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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-22VE02381

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-22VE02381

jeudi 30 mars 2023

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-22VE02381
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationD
Formation6ème chambre
Avocat requérantPLACE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C D, représenté par Me Place, avocat, a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise d'annuler l'arrêté du 4 août 2021 par lequel le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande de titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Par un jugement n° 2111130 du 29 septembre 2022, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé cet arrêté, a enjoint au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification de ce jugement, de lui remettre immédiatement une autorisation provisoire de séjour, et a mis à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à lui verser au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Procédure devant la cour :

I. Par une requête, enregistrée le 20 octobre 2022, sous le n° 22VE02381, et un mémoire enregistré le 2 mars 2023, le préfet du Val-d'Oise demande à la cour d'annuler ce jugement.

Il soutient que :

- le jugement attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de droit tenant à la méconnaissance des dispositions de l'article 6.5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- c'est à tort que le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a accueilli le moyen tiré de la méconnaissance par l'arrêté attaqué des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée à M. D, représenté par Me Place, avocate, qui a conclu, par un mémoire enregistré le 1er mars 2023, à titre principal, au rejet de la requête et à la confirmation du jugement attaqué, à titre subsidiaire, à l'annulation de l'arrêté du 4 août 2021 par lequel le préfet du Val- d'Oise a rejeté sa demande de titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, enfin, à la mise à la charge de l'Etat d'une somme de 2 000 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par le préfet du Val-d'Oise ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée le 20 octobre 2022, sous le n° 22VE02382, le préfet du Val-d'Oise demande à la cour de surseoir à statuer à l'exécution du jugement du tribunal administratif de Cergy-Pontoise n° 2111130 du 29 septembre 2022.

Il soutient que le moyen soulevé dans l'instance n° 22VE02381 parait sérieux et de nature à justifier l'annulation du jugement attaqué ainsi que le rejet des conclusions à fin d'annulation accueillies par les premiers juges.

La requête a été communiquée à M. D, représenté par Me Place, avocate, qui a conclu par un mémoire enregistré le 1er mars 2023 qu'il n'y a pas lieu de statuer sur la requête aux fins de sursis à exécution, le jugement ayant déjà été exécuté par le préfet, au rejet de la requête et à la mise à la charge de l'Etat d'une somme de 1 800 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B ;

- et les observations de Me Girod substituant Me Place, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien né le 22 avril 1967, a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise l'annulation de l'arrêté du 4 août 2021 par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français. Le préfet du Val-d'Oise relève appel du jugement du 29 septembre 2022 par lequel le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a prononcé l'annulation de cet arrêté, a enjoint au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification de ce jugement, dans l'attente, de lui remettre immédiatement une autorisation provisoire de séjour, et a condamné l'Etat à lui verser la somme de 1 200 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 22VE02381 et n° 22VE02382, présentées par le préfet du Val-d'Oise, tendent respectivement à l'annulation et au sursis à exécution d'un même jugement. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même arrêt.

Sur la requête n° 22VE02381 :

Sur la régularité du jugement :

3. Aux termes de l'article 9 du code de justice administrative : " Les jugements sont motivés ".

4. Il ressort de l'examen du jugement attaqué que le tribunal administratif de Cergy-Pontoise, qui n'était pas tenu de répondre à l'ensemble de l'argumentation des parties, a énoncé les éléments qui fondent sa décision, notamment la circonstance qu'un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale a été remis à l'épouse de M. D le 9 décembre 2020, le tribunal ayant auparavant annulé la décision par laquelle le préfet avait refusé de lui délivrer un titre de séjour, au motif notamment qu'elle portait atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant malade qui bénéficie d'un suivi médical pluridisciplinaire en institut médico-éducatif quatre jours par semaine et que les deux autres enfants du couple présents en France sont scolarisés qu'elle suit une formation afin de devenir auxiliaire de vie. Il a aussi relevé que M. D, infirmier, a rejoint sa famille en France, qu'il bénéficie d'une promesse d'embauche, et a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, en tant qu'accompagnant d'enfant malade, pour juger qu'en refusant de lui délivrer ce titre de séjour, le préfet du Val-d'Oise a porté une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale des membres de sa famille, méconnaissant ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et qu'il y a lieu, pour ce seul motif et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, d'annuler l'arrêté attaqué du 4 août 2021 en l'ensemble de ses dispositions. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation du jugement attaqué doit être écarté.

Sur le bien-fondé du jugement :

5. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article 6.5 de l'accord franco-algérien modifié du 27 décembre 1968 : " Les dispositions du présent article ainsi que celles des deux articles suivants, fixent les conditions de délivrance et de renouvellement du certificat de résidence aux ressortissants algériens établis en France ainsi qu'à ceux qui s'y établissent, sous réserve que leur situation matrimoniale soit conforme à la législation française. Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ; () ". Aux termes de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les parents étrangers de l'étranger mineur qui remplit les conditions prévues à l'article L. 425-9, ou l'étranger titulaire d'un jugement lui ayant conféré l'exercice de l'autorité parentale sur ce mineur, se voient délivrer, sous réserve qu'ils justifient résider habituellement en France avec lui et subvenir à son entretien et à son éducation, une autorisation provisoire de séjour d'une durée maximale de six mois. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. Cette autorisation provisoire de séjour ouvre droit à l'exercice d'une activité professionnelle. Elle est renouvelée pendant toute la durée de la prise en charge médicale de l'étranger mineur, sous réserve que les conditions prévues pour sa délivrance continuent d'être satisfaites. Elle est délivrée par l'autorité administrative, après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans les conditions prévues à l'article L. 425-9 ". Les dispositions de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile, qui prévoient la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour au bénéfice des parents d'enfants dont l'état de santé répond aux conditions prévues par l'article L. 425-9 du même code, ne sont pas applicables aux ressortissants algériens, dont la situation est entièrement régie par les stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié. Cette circonstance ne fait toutefois pas obstacle à ce que le préfet, dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire d'appréciation, délivre à ces ressortissants un certificat de résidence pour l'accompagnement d'un enfant malade.

6. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Il résulte de ces stipulations qu'il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle procède à l'éloignement d'un ressortissant étranger d'apprécier si, eu égard à la durée et aux conditions de son séjour en France ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie privée et familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle aurait été prise.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. D et son épouse sont parents de quatre enfants. Si l'aîné, majeur, est demeuré en Algérie, leurs trois autres enfants les ont accompagnés en France, et le plus jeune d'entre eux, âgé de 9 ans, est atteint de lourds handicaps cérébro-moteurs et risques de pneumopathie aiguë, ce qui n'est pas contesté par le préfet. Mme D, épouse du requérant, s'est installée en France en 2017 avec les deux autres enfants alors mineurs du couple, nés respectivement en 2003 et 2006, afin que le cadet puisse y recevoir les soins rendus nécessaires par son état de santé. Il y bénéficie encore à ce jour d'un suivi médical pluridisciplinaire en institut médico-éducatif quatre jours par semaine, les deux autres enfants présents en France étant scolarisés. Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé par jugement du 27 novembre 2018, devenu définitif, la décision du 21 novembre 2017, par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme D, au motif qu'elle portait atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant malade, qui n'était pas susceptible de pouvoir bénéficier en Algérie des soins rendus nécessaires par son état de santé. L'intéressée s'est alors vu remettre un certificat de résidence portant la mention " vie privée et familiale " le 9 décembre 2020, et il n'est pas contesté qu'elle était encore titulaire d'un tel certificat de résidence à la date de l'arrêté en litige du 4 août 2021. M. D a rejoint sa famille en France, où il bénéficie d'une promesse d'embauche, et a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, en tant qu'accompagnant d'enfant malade. Alors même que M. D a la possibilité de bénéficier du regroupement familial, le préfet peut délivrer un certificat de résidence à un ressortissant algérien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit, dès lors qu'il dispose à cette fin d'un pouvoir discrétionnaire pour apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, dont la famille est intégrée en France et apporte les soins nécessaires à l'enfant malade dont la mère dispose d'un certificat de résidence d'algérien, l'opportunité d'une mesure de régularisation. En outre, et en tout état de cause, les circonstances que le préfet du Val-d'Oise ne s'est pas encore prononcé sur la demande de certificat de résidence d'algérien de Mme A D, sa fille, présentée le 28 novembre 2022, et sur celle de M. E D, son fils, introduite le 4 octobre 2022, sont sans influence sur la légalité des décisions en litige. Dans ces conditions, en refusant de délivrer à M. D le titre de séjour dont il sollicitait la délivrance, le préfet du Val-d'Oise a porté une atteinte disproportionnée à son droit à la vie privée et familiale et, ainsi, il a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, opposables à l'administration, sans qu'y fassent obstacle les stipulations de l'accord bilatéral franco algérien du 27 décembre 1968 qui régit d'une manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, ainsi que les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés et leur durée de validité, et les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s'établir en France, et notamment les situations du 5) de l'article 6 de l'accord.

8. Il résulte de tout ce qui précède que le préfet du Val d'Oise n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé son arrêté du 4 août 2021 portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français et lui a enjoint de délivrer à M. D un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui remettre immédiatement une autorisation provisoire de séjour.

Sur la requête n° 22VE02382 :

9. Aux termes de l'article R. 811-15 du code de justice administrative : " Lorsqu'il est fait appel d'un jugement de tribunal administratif prononçant l'annulation d'une décision administrative, la juridiction d'appel peut, à la demande de l'appelant, ordonner qu'il soit sursis à l'exécution de ce jugement si les moyens invoqués par l'appelant paraissent, en l'état de l'instruction, sérieux et de nature à justifier, outre l'annulation ou la réformation du jugement attaqué, le rejet des conclusions à fin d'annulation accueillies par ce jugement. ".

10. La cour statuant sur le présent arrêt sur la requête n° 22VE02381 du préfet du Val-d'Oise tendant à l'annulation du jugement attaqué, les conclusions de sa requête n° 22VE02882 tendant à ce qu'il soit sursis à l'exécution de ce jugement sont privées d'objet. Par suite, il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les frais liés aux instances :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. D d'une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête n° 22VE02382 du préfet du Val-d'Oise.

Article 2 : La requête n° 22VE02381 du préfet du Val-d'Oise est rejetée.

Article 3 : L'Etat versera à M. D la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à M. D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise

Délibéré après l'audience du 9 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Albertini, président de chambre,

M. Mauny, président-assesseur,

Mme Troalen, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.

Le président-assesseur,

O. MAUNYLe président-rapporteur,

P.-L. B

La greffière,

F. PETIT-GALLAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS

La cour administrative d'appel de Versailles

(6ème chambre)

3

2, 22VE0238

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