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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-22VE00601

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-22VE00601

mercredi 6 septembre 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-22VE00601
TypeOrdonnance
Recoursexcès de pouvoir
Avocat requérantMAILLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme A B a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise, d'une part, d'annuler l'arrêté du 23 novembre 2021 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé le pays de destination, d'autre part, à titre principal, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer une carte de séjour temporaire dès la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation dans le même délai et sous la même astreinte.

Par un jugement n° 2115234 du 16 février 2022, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande.

Procédure devant la Cour :

Par une requête enregistrée le 16 mars 2022, Mme B, représentée par Me Maillet, avocat, demande à la Cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) d'annuler cet arrêté ;

3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire dès la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes délai et conditions d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Mme B soutient que :

- le jugement est insuffisamment motivé ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il méconnait les articles 6 et 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales portant respectivement sur le droit à un procès équitable et le droit à un recours effectif ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle dès lors qu'il l'empêche d'une part, d'assister personnellement au procès de son agresseur et, d'autre part, d'exercer, le cas échéant, un recours effectif contre la décision du juge pénal ;

- il méconnait le 5° de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale dès lors que, d'une part, la consultation de données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours n'est pas permise pour l'instruction des décisions portant obligation de quitter le territoire français et, d'autre part, le préfet ne justifie pas de l'habilitation de l'agent qui a procédé à cette consultation ;

- il méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme dès lors que, d'une part, elle a développé en France une vie privée et familiale intense et, d'autre part, elle est atteinte d'un stress post-traumatique qui nécessite un suivi en France;

- il méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'un retour en République démocratique du Congo l'expose à des traitements inhumains ou dégradants.

La requête a été communiquée le 11 mai 2022 au préfet du Val-d'Oise, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " () Les () premiers vice-présidents des cours () peuvent () par ordonnance, rejeter () les requêtes d'appel manifestement dépourvues de fondement () ".

2. Mme B, ressortissante congolaise, née le 28 novembre 1995 à Kinshasa (République démocratique du Congo), déclare être entrée en France le 20 janvier 2019. Elle a sollicité le 14 mai 2019 son admission au séjour au titre de l'asile. Par une décision du 25 octobre 2021, la Cour nationale du droit d'asile a rejeté son recours dirigé contre la décision par laquelle l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile. Par un arrêté du 23 novembre 2021, le préfet du Val-d'Oise l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office. Mme B fait appel du jugement du 16 février 2022 par lequel le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté.

Sur la régularité du jugement attaqué :

3. Aux termes de l'article L. 9 du code de justice administrative : " Les jugements sont motivés ".

4. Il ressort des termes mêmes du jugement attaqué, et en particulier de son point 6, que le tribunal administratif a suffisamment énoncé les motifs de droit et de fait pour lesquels il a considéré que les articles 6 et 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme, relatifs au droit à un procès équitable et à celui d'un recours effectif, n'avaient pas été méconnus en l'espèce. Par suite, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la première juge, qui n'était pas tenue de répondre à l'ensemble des arguments présentés par les parties à l'appui des moyens soulevés, aurait insuffisamment motivé sa décision.

Sur la légalité de l'arrêté attaqué :

En ce qui concerne la légalité externe :

5. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". L'article L. 211-5 du même code dispose : " La motivation exigée () doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

6. Mme B reprend en appel le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté qu'elle conteste sans invoquer, à son soutien, aucun élément de fait ou de droit nouveau. Il y a lieu d'écarter ce moyen par adoption des motifs retenus à bon droit par la première juge aux points 2 et 3 du jugement attaqué.

En ce qui concerne la légalité interne :

7. En premier lieu, aux termes de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme : " 1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle. Le jugement doit être rendu publiquement, mais l'accès de la salle d'audience peut être interdit à la presse et au public pendant la totalité ou une partie du procès dans l'intérêt de la moralité, de l'ordre public ou de la sécurité nationale dans une société démocratique, lorsque les intérêts des mineurs ou la protection de la vie privée des parties au procès l'exigent, ou dans la mesure jugée strictement nécessaire par le tribunal, lorsque dans des circonstances spéciales la publicité serait de nature à porter atteinte aux intérêts de la justice. / () ".

8. Mme B, qui affirme avoir déposé en mars 2019 une plainte pour viol et s'être constituée partie civile dans le cadre de la procédure judiciaire qui était, à la date de l'arrêté attaqué, en cours d'instruction, soutient que l'arrêté préfectoral contesté l'obligeant à quitter le territoire français méconnait les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme relatif au droit à un procès équitable dès lors qu'il l'empêche d'assister personnellement au procès de son agresseur, et donc de s'exprimer elle-même dans ce cadre.

9. Mme B ne saurait utilement se prévaloir des stipulations de l'article 6-1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'encontre de cet arrêté préfectoral, qui ne sont pas applicables aux litiges relatifs à des obligations de quitter le territoire français prises par les préfets, lesquels concernent non pas des sanctions mais des mesures de police administrative, qui n'ont trait ni au bien-fondé d'une accusation en matière pénale, ni à des contestations sur des droits et obligations de caractère civil. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée ne serait pas conforme aux exigences de l'article 6-1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant. En tout état de cause, cet éloignement ne fait pas obstacle à ce que Mme B présente des observations écrites dans le cadre de l'instance pénale concernant le jugement de son agresseur, ni qu'elle se fasse représenter par un mandataire de justice, ni qu'elle sollicite un visa pour se rendre en France afin d'assister aux audiences pénales.

10. En deuxième lieu, l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme stipule : " Toute personne dont les droits et libertés reconnus dans la présente Convention ont été violés, a droit à l'octroi d'un recours effectif devant une instance nationale, alors même que la violation aurait été commise par des personnes agissant dans l'exercice de leurs fonctions officielles. ".

11. La décision obligeant Mme B à quitter le territoire français ne peut être regardée comme ayant, par elle-même, pour effet de l'empêcher d'exercer son droit au recours dans le cadre de l'instance pénale. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué méconnait le droit à un recours effectif tel qu'il est garanti par les stipulations de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En troisième lieu, Mme B soutient que l'arrêté qu'elle conteste est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle dès lors qu'il l'empêche d'une part, d'assister personnellement au procès de son agresseur et, d'autre part, d'exercer, le cas échéant, un recours effectif contre la décision du juge pénal. Toutefois, l'éloignement dont Mme B fait l'objet ne fait pas obstacle à ce qu'elle présente des observations écrites dans le cadre de l'instance pénale concernant le jugement de son agresseur, ni qu'elle se fasse représenter par un mandataire de justice, ni qu'elle sollicite un visa pour se rendre en France afin d'assister aux audiences pénales. Il ne peut pas non plus être regardé comme ayant, par lui-même, pour effet de l'empêcher d'exercer son droit au recours dans le cadre de cette instance pénale. Par suite, ce moyen doit être écarté.

13. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale : " I. - Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 (), les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : / () 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat. 'habilitation précise limitativement les motifs qui peuvent justifier pour chaque personne les consultations autorisées. Lorsque la consultation révèle que l'identité de la personne concernée a été enregistrée dans le traitement en tant que mise en cause, l'enquête administrative ne peut aboutir à un avis ou une décision défavorables sans la saisine préalable, pour complément d'information, des services de la police nationale ou des unités de la gendarmerie nationale compétents et, aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires, du ou des procureurs de la République compétents. Le procureur de la République adresse aux autorités gestionnaires du traitement un relevé des suites judiciaires devant figurer dans le traitement d'antécédents judiciaires et relatif à la personne concernée. Il indique à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande si ces données sont accessibles en application de l'article 230-8 du présent code. "

14. Mme B soutient que le préfet du Val-d'Oise a méconnu les dispositions du 5° de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale dès lors que, d'une part, la consultation des données à caractère personnel qu'il cite n'est pas permise pour l'instruction des décisions portant obligation de quitter le territoire français, ce que ne dit pas le texte, et, d'autre part, il lui appartient de justifier de l'habilitation de l'agent ayant procédé à cette consultation. Toutefois, il est constant que le préfet n'a sollicité des informations quant à la procédure judiciaire relative à la plainte de Mme B qu'après avoir été averti de la saisine du tribunal administratif de Cergy-Pontoise par cette dernière afin de voir annulée la décision en litige. L'obtention d'informations concernant l'avancée de la procédure judiciaire en cours étant donc postérieure à l'édiction de l'arrêté attaqué, elle est sans incidence sur la légalité de cette décision. Le moyen tiré de ce que le préfet du Val-d'Oise a méconnu les dispositions du 5° de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale, qui au demeurant ne s'applique pas aux enquêtes concernant des obligations de quitter le territoire français, doit donc être écarté comme inopérant.

15. En cinquième lieu, l'article 8 de cette convention stipule : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

16. Mme B affirme avoir développé une vie privée et familiale intense depuis son arrivée en France en février 2019, et soutient que le viol qu'elle a subi a généré un stress post-traumatique important pour lequel elle bénéficie d'un suivi psychiatrique, qui nécessite d'être poursuivi en France. Toutefois, l'intéressée n'allègue pas ne pas être célibataire et sans charge de famille. En outre, alors qu'elle n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour pour un motif de santé, elle n'apporte aucun élément pour établir que son état de santé nécessiterait une prise en charge médicale, et notamment un suivi psychiatrique, qui ne peut être réalisée dans son pays d'origine. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ne peut dès lors qu'être écarté. Dans ces conditions, le préfet du Val-d'Oise n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme B au regard des buts poursuivis. Il n'a dès lors pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation sur ce point.

17. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. "

18. Mme B soutient qu'elle devait faire l'objet d'un mariage forcé en République démocratique du Congo, que son refus a entrainé de nombreuses menaces et violences à son endroit et qu'un retour dans ce pays l'expose à de nouvelles violences qui peuvent être qualifiées de traitement inhumains ou dégradants. Mais l'intéressée, dont la demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 24 avril 2021, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 25 octobre 2021, ne produit aucun élément nouveau démontrant la réalité et l'actualité des risques de traitements inhumains et dégradants auxquels elle serait personnellement exposée en cas de retour dans son pays d'origine. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ne peut dès lors qu'être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que la requête d'appel de Mme B est manifestement dépourvue de fondement. Dès lors, ses conclusions présentées à fin d'annulation doivent être rejetées en application des dispositions précitées de l'article R. 222-1 du code de justice administrative. Il en va de même, par voie de conséquence, de ses conclusions présentées à titre accessoire, à fin d'injonction et d'astreinte, et celles afférentes aux frais de justice fondées sur l'application des dispositions énoncées par l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Fait à Versailles, le 6 septembre 2023.

Le premier vice-président de la Cour,

président de la 2ème chambre,

B. EVEN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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