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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-23VE02313

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-23VE02313

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-23VE02313
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantESNAULT-BENMOUSSA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme A B a demandé au tribunal administratif d'Orléans d'annuler l'arrêté du 3 mai 2022 par lequel la préfète d'Indre-et-Loire a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être reconduite d'office.

Par un jugement n° 2202358 du 21 septembre 2023, le tribunal administratif d'Orléans a annulé l'arrêté du 3 mai 2022, a enjoint au préfet de délivrer à Mme B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois et a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 20 octobre 2023, le préfet d'Indre-et-Loire demande à la cour d'annuler ce jugement.

Il soutient que :

- Mme B est entrée irrégulièrement sur le territoire en 2019 à l'âge de 36 ans et a depuis fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qu'elle n'a pas exécutée ; son conjoint est un compatriote et rien ne fait obstacle à leur retour dans leur pays d'origine ; elle ne justifie d'aucune insertion particulière dans la société française et ne dispose d'aucune ressource propre ; elle pourrait bénéficier du regroupement familial ;

- l'arrêté du 3 mars 2022 n'est entaché d'aucune erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; pour les mêmes raisons, il ne porte pas atteinte au droit à une vie privée et familiale de Mme B au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 avril 2024, Mme A B, représentée par Me Esnault-Benmoussa, avocat, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat les dépens, ainsi que la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés ; elle vit en France avec son époux, qui travaille sous couvert d'un contrat à durée indéterminée et leurs deux enfants depuis 2019.

Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 juin 2024 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Versailles.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Liogier a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante kosovare née le 28 juillet 1983, entrée en France en avril 2019, a fait l'objet d'un arrêté du 3 mai 2022 par lequel la préfète d'Indre-et-Loire a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être reconduite d'office. Le préfet d'Indre-et-Loire fait appel du jugement du 21 septembre 2023 par lequel le tribunal administratif d'Orléans a annulé cet arrêté, lui a enjoint de délivrer à Mme B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois et a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / 2 Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Pour soutenir que c'est à tort que les premiers juges ont estimé que l'arrêté en litige portait une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme B, le préfet fait valoir qu'elle est entrée irrégulièrement sur le territoire en 2019 à l'âge de 36 ans, qu'elle a déjà fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qu'elle n'a pas exécutée, qu'elle ne justifie d'aucune insertion sur le territoire, que son conjoint est un compatriote et que rien ne fait obstacle à leur retour dans leur pays d'origine. Il ressort toutefois des pièces du dossier que Mme B est mariée avec un compatriote depuis le 16 novembre 2019, soit depuis près de trois ans à la date de l'arrêté attaqué, que la communauté de vie entre les époux est attestée depuis août 2019, qu'elle n'a pas cessé depuis et qu'ils ont eu deux enfants nés sur le territoire français en 2021 et 2023. En outre, il ressort des pièces du dossier que le mari de Mme B est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " salarié ", accordée le 27 mars 2022 par le préfet d'Indre-et-Loire et valable jusqu'au 26 mars 2026, et exerce un emploi d'ouvrier plaquiste en contrat à durée indéterminée à temps plein, emploi qu'il occupait d'ailleurs encore en décembre 2023. Mme B justifie également suivre des cours hebdomadaires de français. Dans ces conditions, c'est à bon droit que le tribunal a estimé, au vu de la stabilité et de l'intensité de ses liens familiaux sur le territoire français, que le préfet d'Indre-et-Loire avait, en refusant la délivrance à l'intéressée d'une carte de séjour au titre de sa vie privée et familiale, méconnu les stipulations précitées, la circonstance que Mme B serait éligible à la procédure de regroupement familial étant, à cet égard, sans incidence.

4. Il résulte de ce qui précède que le préfet d'Indre-et-Loire n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif d'Orléans a annulé son arrêté du 3 mai 2022, lui a enjoint de délivrer à Mme B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois et a mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

5. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Esnault-Benmoussa, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Esnault-Benmoussa de la somme de 1 500 euros. En revanche, en l'absence de dépens dans la présente instance, les conclusions tendant à la condamnation de l'Etat à leur paiement ne peuvent qu'être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête du préfet d'Indre-et-Loire est rejetée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Esnault-Benmoussa une somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Esnault-Benmoussa renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à Mme A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet d'Indre-et-Loire.

Délibéré après l'audience du 25 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Besson-Ledey, présidente,

Mme Danielian, présidente assesseure,

Mme Liogier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

La rapporteure,

C. LiogierLa présidente,

L. Besson-Ledey

La greffière,

T. TollimLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

N°23VE02313

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