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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-22VE00822

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-22VE00822

jeudi 21 septembre 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-22VE00822
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantGIUDICELLI-JAHN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Par une ordonnance n° 2111134 du 23 décembre 2021, le magistrat désigné du tribunal administratif de Melun a transmis au tribunal administratif de Cergy-Pontoise la requête présentée par M. B.

Par cette requête M. A B a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise d'annuler l'arrêté du 29 novembre 2021 du préfet de police de Paris en tant qu'il lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi.

Par un jugement n° 2116115 du 11 mars 2022, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé cet arrêté, ainsi que l'arrêté du même jour portant interdiction de retour sur le territoire d'une durée de douze mois et a mis à la charge de l'État le versement à M. B d'une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 8 avril 2022, le préfet de police demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) de rejeter la demande de M. B présentée devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise.

Il soutient que :

- c'est à tort que le premier juge a estimé que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît le droit de l'intéressé d'être entendu, protégé par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- les autres moyens soulevés en première instance par M. B ne sont pas fondés pour les motifs exposés dans le mémoire en défense devant le tribunal administratif.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 juin 2022, M. B, représenté par Me Giudicelli-Jahn, avocate, conclut au rejet de la requête, à ce qu'il soit enjoint au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, et à ce qu'il soit mis à la charge de l'État une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que le moyen soulevé par le préfet de police n'est pas fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Danielian a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant égyptien né le 21 avril 1987 et entré en France en dernier lieu en 2015, a fait l'objet d'une interpellation pour infraction routière le 28 novembre 2021. Les services de police ayant constaté l'irrégularité de sa situation au regard du droit au séjour, le préfet de police a pris, le 29 novembre 2021, des arrêtés l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. M. B a saisi le tribunal administratif de Cergy-Pontoise d'une demande tendant à l'annulation de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français. Le préfet de police relève appel du jugement du 11 mars 2022 par lequel la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé cette décision, ainsi que l'arrêté portant interdiction de retour sur le territoire français par voie de conséquence.

Sur le moyen d'annulation retenu par le tribunal administratif :

2. Aux termes l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union () ".

3. Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

4. Il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition en date du 28 novembre 2021, produit pour la première fois en appel, qu'à la suite de son interpellation, M. B, qui avait déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 31 juillet 2020, a été interrogé, lors de sa retenue aux fins de vérification de son droit de circulation ou de séjour sur le territoire français, sur son identité, son pays d'origine, les conditions de son entrée et de son séjour sur le territoire français, sa situation familiale et sa situation professionnelle. Ainsi, le requérant a été mis à même de présenter les observations qu'il estimait utiles et pertinentes sur l'irrégularité de son séjour et les motifs qui auraient été susceptibles de justifier que l'autorité préfectorale s'abstienne de prendre à son égard une nouvelle mesure d'éloignement à destination du pays dont il a la nationalité. Par suite, le préfet de police est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé l'arrêté en litige au motif qu'il avait méconnu le droit de M. B d'être entendu.

5. Il appartient toutefois à la cour, saisie de l'ensemble du litige par l'effet dévolutif de l'appel, d'examiner les autres moyens soulevés par M. B devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise.

Sur les autres moyens invoqués par M. B :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, par un arrêté n° 2021-00991 du 27 septembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour et au bulletin officiel de la ville de Paris du 1er octobre 2021, le préfet de police de Paris a donné à Mme C D, adjointe au chef de section des reconduites à la frontières, délégation à l'effet de signer les décisions de la nature de celle en cause. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit par suite être écarté.

7. En deuxième lieu, l'arrêté du 29 novembre 2021 vise le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment le 1° de l'article L. 611-1 dont il fait application. Cet arrêté mentionne que M. B, qui ne peut justifier d'un titre de séjour, ne s'est pas conformé aux stipulations du règlement 2016/399 du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes, qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement du 31 juillet 2020, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente et qu'il a déclaré être marié et père de deux enfants à charge. Ainsi, la décision faisant obligation à M. B de quitter le territoire français, qui comporte l'énoncé des circonstances de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, satisfait l'exigence de motivation de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit donc être écarté.

8. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de police n'aurait pas tenu compte des observations émises par le requérant lors de son audition, ni procédé à un examen complet et approfondi de sa situation. Ce moyen doit donc être écarté.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990, publiée par décret du 8 octobre 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

10. Si M. B se prévaut notamment de l'ancienneté de sa présence en France depuis 2007, il ressort toutefois des pièces du dossier qu'il a lui-même déclaré être entré en France pour la dernière fois en 2015. S'il fait état de son intégration professionnelle en qualité de plombier, il ne fournit aucun justificatif à l'appui de ses allégations et ne démontre pas, par les seules pièces qu'il produit, résider avec son épouse, de même nationalité et ses deux enfants nés en 2017 et 2019, lesquels sont en tout état de cause très jeunes et ne justifie pas davantage de l'impossibilité pour la famille de reconstituer la cellule familiale en Egypte. Enfin, il n'établit ni même n'allègue être isolé dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de trente-quatre ans. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance, par le préfet de police, des stipulations précitées de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et " d'une erreur de qualification des faits sur sa situation personnelle et professionnelle " doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. D'une part, il ressort de ce qui a été dit précédemment qu'aucun des moyens soulevés par M. B à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français du préfet de police ne sont fondés. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est pas fondée et doit ainsi être écartée.

12. D'autre part, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Et en vertu de l'article L. 613-2 de ce code, les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour sont motivées.

13. L'arrêté en litige prononçant à l'encontre de M. B une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois, qui vise l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne que l'intéressé, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour et s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement du 31 juillet 2020 prise par le préfet du Val-d'Oise, qu'il déclare être marié avec deux enfants à charge sans en apporter la preuve et qu'il n'est ainsi pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Ainsi, cette décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et procède à l'examen particulier de la situation de l'intéressé. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen de sa situation personnelle doivent être écartés.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que le préfet de police est fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé ses arrêtés du 29 novembre 2021 et a mis à la charge de l'État le versement à M. B d'une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative. La demande présentée par M. B devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise et ses conclusions en appel, en injonction et présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent dès lors être rejetées. Aucun dépens n'ayant été exposé les conclusions présentées à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement n° 2116115 de la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du 11 mars 2022 est annulé.

Article 2 : La demande présentée par M. B devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise et ses conclusions en appel sont rejetées.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera adressée au préfet de police de Paris.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Besson-Ledey, présidente de chambre,

Mme Danielian, présidente assesseure,

Mme Liogier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 21 septembre 2023.

La rapporteure,

I. DanielianLa présidente,

L. Besson-LedeyLa greffière,

A. Audrain Foulon

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

Le greffier,

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