Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. D... C... a demandé au tribunal administratif d’Orléans d’annuler l’arrêté du 21 novembre 2024 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d’un an.
Par un jugement n° 2404982 du 4 décembre 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif d’Orléans a annulé l’arrêté du 21 novembre 2024 du préfet de la Loire- Atlantique et lui a enjoint de réexaminer la situation de M. C... dans un délai de quinze jours, de le munir d’une autorisation provisoire de séjour, de prendre toute mesure propre à mettre fin à son signalement dans le système d’information Schengen, a mis fin aux mesures de surveillance dont il faisait l’objet et a rejeté le surplus de sa demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête enregistrée le 16 décembre 2024, le préfet de la Loire-Atlantique demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement ;
2°) de rejeter la demande de M. C....
Il soutient que le premier juge a commis d’une part une erreur de fait quant au jour auquel l’arrêté contesté a été édicté et, d’autre part, une erreur de droit quant à la charge de la preuve en matière de délégation de signature lors des permanences.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Marc a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. D... C..., ressortissant tunisien, né le 3 mai 1986, a fait l’objet d’un arrêté du 21 novembre 2024, par lequel le préfet de la Loire-Atlantique l’a obligé à quitter le territoire français sans délai en application du 3° de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d’office et a prononcé une interdiction de retour pour une durée d’un an. Le préfet de la Loire-Atlantique fait appel du jugement du 4 décembre 2024 par lequel le magistrat désigné par le président du tribunal administratif d’Orléans a annulé son arrêté du 21 novembre 2024 et lui a enjoint de réexaminer la situation de l’intéressé dans un délai de quinze jours, de le munir d’une autorisation provisoire de séjour, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. C... dans le système d’information Schengen, et a mis fin aux mesures de surveillance dont il faisait l’objet.
Sur le moyen d’annulation retenu par le premier juge :
2. Le magistrat désigné a estimé que l’arrêté du 21 novembre 2024 était entaché d’incompétence, dès lors qu’il avait été signé le samedi 21 novembre 2024 et que le préfet de la Loire-Atlantique ne justifiait pas que son signataire était de permanence à cette date, faute de production du tableau de permanence.
3. Toutefois, l’arrêté attaqué, édicté non un samedi mais le jeudi 21 novembre 2024, a été signé par M. A... B..., chef du bureau du contentieux et de l’éloignement à la préfecture de la Loire-Atlantique, qui a, à cet effet, reçu une délégation de signature par un arrêté du 16 octobre 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 165 du même jour. Par suite, le préfet de la Loire-Atlantique est fondé à soutenir que c’est à tort que le magistrat désigné a annulé l’arrêté en litige en retenant le moyen tiré de l’incompétence de son signataire.
4. Il appartient à la cour, saisie de l’ensemble du litige par l’effet dévolutif de l’appel, d’examiner les autres moyens soulevés devant le tribunal administratif par M. C....
Sur les autres moyens invoqués par M. C... :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
5. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français vise notamment le 3° de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, rappelle les éléments de fait déterminants relatifs à la situation personnelle et familiale de l’intéressé et notamment les conditions de son séjour en France, en particulier les condamnations dont il a fait l’objet, et indique que M. C... ne remplit pas les conditions requises pour se voir délivrer un titre de séjour dès lors que, notamment, sa demande de titre de séjour a été clôturée, de sorte qu’il peut faire l’objet d’une mesure d’éloignement. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.
6. En deuxième lieu, aux termes de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre (…) ».
7. Si les dispositions de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l’objet d’une mesure d’éloignement telle qu’une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l’Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu’il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d’éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n’est susceptible d’affecter la régularité de la procédure à l’issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu’il lui revient, le cas échéant, d’établir devant la juridiction saisie.
8. En l’espèce, il n’est pas établi ni même allégué que l’intéressé disposait d’informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu’il aurait pu porter à la connaissance de l’administration avant que ne soit prise la mesure d’éloignement et qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été susceptibles de faire obstacle à la décision lui faisant obligation de quitter le territoire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d’être entendu doit être écarté.
9. En troisième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
10. M. C... soutient être entré en France en 2013, sans toutefois en justifier, ni justifier davantage du caractère habituel de sa résidence sur le territoire français depuis lors. Il a été mis en possession d’une carte de séjour portant la mention « vie privée et familiale » valable du 13 avril 2023 au 12 avril 2024 et sa demande de renouvellement de ce titre a été clôturée, faute d’avoir produit les documents demandés. Il ne justifie d’aucune activité professionnelle ni de toute autre insertion sur le territoire français. Il a été condamné à deux reprises par le tribunal judiciaire de Saint-Nazaire en novembre 2023 et en juillet 2024, respectivement à une peine de 5 mois d’emprisonnement dont 2 mois avec sursis, puis à 2 mois d’emprisonnement pour des faits de destruction de biens appartenant à autrui et de violences sur une personne ayant été liée par un pacte civil de solidarité. S’il soutient qu’il contribue à l’entretien et à l’éducation de son enfant de nationalité française, il n’en justifie par aucune pièce, alors, au demeurant, qu’il lui a été fait interdiction d’entrer en contact avec la mère de cet enfant. Le témoignage de la sœur de l’intéressé, non daté et peu circonstancié, n’est pas davantage de nature à établir un quelconque lien entre M. C... et sa fille. Par suite, compte-tenu de ces éléments et de l’ensemble des conditions de séjour de M. C... sur le territoire français, doivent être écartés les moyens tirés de la méconnaissance de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et de l’erreur manifeste dans l’appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.
11. En quatrième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 3 paragraphe 1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 10 précédent.
En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :
12. Aux termes de l’article L. 612-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’étranger faisant l’objet d’une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d’un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. (…) ». L’article L. 612-2 de ce code dispose que : « Par dérogation à l’article L. 612-1, l’autorité administrative peut refuser d’accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l’étranger constitue une menace pour l’ordre public ; / (…) 3° Il existe un risque que l’étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l’objet. ». Selon l’article L. 612-3 du même code : « Le risque mentionné au 3° de l’article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : (…) 8° L’étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu’il ne peut présenter des documents d’identité ou de voyage en cours de validité, (…) qu’il ne justifie pas d’une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale (…). ». Enfin, l’article L. 613-2 du même code dispose : « Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d’interdiction de retour (…) sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ».
13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l’illégalité de la décision portant refus d’un délai de départ volontaire par voie de conséquence de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire doit écarté.
14. En deuxième lieu, pour refuser à M. C... le bénéfice d’un délai de départ volontaire, le préfet de la Loire-Atlantique a estimé que le comportement de l’intéressé constituait une menace pour l’ordre public et qu’il existait un risque qu’il se soustraie à l’obligation de quitter le territoire dont il a fait l’objet en se fondant sur le motif tiré de ce qu’il ne présentait pas de garanties de représentation suffisantes dès lors, notamment, qu’il ne justifiait pas d’une résidence effective et permanente. Par suite, la décision est suffisamment motivée.
15. En dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que, à la date de la décision contestée, M. C..., qui produit une attestation d’hébergement postérieure à cette dernière, ne pouvait justifier d’une adresse stable. Dès lors, et compte tenu de ce qui a été dit au point 10, le risque de fuite pouvant être regardé comme établi au sens des dispositions précitées de l’article L. 612-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, le préfet de la Loire-Atlantique a pu légalement lui refuser l’octroi d’un délai de départ volontaire.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
16. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l’illégalité de la décision fixant le pays de destination par voie de conséquence de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ne peut qu’être écarté.
17. En deuxième lieu, la décision en litige comprend les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, elle est suffisamment motivée.
18. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 10, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
19. Aux termes de l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsqu’aucun délai de départ volontaire n’a été accordé à l’étranger, l’autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d’une interdiction de retour sur le territoire français. (…). ». L’article L. 612-10 du même code dispose que : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l’autorité administrative tient compte de la durée de présence de l’étranger sur le territoire français, de la nature et de l’ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu’il a déjà fait l’objet ou non d’une mesure d’éloignement et de la menace pour l’ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l’édiction et la durée de l’interdiction de retour mentionnée à l’article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l’interdiction de retour prévue à l’article L. 612-11. ». Enfin, selon l’article L. 613-2 de ce même code : « (…) les décisions d’interdiction de retour et de prolongation d’interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ».
20. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l’illégalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français par voie de conséquence de l’illégalité tant de la décision portant obligation de quitter le territoire que de la décision portant refus de délai de départ volontaire ne peut qu’être écarté.
21. En deuxième lieu, il résulte des dispositions précitées que l’autorité compétente doit, en cas de refus de délai de départ volontaire, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d’une interdiction de retour sur le territoire français, sauf circonstances humanitaires. La motivation de la durée de l’interdiction doit attester de la prise en compte par l’autorité compétente, au vu de la situation de l’intéressé, de l’ensemble des critères prévus par la loi. Il incombe ainsi à l’autorité compétente de faire état des éléments de la situation de l’intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe la durée de sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l’étranger sur le territoire français, à la nature et à l’ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d’éloignement dont il a fait l’objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifient sa décision une menace pour l’ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l’intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n’est pas tenue, à peine d’irrégularité, de le préciser expressément.
22. Contrairement à ce que soutient M. C..., la motivation de la décision attaquée, qui rappelle notamment les conditions d’entrée et de résidence de l’intéressé en France, fait état de son interdiction d’entrer en contact avec son ex compagne et de ce qu’il ne participe pas à l’entretien ou à l’éduction de son enfant et de ce que son comportement présente une menace pour l’ordre public, atteste de la prise en compte, par l’autorité préfectorale, au vu de la situation de l’intéressé, des critères énoncés par les dispositions citées ci-dessus. Par ailleurs, en ne retenant pas de circonstances humanitaires justifiant qu’il ne prononce pas d’interdiction de retour à l’encontre de M. C..., le préfet de la Loire-Atlantique n’a pas commis d’erreur d’appréciation eu égard aux considérations qui précèdent sur la durée et les conditions de son séjour en France, ainsi que sur la situation personnelle de l’intéressé. Enfin, en fixant la durée de cette interdiction de retour sur le territoire français à un an, cette autorité n’a pas entaché sa décision d’une erreur d’appréciation eu égard à ces mêmes considérations.
23. En conséquence de ce qui précède, le moyen tiré de ce que le signalement dans le système d’information Schengen doit être annulé par voie de conséquence doit, en tout état de cause, être écarté.
24. Il résulte de ce qui précède que le préfet de la Loire-Atlantique est fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif d’Orléans a annulé son arrêté du 21 novembre 2024 et lui a enjoint de réexaminer la situation de M. C... dans un délai de quinze jours, de le munir d’une autorisation provisoire de séjour, de prendre toute mesure propre à mettre fin à son signalement dans le système d’information Schengen, ainsi qu’aux mesures de surveillance dont il faisait l’objet.
D É C I D E :
Article 1er : Les articles 2 à 5 du jugement n° 2404982 du 4 décembre 2024 du tribunal administratif d’Orléans sont annulés.
Article 2 : La demande présentée par M. C... devant le tribunal administratif d’Orléans est rejetée.
Article 3 : Le présent arrêt sera notifié au ministre de l’intérieur et à M. D... C....
Copie en sera adressée au préfet de la Loire-Atlantique.
Délibéré après l’audience du 14 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Besson-Ledey, présidente,
Mme Marc, présidente assesseure,
Mme Hameau, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 novembre 2025.
La rapporteure,
E. Marc
La présidente,
L. Besson-Ledey
La présidente,
L.Besson-Ledey
La greffière,
T. Tollim
La greffière,
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.