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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-23VE02611

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-23VE02611

jeudi 25 juillet 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-23VE02611
TypeOrdonnance
Recoursexcès de pouvoir
Avocat requérantCABINET CORNET-VINCENT-SEGUREL CVS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme B A a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise d'annuler la décision du 2 mars 2022 par laquelle l'inspectrice du travail de l'unité de contrôle n° 2 des Hauts-de-Seine a accordé à la société Sony Pictures Home Entertainment (France) l'autorisation de la licencier et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un jugement n° 2206748 du 28 septembre 2023, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 28 novembre 2023, Mme A, représentée par Me Yontchouha, avocate, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du 2 mars 2022 ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur la régularité du jugement :

- le tribunal a considéré à tort que les moyens relatifs à la légalité externe n'étaient pas recevables alors qu'il ne s'agit pas de moyens nouveaux invoqués postérieurement à l'expiration du délai de recours ;

Sur le bien-fondé du jugement :

- la décision est entachée d'un vice de procédure dès lors que le retrait de la décision implicite de rejet n'a pas été précédé d'une enquête contradictoire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît aussi l'article L. 1233-1 du code du travail portant sur l'obligation de reclassement ;

- le tribunal a commis une erreur dans la qualification juridique des faits s'agissant des offres de reclassement, lesquelles ne présentent pas le caractère d'offre fermes et précises ;

- la décision méconnaît l'article L. 1132-1 du code du travail en ce qu'il existe un lien entre son licenciement et le mandat qu'elle exerce.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " () les présidents des formations de jugement des cours () peuvent () par ordonnance, rejeter () après l'expiration du délai de recours () les requêtes d'appel manifestement dépourvues de fondement. () ".

2. Par un courrier du 22 décembre 2021, la société Sony Pictures Home Entertainment a sollicité de l'inspectrice du travail de l'unité de contrôle n° 2 des Hauts-de-Seine l'autorisation de licencier, pour motif économique, Mme A, salariée recrutée sous contrat à durée indéterminée à compter du 1er juillet 2018, en qualité de " manager logistique distribution ". Elle détenait le mandat de membre titulaire au comité social et économique de l'entreprise (CSE). Une décision implicite de rejet est née le 24 février 2022. Par une décision du 2 mars 2022, l'inspectrice du travail a retiré sa décision implicite et a autorisé le licenciement de Mme A pour motif économique. Cette dernière en a demandé l'annulation au tribunal administratif de Cergy-Pontoise, mais sa demande a été rejetée par le jugement attaqué du 28 septembre 2023, dont elle relève appel.

Sur la régularité du jugement :

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la requérante n'a soulevé devant le tribunal administratif, et jusqu'à l'expiration du délai de recours contentieux, que des moyens se rattachant à la légalité interne de la décision de l'inspectrice du travail du 2 mars 2022. La requérante n'est donc pas fondée à soutenir que le tribunal administratif de Cergy-Pontoise aurait entaché son jugement d'une irrégularité en écartant les moyens relatifs à la légalité externe de la décision, qui n'étaient pas d'ordre public, comme irrecevables car relatifs à une cause juridique nouvelle.

4. En second lieu, hormis dans le cas où le juge de première instance a méconnu les règles de compétence, de forme ou de procédure qui s'imposaient à lui et a ainsi entaché son jugement d'une irrégularité, il appartient au juge d'appel, non d'apprécier le bien-fondé des motifs par lesquels le juge de première instance s'est prononcé sur les moyens qui lui étaient soumis, mais de se prononcer directement sur les moyens dirigés contre la décision administrative contestée dont il est saisi dans le cadre de l'effet dévolutif de l'appel. Mme A ne peut donc utilement se prévaloir des erreurs de droit ou des erreurs d'appréciation qu'auraient commises les premiers juges pour demander l'annulation du jugement attaqué.

Sur le bien-fondé du jugement :

5. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés protégés, qui bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est fondée sur un motif économique, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement du salarié, en tenant compte notamment de la nécessité des réductions envisagées d'effectifs et de la possibilité d'assurer le reclassement du salarié dans l'entreprise ou au sein du groupe auquel appartient cette dernière.

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 1233-4 du code du travail : " Le licenciement pour motif économique d'un salarié ne peut intervenir que lorsque tous les efforts de formation et d'adaptation ont été réalisés et que le reclassement de l'intéressé ne peut être opéré sur les emplois disponibles, situés sur le territoire national dans l'entreprise ou les autres entreprises du groupe dont l'entreprise fait partie et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. () / Le reclassement du salarié s'effectue sur un emploi relevant de la même catégorie que celui qu'il occupe ou sur un emploi équivalent assorti d'une rémunération équivalente. A défaut, et sous réserve de l'accord exprès du salarié, le reclassement s'effectue sur un emploi d'une catégorie inférieure. / L'employeur adresse de manière personnalisée les offres de reclassement à chaque salarié ou diffuse par tout moyen une liste des postes disponibles à l'ensemble des salariés, dans des conditions précisées par décret. / Les offres de reclassement proposées au salarié sont écrites et précises. ". Pour apprécier si l'employeur a satisfait à son obligation en matière de reclassement, l'autorité administrative doit s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, qu'il a procédé à une recherche sérieuse des possibilités de reclassement du salarié protégé, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui lui sont soumises, notamment de ce que les recherches de reclassement ont débouché sur des propositions précises de reclassement, de la nature et du nombre de ces propositions, ainsi que des motifs de refus avancés par le salarié.

7. La requérante fait valoir que la recherche de reclassement faite par la société Sony Pictures Home Entertainment n'aurait pas été loyale et sérieuse. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, si les listes de l'ensemble des postes disponibles sur le territoire au sein de la société et des autres sociétés du groupe, transmises les 13, 20 et 28 octobre 2021 et 6 janvier 2022, étaient incomplètes, la société a adressé à la requérante, le 1er février 2022, avant la fin de l'enquête de l'inspectrice du travail, la liste de l'ensemble des postes disponibles, soit quarante-cinq au total depuis octobre 2021, en précisant notamment la nature du poste, les compétences nécessaires, la localisation du poste et le niveau de rémunération. La requérante n'était pas ainsi, contrairement à ce qu'elle allègue, contrainte de les refuser faute de qualification ou faute de garantie que son profil serait retenu sur les différents postes proposés. Par ailleurs, si des postes ont été vacants avant la mise en œuvre de la procédure de licenciement pour motif économique, il ressort des pièces du dossier que ces postes ont été pourvus régulièrement avant le début de la procédure, de sorte qu'ils ne pouvaient être proposés en tant que postes de reclassement pour les salariés concernés. C'est donc à bon droit que le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a apprécié cette liste comme contenant des propositions fermes, écrites et précises et a considéré que Mme A n'était pas contrainte de refuser ces propositions faute de qualification ou de garanties que son profil serait retenu. Par suite, le moyen tiré de ce que la société aurait méconnu les obligations tirées de l'article L. 1233-4 du code du travail doit de nouveau être écarté en toutes ses branches.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 6321-1 du code du travail : " L'employeur assure l'adaptation des salariés à leur poste de travail. / Il veille au maintien de leur capacité à occuper un emploi, au regard notamment de l'évolution des emplois, des technologies et des organisations. / Il peut proposer des formations qui participent au développement des compétences, y compris numériques, ainsi qu'à la lutte contre l'illettrisme, notamment des actions d'évaluation et de formation permettant l'accès au socle de connaissances et de compétences défini par décret. Il peut également proposer aux salariés allophones des formations visant à atteindre une connaissance de la langue française au moins égale à un niveau déterminé par décret. () / Les actions de formation mises en œuvre à ces fins sont prévues, le cas échéant, par le plan de développement des compétences mentionné au 1° de l'article L. 6312-1. Elles peuvent permettre d'obtenir une partie identifiée de certification professionnelle, classée au sein du répertoire national des certifications professionnelles et visant à l'acquisition d'un bloc de compétences. ".

9. La requérante soutient que la société Sony Pictures Home Entertainment a manqué à son obligation de formation et d'adaptation et que l'inspectrice du travail n'a pas vérifié si la société justifiait avoir respecté son obligation de formation et d'adaptation prévue à l'article L. 6321-1 du code du travail.

10. Toutefois, Mme A ne peut utilement se prévaloir à l'encontre de la décision en litige de la méconnaissance par son employeur de l'obligation prévue à l'article L. 6321-1 du code du travail d'assurer l'adaptation de ses salariés à leur poste de travail, dès lors que l'autorisation de licenciement litigieuse n'est pas subordonnée au respect de cette obligation. En effet, la circonstance que l'employeur n'ait pas mis Mme A en mesure, au cours de sa carrière, d'accéder à des formations qui auraient facilité son reclassement, lequel ne pouvait être anticipé, est sans incidence sur les obligations de recherche d'un reclassement qui incombaient à l'entreprise préalablement au licenciement et ne peut être utilement invoquée à l'encontre de la décision autorisant le licenciement.

11. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 1132-1 du code du travail : " () aucun salarié ne peut être sanctionné, licencié ou faire l'objet d'une mesure discriminatoire, directe ou indirecte () en raison () de ses activités syndicales ou mutualistes () ". Aux termes de l'article L. 1134-1 du même code : " Lorsque survient un litige en raison d'une méconnaissance des dispositions du chapitre II, le candidat à un emploi, à un stage ou à une période de formation en entreprise ou le salarié présente des éléments de fait laissant supposer l'existence d'une discrimination directe ou indirecte (). / Au vu de ces éléments, il incombe à la partie défenderesse de prouver que sa décision est justifiée par des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. / Le juge forme sa conviction après avoir ordonné, en cas de besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. ".

12. Mme A reprend à l'identique et sans élément nouveau, le moyen déjà soulevé en première instance et tiré de l'existence d'un lien entre le mandat qu'elle exerce et le licenciement pour motif économique dont elle a fait l'objet. Toutefois, elle n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause l'appréciation motivée des premiers juges, qui ont indiqué que le poste qu'elle occupait faisait partie de la branche d'activité de distribution de supports physiques de la société, laquelle a été entièrement visée par des suppressions de postes, comme elle le reconnaît d'ailleurs dans ses écritures. Aucun élément de fait ne permet d'admettre l'existence d'une discrimination directe ou indirecte à l'encontre de Mme A, du fait notamment qu'elle exerçait des fonctions de membre titulaire au sein du comité social et économique. Dans ces conditions, le moyen sus analysé ne peut qu'être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête d'appel de Mme A est manifestement dépourvue de fondement. Dès lors, ses conclusions présentées à fin d'annulation doivent être rejetées, en application du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative, précité. Il en va de même, par voie de conséquence, de l'ensemble de ses conclusions présentées à titre accessoire, y compris les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, à la société Sony Pictures Home Entertainment France et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Fait à Versailles, le 25 juillet 2024.

Le président de la 6ème chambre,

Paul-Louis ALBERTINI

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

3

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