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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-22VE01931

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-22VE01931

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-22VE01931
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantGREFFARD - POISSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme C H A épouse G a demandé au tribunal administratif d'Orléans d'annuler la décision du 20 février 2020 par laquelle le préfet du Loiret a refusé de lui accorder le regroupement familial au bénéfice de ses deux enfants mineurs, F et E A.

Par un jugement n° 2003336 du 27 janvier 2022, le tribunal administratif d'Orléans a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 2 et 17 août 2022 et le 8 septembre 2023, Mme H A épouse G, représentée par Me Greffard-Poisson, avocat, demande à la cour, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) d'annuler la décision du 20 février 2020 par laquelle le préfet du Loiret a refusé de lui accorder le regroupement familial au bénéfice de ses deux enfants mineurs, F et E A ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Loiret d'autoriser le regroupement familial au bénéfice de ses deux enfants et de prendre toutes mesures visant à permettre ce regroupement familial dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'arrêt à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros à Mme H A épouse G au titre des frais de justice, non compris dans le dépens, dont distraction à Me Greffard-Poisson, qui se réserve le droit, en cas de condamnation, de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat et à poursuivre, à son profit, la somme allouée par la cour, en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Elle soutient que :

- elle établit la filiation avec ses deux enfants par la production d'un jugement supplétif de reconstitution d'acte ; les contradictions relevées dans ses explications par le tribunal proviennent d'un malentendu avec son conseil ; elle produit le jugement supplétif en intégralité ; l'erreur de date de naissance figurant dans le jugement est une simple erreur de plume ; si ses enfants étaient nés en 2009, elle n'aurait eu qu'à les déclarer directement et n'aurait eu nul besoin d'un jugement supplétif ; la date de naissance est corroborée par un certificat médical ; le lien de filiation étant établi, le regroupement familial doit être autorisé ;

- le préfet ne peut lui opposer le nombre de pièces dans le logement, ce critère ne faisant pas partie des critères légaux pour le regroupement familial ; le logement dont elle disposait était d'une superficie suffisante ; elle réside désormais dans un logement encore plus grand ;

- elle disposait des ressources suffisantes sur la période des douze mois précédant sa demande ; son contrat de travail à durée indéterminée a été suspendu du fait d'un congé de présence parentale pour s'occuper de ses deux enfants handicapés ; son mari perçoit également une retraite ;

- la décision attaquée viole de manière disproportionnée son droit à mener une vie privée et familiale normale au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que la tante qui s'occupait de ses deux enfants restés dans son pays d'origine est décédée et qu'elle ne peut s'absenter de France sur une longue période en raison du handicap de ses deux autres enfants.

Par une ordonnance du 11 septembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 octobre 2023 à 12 heures.

Un mémoire en défense a été enregistré au greffe pour la préfète du Loiret, représentée par Me Termeau, avocat, le 26 septembre 2024.

Mme H A épouse G a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle à hauteur de 55 % par une décision du 14 juin 2022 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Versailles.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté du 1er août 2014 pris en application de l'article R. 304-1 du code de la construction et de l'habitation ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Liogier,

- et les conclusions de M. Illouz, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C H A épouse D B, ressortissante camerounaise née le 19 avril 1979, est entrée en France le 18 novembre 2011 pour rejoindre son mari de nationalité française. Elle a déposé le 19 juin 2017 une demande de regroupement familial au profit de ses deux enfants, F et E A, nés tous deux le 22 août 2003, restés dans son pays d'origine. Cette demande a été rejetée par le préfet du Loiret par une décision en date du 20 février 2020 au motif principal de l'absence de preuve du lien de filiation et aux motifs surabondants de l'absence d'un logement décent et de ressources stables. Par une requête du 2 août 2022, présentée dans le délai de recours de deux mois suivant la décision du bureau d'aide juridictionnelle, Mme H A épouse D B fait appel du jugement du 27 janvier 2022 du tribunal administratif d'Orléans qui a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 411-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version alors applicable : " Le regroupement familial peut également être sollicité pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint dont, au jour de la demande, la filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ou dont l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux ". Aux tenues de l'article L. 411-4 du même code dans sa rédaction alors en vigueur : " L'enfant pouvant bénéficier du regroupement familial est celui qui répond à la définition donnée au dernier alinéa de l'article L. 314-11 () ". Selon les termes de l'article L. 314-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, auquel renvoie l'article L. 411-4 du même code, l'enfant visé par ces dispositions s'entend de l'enfant ayant une filiation légalement établie, y compris l'enfant adopté.

3. Aux tenues de l'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. () ". Aux tenues de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l 'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. La requérante a demandé le regroupement familial au profit de ses deux enfants mineurs, F et E A, tous les deux nés le 22 août 2003 à Mbalmayo au Cameroun. A l'appui de sa demande, elle a présenté au préfet un jugement supplétif de reconstitution des actes de naissance rendu le 6 octobre 2009 par le tribunal de première instance de Mbalmayo et les actes de naissance des enfants, établis sur la base de ce jugement supplétif. Le préfet se prévaut des avis défavorables de la direction interdépartementale de la police aux frontières sur ces documents qui relèvent exclusivement qu'il est mentionné dans le jugement supplétif, en page 1, que les enfants sont nés le 22 août 2003 puis, en page 2, le 22 août 2009. Toutefois, il ressort des mentions du jugement supplétif, qui précise que les enfants ont six ans, que cette erreur est isolée, l'exposé des faits et le dispositif étant tout à fait conformes aux déclarations de la requérante devant la cour. En outre, la requérante produit en appel un jugement rectificatif du jugement supplétif, en date du 4 octobre 2022 corrigeant cette erreur dans les motifs, sur demande de la requérante, accompagné des procès-verbaux de notification et d'un certificat de non appel, l'ensemble de ces documents corroborant l'erreur de plume commise dans le jugement initial. Le préfet, à qui ces documents ont été communiqués, n'a produit aucune observation avant la clôture de l'instruction. Si le préfet fait également valoir que la notification du jugement supplétif en 2017 est peu vraisemblable, le caractère tardif de cette notification ne peut suffire à écarter le caractère probant du jugement supplétif, au regard de ce qui vient d'être dit. Dans ces conditions, et eu égard à l'ensemble des pièces du dossier, notamment de la copie du passeport de la requérante qui montre des voyages réguliers dans son pays d'origine et des mandats cash réguliers à sa fille, la requérante est fondée à soutenir que c'est à tort que le préfet a opposé à la requérante l'absence de lien de filiation pour refuser le regroupement familial au profit de ses enfants.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : 1° Le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont prises en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. Les ressources doivent atteindre un montant qui tient compte de la taille de la famille du demandeur. () / 2° Le demandeur ne dispose pas ou ne disposera pas à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; () ". S'agissant du logement, l'article R.411-5 du même code, dans sa version alors applicable, précise que : " () est considéré comme normal un logement qui : / 1° Présente une superficie habitable totale au moins égale à : () - en zones B1 et B2 : 24 m² pour un ménage sans enfant ou deux personnes, augmentée de 10 m² par personne jusqu'à huit personnes et de 5 m2 par personne supplémentaire au-delà de huit personnes ; () / 2° Satisfait aux conditions de salubrité et d'équipement fixées aux articles 2 et 3 du décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent pris pour l'application de l'article 187 de la loi n° 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbain ". S'agissant des ressources, l'article R.411-4 du même code, alors en vigueur dispose que : " () les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : () - cette moyenne majorée d'un cinquième pour une famille de six personnes ou plus ".

7. D'une part, il ressort des pièces du dossier, notamment du rapport d'enquête de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui a émis un avis favorable à la demande de la requérante, que celle-ci disposait, à la date de sa demande de regroupement, d'un appartement de type T3 situé à Orléans d'une superficie de 66,10 m², supérieur à celle exigée par les dispositions précitées pour une famille de six personnes en zone B1. Il n'est par ailleurs pas contesté que cet appartement comportait tous les équipements d'hygiène et de confort correspondant aux normes actuelles. La circonstance que ce logement ne comportait que deux chambres, en plus du séjour, pour accueillir une famille composée d'un couple et de quatre enfants, ne suffit pas à le faire regarder comme ne satisfaisant pas à la condition de normalité fixée par le deuxième alinéa de l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Au surplus, il ressort des pièces du dossier que Mme H A épouse D B habite depuis 2020 dans un appartement de type T5 de près de 92 m². Dès lors, le préfet ne pouvait légalement refuser le regroupement familial demandé par la requérante au motif que son logement ne présenterait pas des conditions d'habitabilité satisfaisantes.

8. D'autre part, il ressort des pièces du dossier qu'à la date de sa demande de regroupement familiale, la requérante travaillait comme femme de chambre et son mari comme concierge, tous deux sous couvert d'un contrat à durée indéterminée à temps plein. En outre, il est constant que le couple remplissait les conditions de ressources fixées par les dispositions précitées sur la période de référence, qui s'étendait de juin 2016 à mai 2017. Le préfet fait valoir que ces ressources ne sont pas stables. Toutefois, il fait exclusivement valoir la circonstance, inopérante, que les ressources du couple sont plus faibles, à la date de la décision attaquée, soit près de quatre ans après la période de référence, ce que la requérante explique, au demeurant, par le départ en retraite de son mari et la suspension de son contrat de travail du fait d'un congé de présence parentale rendu nécessaire par le handicap de ses deux jeunes enfants. Dès lors, le préfet ne pouvait pas non plus refuser le regroupement familial à la requérante au motif de l'instabilité de ses ressources.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme H A I D B est fondée à demander l'annulation de la décision du 20 février 2020 du préfet de l'Essonne et à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif d'Orléans a rejeté sa demande d'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ".

11. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent arrêt implique nécessairement que la préfète du Loiret autorise le regroupement familial sollicité par Mme H A épouse D B au profit de ses deux enfants F et E dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

12. Mme H A épouse D B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle au taux de 55 % par une décision du 14 juin 2022 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Versailles. Elle n'allège pas avoir engagé d'autres frais que ceux partiellement pris en charge à ce titre et il n'y a donc pas lieu que l'Etat lui verse une somme sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative. En revanche, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Greffard-Poisson, avocat de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Greffard-Poisson de la somme de 800 euros.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement n° 2003336 du 27 janvier 2022 du tribunal administratif d'Orléans et la décision du 20 février 2020 du préfet du Loiret sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Loiret d'autoriser le regroupement familial sollicité par Mme H A épouse D B au profit de ses deux enfants F et E dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 3 : L'Etat versera à Me Greffard-Poisson une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Greffard-Poisson renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent arrêt sera notifié à Mme C H A épouse D B, à Me Greffard-Poisson et au ministre de l'intérieur et à la préfète du Loiret.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Besson-Ledey, présidente,

M. de Miguel, premier conseiller,

Mme Liogier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.

La rapporteure,

C. LiogierLa présidente,

L. Besson-Ledey

La greffière,

T. TollimLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

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