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AccueilJurisprudence administrativeN° 492815

Conseil d'État — Décision N° 492815

lundi 27 mai 2024

JuridictionConseil d'État
SectionSection du Contentieux
N° Dossier492815
ECLIECLI:FR:CECHS:2024:492815.20240527
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationZ
Formation6ème chambre
Avocat requérantCORNILLE-POUYANNE-FOUCHET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2202744 du 20 mars 2024, enregistrée au secrétariat du contentieux du Conseil d'État le 22 mars 2024, le président du tribunal administratif de Bordeaux a transmis au Conseil d'État, en application de l'article R. 351-2 du code de justice administrative, la requête et les mémoires, enregistrés les 17 mai 2022 et les 14 et 28 septembre 2023 au greffe de ce tribunal, présentés par Mme A E. Par cette requête, Mme E demande au Conseil d'État :

1°) d'annuler la décision du 2 mars 2022 par laquelle l'Ecole nationale de la magistrature a refusé son inscription au deuxième concours d'accès à celle-ci, ensemble, la décision du 16 mars 2022 de la directrice de l'Ecole nationale de la magistrature confirmant ce refus et celle du garde des sceaux, ministre de la justice du 27 avril 2022, rejetant la demande de retrait du refus d'inscription du 2 mars 2022 ;

2°) de surseoir à statuer et de saisir la Cour de justice de l'Union européenne à titre préjudiciel sur la compatibilité des dispositions du 2°de l'article 16 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 portant loi organique relative au statut de la magistrature avec l'article 45 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne et l'article 21 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

3°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, de faire procéder à l'abrogation du 2°de l'article 16 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 portant loi organique relative au statut de la magistrature, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre à la directrice de l'Ecole nationale de la magistrature de l'inscrire au deuxième concours d'accès à l'Ecole nationale de la magistrature 2022 sous un mois à compter du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Ecole nationale de la magistrature et de l'Etat la somme de 2 000 euros chacun au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 septembre 2022, l'Ecole nationale de la magistrature conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Elle soutient qu'elle est irrecevable et que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 octobre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête. Il soutient qu'elle est irrecevable et que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par des mémoires distincts, enregistrés les 2 et 31 octobre et le 3 novembre 2023, et par un nouveau mémoire enregistré le 6 mai 2024 au secrétariat du contentieux du Conseil d'Etat, Mme E demande au Conseil d'État, en application de l'article 23-5 de l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 et à l'appui de sa requête tendant à l'annulation de la décision du 2 mars 2022 par laquelle l'Ecole nationale de la magistrature a refusé son inscription au deuxième concours d'accès à celle-ci, ensemble, la décision du 16 mars 2022 de la directrice de l'Ecole nationale de la magistrature confirmant ce refus et celle du garde des sceaux, ministre de la justice du 27 avril 2022, rejetant la demande de retrait du refus d'inscription du 2 mars 2022, de renvoyer au Conseil constitutionnel la question de la conformité aux droits et libertés garantis par la Constitution de l'article 16 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 portant loi organique relative au statut de la magistrature.

Elle soutient que ces dispositions, applicables au litige, méconnaissent le principe de participation de la République à l'Union européenne prévu à l'article 88-1 de la Constitution.

Par un mémoire, enregistré le 27 octobre 2023, l'Ecole nationale de la magistrature soutient, à titre principal, que le Conseil d'Etat n'est pas tenu d'examiner la question prioritaire de constitutionnalité dès lors que la requête de Mme E est irrecevable, et, à titre subsidiaire, que les conditions posées par l'article 23-5 de l'ordonnance du 7 novembre 1958 ne sont pas remplies, et, en particulier, que la requérante n'invoque aucun droit ou liberté garanti par la Constitution, que la disposition n'est pas applicable au litige et que la question posée ne présente pas de caractère sérieux.

Par un mémoire, enregistré le 2 novembre 2023, et par un nouveau mémoire enregistré le 2 mai 2024 au secrétariat du contentieux du Conseil d'Etat, le garde des sceaux, ministre de la justice, soutient, à titre principal, que le Conseil d'Etat n'est pas tenu d'examiner la question prioritaire de constitutionnalité dès lors que la requête de Mme E est irrecevable, et, à titre subsidiaire, que les conditions posées par l'article 23-5 de l'ordonnance du 7 novembre 1958 ne sont pas remplies, et, en particulier, que la requérante n'invoque aucun droit ou liberté garanti par la Constitution, que la disposition n'est pas applicable au litige et que la question posée ne présente pas de caractère sérieux.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la Constitution, notamment son article 61-1 ;

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 ;

- l'ordonnance n° 58-1270 du 22 décembre 1958 ;

- le décret n°72-355 du 4 mai 1972 ;

- l'arrêté du 6 décembre 2021 portant ouverture au titre de l'année 2022 des trois concours d'accès à l'Ecole nationale de la magistrature ;

- le code de justice administrative ;

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article R. 122-12 du code de justice administrative : " () les présidents de chambre peuvent, par ordonnance : () 4° Rejeter les requêtes manifestement irrecevables, lorsque la juridiction n'est pas tenue d'inviter leur auteur à les régulariser ou qu'elles n'ont pas été régularisées à l'expiration du délai imparti par une demande en ce sens ; 5° Statuer sur les requêtes qui ne présentent plus à juger de questions autres que la condamnation prévue à l'article L. 761-1 ou la charge des dépens ; () ". Aux termes de l'article R. 771-19 du même code : " L'application des dispositions de la présente section ne fait pas obstacle à l'usage des pouvoirs que les présidents de chambre tiennent des dispositions des articles R. 122-12 et R. 822-5. ".

2. L'article 16 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 portant loi organique relative au statut de la magistrature dispose que : " Les candidats à l'auditorat doivent : / () 2° Etre de nationalité française ". L'article 16 du décret du 4 mai 1972 relatif à l'Ecole nationale de la magistrature dispose que : " Les premier, deuxième et troisième concours d'accès à l'école nationale de la magistrature prévus par l'article 17 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 susvisée sont ouverts chaque année à une date fixée par arrêté du garde des Sceaux, ministre de la justice ". Aux termes de l'arrêté du 6 décembre 2021 portant ouverture au titre de l'année 2022 des trois concours d'accès à l'Ecole nationale de la magistrature : " I. - Les inscriptions interviennent du 10 janvier 2022 au 11 mars 2022 à 17 heures (heure de Paris), délai de rigueur. Elles s'effectueront par voie télématique sur le site internet de l'Ecole nationale de la magistrature : www.enm.justice.fr rubrique " Espace candidat ". Dans le cas où un candidat serait dans l'impossibilité de s'inscrire par téléprocédure, il lui appartiendra de se procurer le formulaire d'inscription soit par téléchargement de celui-ci sur le site de l'Ecole nationale de la magistrature : www.enm.justice.fr rubrique " Espace candidat ", soit sur simple demande auprès de la directrice de l'Ecole nationale de la magistrature (). Dans ce cas, le formulaire d'inscription devra être adressé par pli recommandé à l'Ecole nationale de la magistrature, au plus tard le 11 mars 2022, à l'adresse ci-dessus indiquée, le cachet de la poste faisant foi, ou déposé l'Ecole nationale de la magistrature, 10, rue des Frères-Bonie à Bordeaux, contre récépissé au plus tard le 11 mars 2022 à 17 heures (heure de Paris). Tout formulaire déposé après cette date ne pourra pas être accepté ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme E soutient avoir tenté de s'inscrire au deuxième concours d'accès à l'Ecole nationale de la magistrature le 2 mars 2022 mais en avoir été empêchée par la téléprocédure mise en place, au motif qu'elle ne remplissait pas les conditions requises pour se porter candidate, faute de disposer de la nationalité française ou d'être en train de l'acquérir. Elle a alors été informée que sa demande d'inscription ne pouvait aboutir et que ses données ne seraient pas enregistrées. Mme E a demandé à la directrice de l'Ecole nationale de la magistrature de retirer cette décision de refus par un recours gracieux enregistré le 11 mars 2022. La directrice de l'Ecole nationale de la magistrature lui a indiqué ne pouvoir donner une suite favorable à son recours au motif qu'aucune décision de sa part n'était intervenue. La requérante a saisi le garde des sceaux, ministre de la justice, du même recours gracieux, par un courrier du 22 mars 2022, auquel le ministre a répondu en indiquant qu'aucune décision de refus n'était née, faute pour Mme E d'avoir utilisé le formulaire prévu par l'arrêté d'ouverture du concours pour présenter sa demande d'inscription.

4. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". Il ressort des pièces du dossier que, lorsqu'elle a tenté de s'inscrire au deuxième concours d'accès à l'Ecole nationale de la magistrature par la téléprocédure prévue à cet effet, Mme E s'est trouvée dans l'impossibilité de déposer sa demande d'inscription. Dès lors qu'elle a fait le choix de ne pas utiliser la procédure de substitution prévue par l'arrêté du 6 décembre 2021 précité en cas d'impossibilité de s'inscrire par voie télématique, et alors que le message affiché lors de sa tentative d'inscription était dénué d'ambiguïté sur l'absence d'enregistrement de ses données, Mme E doit être regardée comme n'ayant pas sollicité son inscription au deuxième concours d'accès à l'Ecole nationale de la magistrature. Dans ces conditions, ses conclusions tendant à l'annulation du refus d'inscription qui lui aurait été opposé le 2 mars 2022 et contre les décisions rendues sur ses recours gracieux tendant au retrait de cette décision ne peuvent être regardées comme dirigées contre une décision administrative, et sont dès lors irrecevables. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur le renvoi au Conseil constitutionnel de la question prioritaire de constitutionnalité tirée de ce que les dispositions de l'article 16 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 précitée porteraient atteinte aux droits et libertés garantis par la Constitution, ni qu'il y ait lieu de saisir la Cour de justice de l'Union européenne d'une question préjudicielle sur la compatibilité de ces mêmes dispositions avec l'article 45 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne et l'article 21 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, elles doivent être rejetées, ainsi que ses conclusions à fin d'injonction.

5. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise, à ce titre, à la charge de l'Etat et de l'Ecole nationale de la magistrature, qui ne sont pas, dans la présente instance, la partie perdante. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par l'Ecole nationale de la magistrature au titre de ces mêmes dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par l'Ecole nationale de la magistrature au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à Mme A E.

Copie en sera adressée à l'Ecole nationale de la magistrature et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Fait à Paris, le 27 mai 2024

Signé : Mme C B

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le secrétaire du contentieux,

par délégation : Marie-Adeline Allain

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