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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-22VE01491

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-22VE01491

mardi 7 mai 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-22VE01491
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantBOAMAH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. D B C a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise d'annuler les arrêtés du 10 mars 2022 par lesquels le préfet de police, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il était susceptible d'être reconduit d'office et, d'autre part, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Par un jugement n° 2203590 du 24 mai 2022, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé ces arrêtés, a enjoint au préfet de police, ou au préfet territorialement compétent, de délivrer à M. B C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans un délai d'un mois, a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et, enfin, a rejeté le surplus des conclusions de la requête.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 21 juin 2022, le préfet de police demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) de rejeter la demande de M. B C présentée devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise.

Il soutient que :

- il demande une substitution de base légale, M. B C étant entré en France sans visa, ainsi qu'il y était autorisé, mais s'étant maintenu sur le territoire sans être titulaire d'un titre de séjour, l'obligation de quitter le territoire français pouvait être fondée sur le 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le premier juge a retenu à tort le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; ses enfants sont jeunes et il n'y a aucun obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Colombie dont ils sont originaires ; sa femme n'occupe son emploi, peu qualifié, que depuis 2019 ; il n'a jamais entamé de démarche pour régulariser sa situation ;

- les autres moyens soulevés en première instance par M. B C ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 octobre 2023, M. B C, représenté par Me Boamah, avocate, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- le motif d'annulation retenu par le premier juge est fondé ; l'ensemble de sa famille réside en France ; ses enfants, dont l'un est né en France, sont scolarisés sur le territoire ; sa femme dispose d'une situation professionnelle stable ; ils résident chez ses beaux-parents qui résident régulièrement en France ; l'état de santé de sa belle-mère nécessite qu'il subvienne aux besoins du foyer ;

- il était dispensé de visa pour entrer sur le territoire français ; l'obligation de quitter le territoire français ne pouvait donc pas être fondée sur le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les arrêtés ont été édictés en méconnaissance de son droit d'être entendu qui est un principe fondamental de l'Union européenne ; il n'a pas pu présenter des observations et n'a pas été informé de ce qu'il pouvait formuler des observations écrites ;

- l'obligation de quitter le territoire français et la fixation du pays de destination sont insuffisamment motivées ce qui révèle un défaut d'examen de sa situation ;

- l'obligation de quitter le territoire français et la fixation du pays de destination sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire révèle un défaut d'examen de sa situation dès lors qu'il est bien titulaire d'un permis colombien et que l'infraction qui lui est reprochée de conduite sans permis résulte d'un malentendu ; il n'est pas connu des services de police ; il ne pouvait pas justifier être entré régulièrement sur le territoire français puisqu'il était dispensé de visa ; il dispose d'une résidence et d'attaches stables sur le territoire ;

- pour les mêmes motifs, la décision portant refus de délai de départ volontaire est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que, disposant de l'ensemble de ses attaches en France, ces circonstances justifiaient qu'il ne fasse pas l'objet d'une interdiction de retour ; pour les mêmes raisons, elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle porte une atteinte à mener une vie privée et familiale normale disproportionnée au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai.

Par un courrier du 9 avril 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que la cour était susceptible de substituer d'office, comme base légale de la présomption de risque de fuite instituée par les dispositions de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les dispositions du 2° de cet article à celles des 1° et 8° de cet article sur lesquelles était fondée l'arrêté du 10 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Liogier,

- et les observations de Me Boamah, représentant M. B C, présent.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B C, ressortissant colombien né le 11 février 1994, a fait l'objet de deux arrêtés du 10 mars 2022 par lesquels le préfet de police, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il était susceptible d'être reconduit d'office et, d'autre part, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Le préfet de police fait appel du jugement du 24 mai 2022 de la magistrate désignée du tribunal administratif de Cergy-Pontoise qui a annulé ses arrêtés, lui a enjoint de délivrer à M. B C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans un délai d'un mois et a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761- 1 du code de justice administrative.

Sur le moyen retenu par la magistrate désignée :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Pour annuler les arrêtés du 10 mars 2022 litigieux, la magistrate désignée a considéré que le préfet de police avait porté une atteinte disproportionnée au droit de M. B C au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. B C est entré sur le territoire français en juillet 2017, soit moins de cinq ans à la date des arrêtés litigieux. En outre, s'il est constant que sa femme et ses deux enfants, dont le dernier est né en France, résident avec lui sur le territoire, il ressort des pièces du dossier que son épouse y réside en situation irrégulière et que l'ensemble de sa famille est de nationalité colombienne, sans que M. B C ne fasse valoir aucune circonstance qui ferait obstacle à leur retour en Colombie. Par ailleurs, si la femme de M. B C travaille sous couvert d'un contrat à durée déterminée, ainsi que l'a relevé le premier juge, cet emploi de femme de ménage ne lui procure que quatre heures hebdomadaires de travail. De surcroît, M. B C ne justifie, à la date des arrêtés attaqués, d'aucun emploi, ni d'aucune ressource, ainsi qu'il l'a lui-même indiqué aux services de police lors de son interpellation, la promesse d'embauche dont il faisait état devant le tribunal administratif étant datée du lendemain des décisions attaquées. Enfin, s'il ressort effectivement des pièces du dossier qu'il réside avec sa famille, seule sa belle-mère dispose d'une carte de résident et les problèmes de santé de cette personne qu'il allègue, pour justifier la nécessité de sa présence sur le territoire français, ne sont établies par aucune pièce. Dans ces conditions, le préfet est fondé à soutenir que c'est à tort que, pour annuler ses arrêtés, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise s'est fondé sur le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Il appartient à la cour, saisie de l'ensemble du litige par l'effet dévolutif de l'appel, d'examiner les autres moyens soulevés par M. B C devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise et en appel.

Sur les autres moyens soulevés par M.B C :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire et fixation du pays de destination :

6. En premier lieu, l'arrêté litigieux vise les textes législatifs et conventionnels dont il est fait application, expose les motifs fondant la décision du préfet et les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. B C, tels qu'il les avait décrits aux services de police lors de son interpellation. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté, ainsi que celui tiré d'un défaut d'examen particulier de la situation de l'intéressé.

7. En deuxième lieu, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé, les auteurs de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008, s'ils ont encadré de manière détaillée les garanties accordées aux ressortissants des États tiers concernés par les décisions d'éloignement ou de rétention, n'ont pas précisé si et dans quelles conditions devait être assuré le respect du droit de ces ressortissants d'être entendus, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Si l'obligation de respecter les droits de la défense pèse en principe sur les administrations des États membres lorsqu'elles prennent des mesures entrant dans le champ d'application du droit de l'Union, il appartient aux États membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles doit être assuré, pour les ressortissants des États tiers en situation irrégulière, le respect du droit d'être entendu. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement. Enfin, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

8. Il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal d'audition par les services de police, que M. B C a été spécifiquement interrogé sur les conditions de son entrée sur le territoire, sur sa situation administrative et la régularité de son séjour sur le territoire français, sur ses ressources, ses attaches familiales en France, sur ses conditions de vie sur le territoire mais que la perspective d'un éloignement ne lui a pas été présentée. Toutefois, M. B C ne fait valoir aucune circonstance dans ses écritures, autres que celles qu'il a déjà présentées aux services de police le 10 mars 2022, qui auraient pu influer sur le contenu de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit à être entendu doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré () ".

10. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

11. Il est constant que M. B C, ressortissant colombien, était dispensé de visa lorsqu'il est entré sur le territoire français en juillet 2017 et qu'il s'est maintenu sur le territoire depuis cette date, sans solliciter un titre de séjour. Dès lors, la décision portant obligation de quitter le territoire français pouvait être fondée sur le 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la requête du préfet, qui contenait une telle demande de substitution de base légale, ayant été communiquée à M. B C, celui-ci a pu présenter des observations sur cette possibilité. Il y a donc lieu de faire droit à la demande de substitution du préfet en substituant cette base légale à celle qu'il a retenue initialement, à savoir le 1° du même article, qui ne prive l'intéressé d'aucune garantie de procédure. En conséquence, le moyen tiré de la méconnaissance du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est inopérant et doit être écarté.

12. En quatrième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 4, en obligeant M. B C à quitter le territoire français et en fixant le pays de destination, le préfet de police n'a commis aucune erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai volontaire :

13. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

14. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

15. Ainsi qu'il a été dit au point 11, M. B C est entré sur le territoire français en étant dispensé de visa en juillet 2017 et s'est maintenu sur le territoire français depuis lors sans solliciter de titre de séjour. Par suite, le refus de délai de départ volontaire pouvait être fondé sur le 2° de l'article L. 612-3 précité, ce dont les parties ont été informées par un courrier du 9 avril 2024. Il y a donc lieu de substituer aux bases légales initialement retenues par le préfet, à savoir les 1° et 8° de l'article L. 612-3 du même code, celle du 2° de l'article L. 612-3 précitées. Par suite, les moyens tirés du défaut d'examen de sa situation et d'erreur d'appréciation, au regard des éléments initialement retenus par le préfet de police, ne peuvent qu'être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L.612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

17. Il ressort des pièces du dossier que pour fixer à deux ans la durée d'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. B C, le préfet a pris en compte, dans le cadre du pouvoir d'appréciation qu'il exerce à cet égard, les quatre critères énoncés par les dispositions du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour retenir en particulier la durée de sa présence sur le territoire français, l'absence de liens stables, intenses et anciens avec la France ainsi que son signalement le 10 mars 2022 pour conduite sans permis. Cependant, les faits reprochés à l'intéressé de conduite sans permis, interpelé alors qu'il conduisait sous couvert de son permis colombien, sont isolés et ne sauraient, à eux seuls, caractériser une menace pour l'ordre public. En outre, il ressort des pièces du dossier qu'il réside en France depuis près de cinq ans avec sa femme et ses enfants auprès de ses beaux-parents, ainsi qu'il a été dit au point 4. Dès lors, compte tenu de ces circonstances et en l'absence de précédentes mesures d'éloignement, M. B C est fondé à soutenir que le préfet a commis une erreur d'appréciation en lui interdisant le retour sur le territoire pour une durée de deux ans et à demander l'annulation de l'arrêté du 10 mars 2022 édictant une telle interdiction.

18. Il résulte de ce qui précède que le préfet de police est seulement fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, la magistrate désignée du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé son arrêté du 10 mars 2022 faisant obligation à M. B C de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination, lui a enjoint de délivrer à M. B C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans un délai d'un mois et a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

19. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. B C présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement n° 2203590 du 24 mai 2022 de la magistrate désignée du tribunal administratif de Cergy-Pontoise est annulé en ce qu'il a annulé l'arrêté du préfet de police du 10 mars 2022 en tant qu'il a fait obligation à M. B C de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination, a enjoint au préfet de délivrer à M. B C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans un délai d'un mois et a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 2 : La demande de M. B C présentée devant le tribunal administratif de Cergy-Pointoise tendant à l'annulation de l'arrêté du 10 mars 2022 du préfet de police en tant qu'il l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il était susceptible d'être reconduit d'office est rejetée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de M. B C présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à M. D B C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera adressée au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 23 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Besson-Ledey, présidente,

Mme Danielian, présidente assesseure,

Mme Liogier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

La rapporteure,

C. LiogierLa présidente,

L. Besson-Ledey

La greffière,

T. Tollim

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

N°22VE01491

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