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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-23VE02353

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-23VE02353

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-23VE02353
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
Formation5ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme C D a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise d'annuler l'arrêté du 31 mars 2022 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de sa destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, et d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et une carte de séjour temporaire, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Par un jugement n° 2205700 du 19 septembre 2023, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 25 octobre 2023, le 23 janvier 2024 et le 10 juin 2204 , Mme D, représentée par Me Baisecourt, avocate, demande à la cour :

1°)d'annuler ce jugement ;

2°)d'annuler cet arrêté ;

3°)d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine d'effacer son signalement dans le système d'information Schengen, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour portant autorisation de travail dans l'attente de l'instruction de sa demande, dès la notification de cette même décision ;

4°)de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le jugement attaqué est entaché d'une erreur d'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision portant refus de titre de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; les signalements effectués par le préfet auprès du procureur de la République n'ont donné lieu à aucune poursuite pénale ; le père de son enfant contribue à l'entretien et à l'éducation de son fils à travers des versements mensuels ; ses déclarations relatives à une volonté d'accroître sa progéniture sont sans incidence sur le lien de filiation avec l'enfant ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle réside sur le territoire français depuis plus de huit ans, dont quatre ans en situation régulière ; elle est la mère de deux enfants mineurs, dont l'un est de nationalité française, nés et scolarisés en France ; elle justifie d'une insertion professionnelle de quatre ans à la date de la décision attaquée, dans des métiers en tension ; elle a suivi les formations afférentes au contrat d'intégration républicaine, qu'elle a signé en 2017 ;

- la décision en litige méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions du 6° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'exposante est la mère d'un enfant français mineur résidant en France à l'entretien et à l'éducation duquel elle contribue depuis sa naissance comme l'atteste l'adresse commune mentionnée sur les documents de scolarité de l'enfant depuis le début de cette scolarité, soit depuis cinq ans à la date de la décision attaquée ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- elle entend exciper de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision fixant le délai de départ volontaire à trente jours est illégale du fait de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- sa fille risque d'être excisée en cas de retour en Côte d'Ivoire ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans est illégale du fait de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- sa durée méconnaît l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Camenen,

- et les observations de Me Baisecourt, pour Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C D, ressortissante ivoirienne née le 29 janvier 1990, est entrée en France, selon ses déclarations, le 24 avril 2015. Par un arrêté du 31 mars 2022, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays de sa destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Mme D fait appel du jugement du 19 septembre 2023 par lequel le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".

3. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'ont pas entendu écarter l'application des principes ci-dessus rappelés. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le 11 mai 2016, Mme D a donné naissance à un enfant, qui avait fait l'objet d'une reconnaissance anticipée de paternité, le 25 janvier 2016, par M. B, Roger, A, ressortissant français. Pour établir que cette reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter la délivrance d'un titre de séjour à Mme D, le préfet des Hauts-de-Seine relève que M. A a déclaré, lors d'une audition du 4 juin 2018, être le père de vingt enfants âgés de 2 à 40 ans dont aucun n'est à sa charge et qu'il se trouvait en Afrique au moment de la naissance de l'enfant de Mme D, que cet enfant porte également le prénom de M. E, qui se présente comme le concubin de Mme D, et qu'il n'est pas établi que M. A contribue à l'entretien et à l'éducation de cet enfant. Toutefois, ces circonstances, alors notamment que la requérante produit trois attestations de réception d'une somme de 50 euros envoyée par M. A pour les mois de novembre et décembre 2021 et février 2022, soit antérieurement à l'arrêté attaqué, ne sont pas suffisants pour établir que ce dernier ne serait pas le père de l'enfant. Par ailleurs, le préfet des Hauts-de-Seine n'établit ni même n'allègue que l'autorité judiciaire aurait donné une suite à ses signalements de reconnaissance frauduleuse de paternité. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments précis et concordants de nature à établir que ce ressortissant français ne serait pas le père biologique de l'enfant de Mme D, le préfet des Hauts-de-Seine ne peut être regardé comme établissant que la reconnaissance de paternité de cet enfant a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention par l'intéressée d'un titre de séjour. L'arrêté contesté est donc entaché d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme D est fondée à soutenir que c'est à tort que le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ". Aux termes de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ".

7. D'une part, il n'est pas établi, en particulier par un virement international de 50 euros du 29 décembre 2023, l'origine et la date de l'autre virement n'étant pas justifiées par la pièce produite, qu'à la date du présent arrêt, le père de l'enfant de Mme D contribue effectivement à son entretien et son éducation. Dans ces conditions, l'annulation de l'arrêté contesté n'implique pas la délivrance d'un titre de séjour à Mme D en qualité de parent d'enfant français mineur mais implique seulement qu'il soit enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer la situation de l'intéressée, dans un délai de deux mois suivant la notification du présent arrêt et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

8. D'autre part, l'exécution du présent arrêt implique également qu'il soit enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de prendre toutes mesures utiles afin de mettre fin au signalement de la requérante dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour dont l'annulation est prononcée dans un délai de deux mois suivant la notification du présent arrêt. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de Cergy-Pontoise n° 2205700 du 19 septembre 2023 est annulé.

Article 2 : L'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 31 mars 2022 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de réexaminer la situation de Mme D, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt et de délivrer à l'intéressée, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de prendre toutes mesures utiles afin de mettre fin au signalement de Mme D dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour dont l'annulation est prononcée, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt.

Article 5 : L'Etat versera à Mme D la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent arrêt sera notifié à Mme C D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au préfet des Hauts-de-Seine.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Signerin-Icre, présidente de chambre,

M. Camenen, président assesseur,

Mme Florent, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

Le rapporteur,

G. Camenen

La présidente,

C. Signerin-Icre

La greffière,

T. René-Louis-Arthur

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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