu'elle avait la disposition de la somme 112 000 euros. Ces réponses pouvaient ainsi être assimilées à un défaut de réponse, et contrairement à ce qui est soutenu, elle se trouvait ainsi dans le cas où l'administration pouvait, en application de l'article L. 69 du livre des procédures fiscales, taxer d'office les sommes pour lesquelles elle n'avait pas répondu à ces demandes.

Sur le bien-fondé des impositions :

8. Aux termes de l'article 12 du code général des impôts : " L'impôt est dû chaque année à raison des bénéfices ou revenus que le contribuable réalise ou dont il dispose au cours de la même année. ". Par ailleurs, l'article L. 192 du livre des procédures fiscales dispose que : " () / la charge de la preuve incombe () / au contribuable () en cas de taxation d'office à l'issue d'un examen contradictoire de la situation fiscale personnelle en application des dispositions des articles L. 16 et L. 69. ".

9. Il résulte de ce qui précède que Mme A C a été régulièrement taxée d'office, en application des dispositions des articles L. 16 et L. 69 du livre des procédures fiscales, à raison de revenus d'origine indéterminée au titre de l'année 2014 résultant de la balance des espèces entre ses ressources connues et ses disponibilités employées. En vertu de l'article L. 192 précité, elle supporte la charge du caractère exagéré de l'imposition mise à sa charge.

10. Si Mme A C soutient que la somme de 112 000 euros en espèces découverte dans son sac à main lors de son interpellation était la propriété de son fils, il résulte de ce qui a été dit au point 5 du présent arrêt, qu'elle en avait la disposition au sens des dispositions précitées de l'article 12 du code général des impôts.. En outre et en toute hypothèse, comme relevé par le tribunal, la circonstance que, dans son jugement du 16 juin 2016, le tribunal correctionnel de Nanterre ait condamné son fils pour des faits de non-justification de ressources au motif qu'il ne justifiait pas de l'origine de ces fonds au regard de ses ressources déclarées et ait retenu à l'encontre de la requérante l'infraction de recel de bien provenant d'un délit puni d'une peine n'excédant pas cinq ans d'emprisonnement, est, en tout état de cause, sans incidence sur le fait que l'intéressée en avait la libre disposition au sens de l'article 12 du code général des impôts, dès lors que l'autorité de la chose jugée liée à la qualification juridique donnée aux faits par le juge pénal ne s'impose à l'administration que dans le cas où sa décision est fondée sur l'existence d'une infraction pénale. Dans ces conditions, le service était fondé à imposer la somme de 107 060 euros en tant que revenus d'origine indéterminée.

Sur les pénalités :

11. En premier lieu aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré (). ". Et aux termes de l'article L. 195 A du livre des procédures fiscales : " En cas de contestation des pénalités fiscales appliquées à un contribuable au titre des impôts directs, de la taxe sur la valeur ajoutée et des autres taxes sur le chiffre d'affaires, des droits d'enregistrement, de la taxe de publicité foncière et du droit de timbre, la preuve de la mauvaise foi et des manœuvres frauduleuses incombe à l'administration. ".

12. Pour assortir les cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu en litige de la majoration de 40 % pour manquement délibéré, le service a relevé que, lors de son interpellation, Mme A C avait cherché à dissimuler les espèces qui se trouvaient dans son sac à main et avait spontanément déclaré que le contenu ne lui appartenait pas. Il en a déduit que son comportement attestait de sa volonté d'éluder délibérément le paiement de l'impôt et de l'absence de bonne foi, dès lors qu'elle ne pouvait ignorer que cette somme était d'origine frauduleuse. Si Mme A C fait valoir que c'est à tort que le service a assorti les cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu en litige de la majoration de 40 % pour manquement délibéré, dès lors que les conséquences du délit de recel présentent des difficultés d'interprétation juridique, il est constant que l'intéressée n'a commis aucune erreur, notamment déclarative, dans l'interprétation ou l'application d'un texte juridique. Au surplus, elle ne conteste pas sérieusement, ce faisant, le bien-fondé des motifs précités. Par suite, l'administration doit être regardée comme apportant la preuve qui lui incombe, du manquement délibéré de l'intéressée.

13. En second lieu, Mme A C reprend en appel les mêmes arguments qu'en première instance pour soutenir que la majoration de 40 % pour manquement délibéré n'est pas applicable aux prélèvements sociaux au motif que les articles 1728 et 1729 du code général des impôts ne visent que l'assiette et la liquidation de l'impôt, sans toutefois apporter d'éléments nouveaux. Il y a donc lieu d'écarter ce moyen par adoption des motifs retenus à bon droit par le tribunal administratif de Cergy-Pontoise aux points 9 à 11 de son jugement.

14. Il résulte de ce qui précède que Mme A C n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande. Par voie de conséquence, ses conclusions tendant au maintien du bénéfice du sursis de paiement doivent, en tout état de cause, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement de la somme que Mme A C demande à ce titre. Par ailleurs, en l'absence de dépens dans la présente instance, les conclusions tendant à la condamnation de l'État à leur paiement ne peuvent qu'être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de Mme A C est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à Mme B A C et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 28 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Besson-Ledey, présidente de chambre,

Mme Danielian, présidente-assesseure,

Mme Liogier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 14 décembre 2023.

La rapporteure,

I. DanielianLa présidente,

L. Besson-LedeyLa greffière,

A. Audrain-Foulon

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

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