jeudi 11 juillet 2024
| Juridiction | Cour administrative d'appel de Versailles |
| Section | Cour administrative d'appel de Versailles |
| N° Dossier | CAA78-22VE00233 |
| Type | Décision |
| Recours | plein contentieux |
| Publication | D |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | SENAH |
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
Mme A G née D et M. I G, agissant en son nom personnel et en qualité de représentant légal de leurs enfants mineurs B, E, F et J G, représentés par Me Senah, ont demandé au tribunal administratif de Versailles de condamner l'État à verser une indemnité de 877 743 euros à Mme G née D, sous déduction des provisions qu'elle a déjà perçues et une somme de 20 000 euros chacun à M. G et ses quatre enfants.
Par un jugement n° 1907269 du 2 décembre 2021, le tribunal administratif de Versailles a condamné l'Etat à verser à Mme G née D la somme de 165 525,97 euros et à M. G, en son nom personnel et en sa qualité de représentant légal de ses enfants mineurs B et E G, la somme de 20 000 euros et a rejeté le surplus de leurs demandes.
Procédure devant la cour :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 3 février 2022 et 4 janvier 2024, ainsi qu'un mémoire enregistré le 21 mars 2024, transmis à la cour par le tribunal administratif de Versailles, Mme A G née D et M. I G, agissant en son nom personnel et en qualité de représentant légal de leurs enfants mineurs B, E, F et J G, représentés par Me Senah, avocat, demandent à la cour, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) de réformer ce jugement ;
2°) d'ordonner, avant dire droit, une expertise pour décrire, avant et après la date de consolidation de l'état de santé de Mme G, les modalités de l'aide à la personne, humaine et/ou matérielle, nécessaire pour pallier l'impossibilité ou la difficulté d'effectuer les actes et gestes de la vie courante et, éventuellement, les conséquences des séquelles neuropsychologiques quand elles sont à l'origine d'un déficit majeur d'initiative et/ou de troubles dangereux de comportement et de procéder à la désignation du Dr K à cette fin ;
3°) de condamner l'Etat à verser une indemnité de 882 743 euros à Mme G née D, sous déduction des provisions qu'elle a déjà perçues et une somme de 20 000 euros chacun à M. G et ses quatre enfants ;
4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 5 000 euros au profit de Mme G née D et une somme de 500 euros chacun au profit de M. G et de ses quatre enfants sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
5°) de condamner l'Etat aux entiers dépens ;
6°) d'ordonner l'exécution provisoire de l'arrêt à intervenir.
Ils soutiennent que :
- la responsabilité sans faute de l'académie de Versailles est engagée, sur le fondement de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983, à raison de l'agression dont Mme A G née D a été victime le 16 décembre 2005 ;
S'agissant des préjudices de Mme G née D, victime directe :
- ses préjudices patrimoniaux temporaires sont constitués par des frais de déplacement et d'envoi de courriers à hauteur de 20 000 euros, des frais d'assistance par une tierce personne, nécessaire trois heures par jour entre le 3 janvier 2006, date de fin de son hospitalisation, et le 27 janvier 2011, date de consolidation de son état de santé, d'un montant de 98 658 euros ;
- ses préjudices patrimoniaux permanents sont constitués par des frais d'assistance par une tierce personne, compte tenu des séquelles physiques dont elle souffre, à raison d'une heure par jour, soit 6 533 euros par an pour une victime de 40 ans, soit une capitalisation de 156 113 euros et des dépenses de santé futures de 38 000 euros ;
- l'Etat ayant commis une faute de nature à engager sa responsabilité en la maintenant dans une insécurité permanente alors qu'elle avait alerté ses supérieurs à plusieurs reprises, elle est recevable à réclamer sa condamnation pour des pertes de gains professionnels futurs d'un montant de 81 635 euros et une incidence professionnelle évaluée à 150 000 euros ;
- ses préjudices extrapatrimoniaux temporaires sont constitués par un déficit fonctionnel temporaire total et partiel évalué à 21 972 euros, et des souffrances endurées estimées à 6,5/7 et évaluées à 60 000 euros ;
- ses préjudices extrapatrimoniaux permanents sont constitués par un déficit fonctionnel permanent de 32 % évalué à 96 000 euros, un préjudice d'agrément évalué à 7 000 euros, qu'ont retenu les premiers juges, un préjudice esthétique temporaire et permanent évalué à 25 000 euros, un préjudice sexuel et d'établissement évalué à 30 000 euros, et un préjudice d'angoisse de mort imminente évalué à 30 000 euros ;
S'agissant du préjudice de M. G et de ses quatre enfants, victimes indirectes :
- le préjudice moral qu'ils ont subi doit être réparé en allouant une somme de 20 000 euros à chacun d'eux, y compris pour ses deux enfants nés après l'agression, qui n'ont pas pu profiter d'une mère sereine et d'humeur stable.
Par un mémoire en défense enregistré le 8 décembre 2023, le recteur de l'académie de Versailles conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par un courrier du 17 juin 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que la cour était susceptible de relever d'office le moyen tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'indemnisation de la perte de gains professionnels et de l'incidence professionnelle, fondée sur la responsabilité pour faute de l'Etat qui est une cause juridique nouvelle en appel.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Liogier,
- et les conclusions de M. Illouz, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A G née D, professeure d'arts appliqués affectée au lycée professionnel Louis Blériot à Étampes, a été poignardée en classe par un élève, le 16 décembre 2005. Ce dernier a été condamné, par un arrêt du 1er mars 2008 de la cour d'assises de l'Essonne, à une peine de treize années de réclusion criminelle pour tentative d'assassinat sur la personne de Mme G née D, peine ramenée à dix ans par la cour d'appel de Paris. Mme G née D et son époux, M. I G, agissant en son nom personnel et en qualité de représentant légal de leurs quatre enfants mineurs, ont demandé la condamnation de l'État à réparer les préjudices résultant de cette agression, sur le fondement de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983. Ils font appel du jugement du 2 décembre 2021 du tribunal administratif de Versailles en tant qu'il ne leur a pas donné entière satisfaction.
Sur la responsabilité de l'Etat :
En ce qui concerne la responsabilité pour faute de l'Etat :
2. La personne qui a demandé en première instance la réparation des conséquences dommageables d'un fait qu'elle impute à une administration est recevable à détailler ces conséquences devant le juge d'appel, en invoquant le cas échéant des chefs de préjudice dont elle n'avait pas fait état devant les premiers juges, dès lors que ces chefs de préjudice se rattachent au même fait générateur et que ses prétentions demeurent dans la limite du montant total de l'indemnité chiffrée en première instance, augmentée le cas échéant des éléments nouveaux apparus postérieurement au jugement, sous réserve des règles qui gouvernent la recevabilité des demandes fondées sur une cause juridique nouvelle.
3. En l'espèce, les requérants se prévalent, pour la première fois en appel, de ce que l'Etat aurait commis une faute, en maintenant Mme G née D dans un environnement de travail dangereux alors qu'elle avait alerté ses supérieurs, de nature à engager sa responsabilité et à entraîner l'indemnisation de ses pertes de gains professionnels futurs d'un montant de 81 635 euros et d'une incidence professionnelle évaluée à 150 000 euros. Toutefois, il résulte de l'instruction que, tant dans sa demande indemnitaire préalable, que dans ses écritures de première instance, Mme G née D a uniquement sollicité l'indemnisation de ses préjudices résultant de l'agression du 16 décembre 2005 sur le fondement de la protection fonctionnelle prévue à l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983. Par suite, cette nouvelle demande, qui repose sur un fondement de responsabilité différent, doit être regardée comme une cause juridique nouvelle en appel et doit donc être écartée comme irrecevable.
En ce qui concerne le bénéfice de la protection fonctionnelle :
4. Aux termes de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors en vigueur : " IV. - La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. / () V.- () [La protection] peut également être accordée, à leur demande, au conjoint, au concubin ou au partenaire lié par un pacte civil de solidarité qui engage une instance civile ou pénale contre les auteurs d'atteintes volontaires à la vie du fonctionnaire du fait des fonctions exercées par celui-ci. En l'absence d'action engagée par le conjoint, le concubin ou le partenaire lié par un pacte civil de solidarité, la protection peut être accordée aux enfants ou, à défaut, aux ascendants directs du fonctionnaire qui engagent une telle action. "
5. Si la protection instituée par les dispositions précitées de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 comprend, le cas échéant, la réparation des préjudices subis par un agent victime d'attaques dans le cadre de ses fonctions, elle n'entraîne pas la substitution de la collectivité publique dont il dépend, pour le paiement des dommages et intérêts accordés par une décision de justice, aux auteurs de ces faits lorsqu'ils sont insolvables ou se soustraient à l'exécution de cette décision de justice, alors même que l'administration serait subrogée dans les droits de son agent. En revanche, il appartient à l'État, saisi d'une demande en ce sens, d'assurer une juste réparation du préjudice subi du fait des attaques dirigées contre son agent.
6. Mme G née D ayant été victime, le 16 décembre 2005, dans l'exercice de ses fonctions, d'une tentative de meurtre par l'un de ses élèves, elle-même et son conjoint, M. G, agissant en son nom personnel et en qualité de représentant légal de ses enfants mineurs, B, E, F et J G, sont fondés à demander à l'État de réparer les préjudices qu'ils ont subis du fait de cette agression.
Sur les préjudices de Mme G née D :
En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :
S'agissant des frais divers :
7. D'une part, Mme G née D a dressé la liste des lettres recommandées avec accusé de réception qu'elle a envoyées dans le cadre des démarches administratives consécutives à l'attaque dont elle a été victime pour un montant de 191,97 euros, qui lui a été alloué, à bon droit, par les premiers juges.
8. D'autre part, le montant des frais de consultation et de soins pris en charge par l'État au titre de l'accident de service, figurant sur l'état des créances délivré par le rectorat, n'est pas à lui seul de nature à établir la réalité et le montant des frais de déplacement que Mme G née D prétend avoir exposés pour se rendre aux rendez-vous médicaux correspondants. De même, ni l'ordonnance médicale du 5 novembre 2008 d'un médecin généraliste lui prescrivant " 20 séances de massage et kinésithérapie cuisse gauche et membre supérieur DT " ni le certificat médical lui prescrivant des soins sans arrêt de travail jusqu'au 4 novembre 2019 ne peuvent suffire, à eux seuls, à établir la réalité du recours effectif à ces soins. En outre, les frais de déplacement exposés pour se rendre chez un magnétiseur et chez un spécialiste en soins énergétiques n'ont fait l'objet d'aucune prescription médicale et, en l'absence de précision suffisante, il n'est pas établi que ces soins aient été rendus directement nécessaires ou aient été utiles pour traiter les séquelles en lien avec son agression. En revanche, il résulte de l'instruction que l'agression subie par la requérante a été la cause de vingt-trois consultations de son médecin traitant, dont le cabinet est situé à environ trente-six kilomètres de son domicile, entre 2005 et 2015, de quarante-cinq séances de rééducation par un masseur-kinésithérapeute, exerçant à environ dix kilomètres de son domicile, entre les 13 février et 16 juin 2006, de séances bihebdomadaires puis hebdomadaires chez un psychiatre, dont le cabinet est situé environ à quarante-huit kilomètres de son domicile, entre le 21 septembre 2006 et le 27 septembre 2007, de soixante-et-une séances chez une psychologue, dont le cabinet est situé à environ vingt-trois kilomètres de son domicile, entre le 31 août 2012 et le 12 novembre 2018, et, enfin, de quatre consultations au centre antidouleurs et neuf avec un psychologue du centre hospitalier Sud Essonne - site de Dourdan, situés à environ onze kilomètres de son domicile, entre le 9 octobre 2012 et le 31 janvier 2014. Enfin, l'agression, qui a entraîné des arrêts de travail et une incapacité à exercer à nouveau sur son poste, a également nécessité de multiples réunions et démarches administratives avec le rectorat, ainsi que le soutient Mme G née D, qui fournit les lieux et dates des rendez-vous, sans être contredite, entraînant neuf déplacements au rectorat de Versailles, à environ soixante kilomètres de son domicile, un déplacement à Paris à soixante kilomètres de son domicile, quatre déplacements à Evry à environ quarante kilomètres de son domicile, trois réunions à Etampes à environ dix kilomètres, deux réunions à Chamarande à environ quinze kilomètres et enfin un déplacement à Palaiseau à quarante-trois kilomètres de son domicile. L'ensemble de ces déplacements médicaux et administratifs à hauteur de 9 314 kilomètres a donc généré, sur la base du barème kilométrique de l'administration fiscale (soit 0,394 euros par kilomètre + 1 515 euros), pour la tranche des déplacements entre 5 000 et 20 000 kilomètres, des frais de déplacement d'un montant de 5 184 euros.
9. Il y a donc lieu d'évaluer l'indemnisation globale au titre des frais de déplacement et des frais postaux à un montant total de 5 375,97 euros.
S'agissant des dépenses de santé futures :
10. Il résulte de l'instruction que Mme G née D a, entre le 31 août 2012 et le 12 novembre 2018, eu recours, postérieurement à la consolidation de son état le 27 janvier 2011, à des consultations chez un psychologue pour un montant de 3 965 euros. Aucune pièce du dossier ne permet d'étayer la nécessité d'avoir de nouveau recours à ses soins au-delà de la date de la dernière consultation mentionnée par ce professionnel dans l'attestation de septembre 2021 produite au dossier, à savoir le 12 novembre 2018. En outre, si la requérante apporte la preuve de la prise d'un rendez-vous au cabinet du Dr C, chirurgien plasticien et produit un devis non signé établi par le Dr L, chirurgien plasticien, les dépenses de nature esthétique dont elle sollicite l'indemnisation ne présentent qu'un caractère éventuel. Par ailleurs, pour les mêmes motifs que détaillés ci-avant, la requérante n'est pas fondée à demander une indemnisation au titre de ses consultations chez un magnétiseur et un spécialiste en soins énergétiques. Dès lors, il sera fait une exacte appréciation des dépenses de santé futures en lien avec la tentative de meurtre dont Mme G née D a été victime en les évaluant à la somme de 3 965 euros.
S'agissant de l'assistance à tierce personne :
Quant à la période entre l'agression du 16 décembre 2005 et le 24 mai 2007 :
11. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise du 15 juin 2014 du Dr K, désigné par la commission d'indemnisation des victimes d'infractions (CIVI) près le tribunal judiciaire d'Évry, que les coups de couteau reçus par Mme G née D le 16 décembre 2005 ont provoqué de multiples plaies du membre supérieur droit et une perforation de la paroi abdominale et du mésocôlon, constitutives d'une incapacité temporaire totale jusqu'au 24 mai 2007. En outre, le retour de la victime à son domicile a été marqué par des tentatives de suicide en 2006 et en 2007. Les troubles dépressifs et du comportement alors manifestés par Mme G née D ont exigé une vigilance particulière. Son état physique et psychologique, imputable à l'agression dont elle a été victime le 16 décembre 2005, doit, dans les circonstances de l'espèce, être regardé comme ayant nécessité un besoin d'assistance non spécialisée trois heures par jour, qui est le volume horaire qu'elle réclame, à compter du 3 janvier 2006, date de fin de son hospitalisation, jusqu'au 24 mai 2007, soit durant 506 jours. Il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en le réparant au regard du salaire minimum interprofessionnel de croissance majoré des charges sociales sur la base d'un coût horaire de 13 euros et d'une base annuelle de 412 jours tenant compte des congés payés et des jours fériés, soit 571 jours au total (506 x 412/365). Le montant de l'indemnité due au titre de l'assistance par une tierce personne s'élève donc, pour cette période, à la somme de 22 269 euros, ainsi que l'ont retenu à bon droit les premiers juges.
Quant à la période postérieure au 24 mai 2007 :
12. S'agissant de la période s'ouvrant à compter du 25 mai 2007, date à laquelle le déficit fonctionnel temporaire a été fixé à 25 %, il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport de l'expert désigné par la commission d'indemnisation des victimes d'infractions (CIVI) près le tribunal judiciaire d'Évry, établi près de dix ans après l'agression, que Mme G née D est limitée dans les mouvements du membre supérieur droit et du membre inférieur gauche, et souffre de douleurs thoraciques et d'une baisse de force musculaire dans son membre supérieur droit. En outre, le certificat médical du 11 décembre 2014 établi par le docteur H du centre anti-douleur confirme qu'elle souffre de séquelles douloureuses de type neuropathique qui s'accompagnent d'une baisse de force musculaire du quadriceps gauche et du pouce droit qui la " handicapent dans sa vie quotidienne ". Sur le plan neuropsychiatrique, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise précité ainsi que du certificat établi le 4 février 2019 par son médecin généraliste, que Mme G née D continuait en 2014 de souffrir d'un état de stress post-traumatique avec éléments dépressifs. Le déficit fonctionnel né de ces séquelles a d'ailleurs été évalué par l'expert à 25 % pour la période après le 24 mai 2007, puis à 32 % à compter du 27 janvier 2011, date de consolidation. Les experts, pourtant spécifiquement interrogés sur le besoin d'assistance à tierce personne, n'ont consacré aucun développement à ce sujet dans leur expertise mais n'en ont toutefois pas écarté explicitement la nécessité. Dans ces conditions, l'état du dossier ne permet pas à la cour d'apprécier l'existence et l'étendue du besoin d'assistance à tierce personne de Mme G née D à compter du 25 mai 2007. Dès lors, il y a lieu, avant dire droit, sur ces conclusions, d'ordonner une expertise médicale aux fins précisées par le dispositif de l'arrêt.
En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux :
S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :
13. Il résulte du rapport d'expertise du 15 juin 2014 du Dr K, désigné par la commission d'indemnisation des victimes d'infractions (CIVI) près le tribunal judiciaire d'Évry, que Mme G née D a subi, en raison de l'agression dont elle a été victime, une incapacité temporaire totale du 16 décembre 2005 au 24 mai 2007, soit pendant 17 mois, puis une incapacité temporaire partielle de 25 % du 25 mai 2007 au 27 janvier 2011, date de consolidation de son état de santé, soit pendant 44 mois. Les premiers juges n'ont pas fait une inexacte appréciation de ce chef de préjudice, en l'évaluant sur la base d'une indemnité de 500 euros par mois pour l'incapacité temporaire totale et de 125 euros par mois pour l'incapacité temporaire de 25 %, parvenant à la somme totale de 14 000 euros
S'agissant du déficit fonctionnel permanent :
14. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que les séquelles actuelles physiques et psychiques résultant de l'agression dont elle a été victime entraînent pour Mme G née D un déficit fonctionnel permanent qui doit être estimé au total à 32 %, soit 25 % pour les infirmités physiques et 7 % pour les séquelles psychologiques. La requérante étant âgée de trente-deux ans à la date de consolidation de son état de santé, les premiers juges ont fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à la somme de 70 000 euros.
S'agissant des souffrances endurées :
15. Les souffrances endurées par la requérante en lien avec l'agression ont été évaluées par l'expert à un degré de 6,5 sur une échelle de 7. Eu égard à ce niveau très élevé de douleur, fixé au regard tant des conséquences physiques que psychologiques de l'agression, les premiers juges ont justement apprécié ce chef de préjudice en l'évaluant à 30 000 euros.
S'agissant du préjudice d'agrément :
16. Il résulte de l'instruction, en particulier de l'attestation du 11 mai 2016 du directeur du centre artistique Rudolf Noureev, que Mme G née D pratiquait régulièrement, avant l'agression, à haut niveau une activité artistique dont elle est désormais privée. Il peut être fait une juste appréciation de son préjudice d'agrément en l'évaluant à la somme de 7 000 euros, montant accordé par les premiers juges qui ne fait l'objet d'aucune contestation en appel.
S'agissant du préjudice esthétique :
17. Compte tenu des cicatrices largement visibles et désormais définitives provoquées par l'agression, situées sur le membre supérieur droit et à l'abdomen, c'est à bon droit que les premiers juges ont apprécié le préjudice esthétique temporaire et permanent subi par Mme G née D en l'évaluant à la somme de 8 000 euros, les souffrances psychiques résultant des cicatrices constamment visibles relevant de l'indemnisation au titre des souffrances endurées.
S'agissant du préjudice sexuel et d'établissement :
18. Il résulte de l'instruction que Mme G née D a subi un préjudice sexuel, du fait de tensions dans son couple consécutives à son agression, dont les premiers juges ont fait une correcte appréciation en l'évaluant à la somme de 3 000 euros. En revanche, il ne résulte pas de l'instruction que les séquelles résultant de l'agression aient fait perdre à Mme G née D une chance de réaliser normalement son projet de vie familiale et de mener à bien des projets personnels, alors qu'il résulte de l'instruction qu'elle a donné naissance à deux enfants en 2008 et 2009. Dès lors, c'est à bon droit que les premiers juges ont rejeté les prétentions qu'elle formule au titre du préjudice d'établissement qu'elle prétend avoir subi. Ainsi, Mme G née D doit être indemnisée au titre du préjudice sexuel et d'établissement à hauteur de 3 000 euros.
S'agissant du préjudice d'angoisse de mort imminente :
19. Il résulte de l'instruction que l'agression subie par Mme G née D, survenue pendant un cours, a été soudaine et très violente, qu'il s'est écoulé ensuite plusieurs dizaines de minutes avant la stabilisation de son état, qui a nécessité une opération chirurgicale en urgence. En outre, il résulte des termes de l'expertise ordonnée par la commission d'indemnisation des victimes d'infractions (CIVI) que l'expert a évalué les souffrances psychologiques de Mme G née D ne tenant compte que de l'état dépressif consécutif à l'agression et que cet expert n'a donc pas inclus dans son évaluation ses peurs au moment et dans les suites immédiates de l'agression. Il sera donc fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en le fixant à 5 000 euros.
20. Il résulte de ce qui précède que les préjudices subis par Mme G née D en lien avec l'agression dont elle a été victime le 16 décembre 2005 doivent être évalués à la somme de 168 609,97 euros. Le surplus de ses demandes au titre des chefs de préjudices sur lesquels le présent arrêt statue expressément doit, en conséquence, être rejeté.
Sur les préjudices de M. G et de leurs enfants mineurs :
21. Les premiers juges n'ont pas fait une inexacte appréciation du préjudice moral subi par M. G et par B et E G, nées respectivement le 16 juillet 2003 et le 2 août 2004, du fait de la dégradation de l'état de santé de Mme G née D consécutive à l'agression dont elle a été victime, en l'évaluant à la somme de 10 000 euros en ce qui concerne M. G et à la somme de 5 000 euros en ce qui concerne chacun de ses deux enfants, soit la somme totale de 20 000 euros.
22. En revanche, le droit à la réparation d'un dommage, quelle que soit sa nature, s'ouvre à la date à laquelle se produit le fait qui en est directement la cause. Il résulte de l'instruction que F et J G sont nés postérieurement à l'agression dont a été victime leur mère. Par suite, en l'absence, après leur naissance, d'aggravation de l'état de cette dernière en lien avec l'agression, leur préjudice moral ne présente pas un lien direct avec cette agression. Les conclusions formulées à ce titre ne peuvent, dès lors, qu'être rejetées, ainsi que l'ont relevé à bon droit les premiers juges.
23. Il résulte de ce qui précède que les préjudices subis par les proches de Mme G née D en lien avec l'agression dont elle a été victime le 16 décembre 2005 doivent être évalués à la somme de 20 000 euros. Le surplus des demandes de ses proches doit, en conséquence, être rejeté.
24. Il résulte de ce qui précède que les requérants sont d'ores et déjà fondés à soutenir que l'indemnité que l'Etat est condamné à verser à Mme G née D par le jugement attaqué doit être portée à 168 609,97 euros. Ainsi qu'en ont fait mention les premiers juges, il appartiendra au fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions, qui a été mis en cause dans la présente instance mais n'a pas présenté d'observations et ne peut donc être regardé comme subrogé dans les droits de Mme G née D et de M. G, en son nom personnel et en sa qualité de représentant légal de ses enfants mineurs B et E, d'obtenir le remboursement des provisions qu'il a versées aux requérants s'il s'y croit fondé.
Sur les autres conclusions de la requête :
25. Eu égard au caractère exécutoire du présent arrêt en tant qu'il octroie une indemnisation supplémentaire à Mme G née D, les conclusions des requérants tendant à ce qu'il soit ordonné l'exécution provisoire du présent arrêt sous astreinte ne peuvent qu'être rejetées.
DÉCIDE :
Article 1er : La somme de 165 525,97 euros que l'Etat a été condamné à verser à Mme G née D par le jugement du 2 décembre 2021 du tribunal administratif de Versailles est portée à 168 609,97 euros.
Article 2 : Le jugement n° 1907269 du tribunal administratif de Versailles est réformé en ce qu'il a de contraire à l'article 1er.
Article 3 : Il sera, avant de statuer sur les conclusions de Mme G née D à raison de l'assistance à tierce personne pour la période à compter du 25 mai 2007, procédé par un expert, désigné par la présidente de la cour administrative d'appel, à une expertise contradictoire entre les parties, avec pour mission de :
- préciser si une assistance à tierce personne était nécessaire à compter du 25 mai 2007, compte tenu de l'état de santé de Mme G née D en lien avec l'agression dont elle a été victime ;
- dans l'affirmative, décrire et quantifier précisément les modalités de l'aide à la personne, humaine et/ou matérielle, nécessaire pour pallier l'impossibilité ou la difficulté d'effectuer les actes et gestes de la vie courante ainsi que, éventuellement, les conséquences des séquelles neuropsychologiques quand elles sont à l'origine d'un déficit majeur d'initiative et/ou de troubles dangereux de comportement, en distinguant la période du 25 mai 2007 au 27 janvier 2011 et la période après consolidation.
Article 4 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.
Article 5 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.
Article 6 : Le surplus des conclusions indemnitaires de la requête, à l'exclusion des conclusions faisant l'objet de la mesure d'expertise ordonnée ci-dessus, est rejeté.
Article 7 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent arrêt, sont réservés jusqu'en fin d'instance.
Article 8 : Le présent arrêt sera notifié à Mme A G née D, à M. I G, au recteur de l'académie de Versailles, à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Essonne et au Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions.
Délibéré après l'audience du 25 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Besson-Ledey, présidente,
Mme Danielian, présidente assesseure,
Mme Liogier, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.
La rapporteure,
C. LiogierLa présidente,
L. Besson-Ledey
La greffière,
T. TollimLa République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme
La greffière,
N°22VE00233
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-25VE03336
La Cour administrative d’appel de Versailles, statuant en référé, a rejeté la requête de Mme C... contestant l’ordonnance du tribunal administratif de Versailles qui avait rejeté sa demande indemnitaire pour rupture abusive de son contrat de travail avec la commune de Carrières-sous-Poissy. La cour a confirmé que la demande de première instance était irrecevable, faute pour la requérante d’avoir produit la preuve du dépôt d’une demande indemnitaire préalable, condition nécessaire pour lier le contentieux. En l’absence de contestation de cette irrecevabilité, les moyens soulevés en appel ont été jugés inopérants. L’ordonnance a été rendue sur le fondement de l’article R. 222-1 du code de justice administrative.
01/06/2026
Cour administrative d'appel de Marseille — N° CAA13-24MA03276
La Cour administrative d'appel de Marseille, dans un arrêt du 25 mars 2026, a examiné le litige opposant la société EEA à l'office public de l'habitat Pays d'Aix Habitat Métropole (aux droits duquel vient la société Famille et Provence) concernant la résiliation de trois accords-cadres de travaux. Saisie en appel du jugement du tribunal administratif de Marseille ayant rejeté la demande de la société EEA, la cour a soulevé d'office un moyen tiré de la nullité des contrats en raison d'un conflit d'intérêts. Elle a constaté que le directeur technique de l'office, ayant participé à la procédure de passation des trois contrats, se trouvait dans une situation de conflit d'intérêts constitutive d'un vice d'une particulière gravité, justifiant ainsi l'annulation du jugement et la constatation de la nullité des accords-cadres.
04/05/2026
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-26PA02403
La Cour administrative d'appel de Paris, statuant en référé, est saisie par la société Neko Ramen d'une demande de suspension de l'exécution provisoire d'un jugement du tribunal administratif de Paris du 19 février 2026. Ce jugement avait partiellement annulé une décision de l'OFII du 14 septembre 2023, mais avait maintenu à la charge de la société une contribution spéciale de 661 650 euros pour emploi d'étrangers sans titre. La société invoque l'urgence et l'existence de moyens sérieux (irrégularité de procédure, erreur de droit dans la modulation, disproportion de la sanction). Le juge des référés rappelle que la suspension prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative nécessite une urgence justifiée et un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.
04/05/2026
Cour administrative d'appel de Marseille — N° CAA13-25MA01426
Cette décision de la Cour administrative d'appel de Marseille concerne le non-renouvellement du contrat d'une assistante d'éducation par le collège des Hautes Vallées. La cour rejette la requête de Mme A... qui contestait ce non-renouvellement. Elle juge que l'absence d'entretien préalable, prévu par l'article 45 du décret n° 86-83 du 17 janvier 1986, ne constitue pas une garantie dont la privation entraîne automatiquement l'annulation de la décision, sauf en cas de caractère disciplinaire, ce qui n'était pas le cas. La cour confirme ainsi le jugement du tribunal administratif de Marseille.
04/05/2026