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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-1905267

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-1905267

mardi 9 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-1905267
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL NEVEU, CHARLES ET ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance de renvoi en date du 23 octobre 2019, le Conseil d'Etat a transmis au tribunal administratif de Nice la requête présentée par la commune de Belvédère.

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 26 décembre 2018 et le 30 septembre 2019, la commune de Belvédère, représentée par Me Charles-Neveu, demande :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 juillet 2018 du ministre de l'agriculture et de l'alimentation portant création de la forêt domaniale de Terre de Cour ;

2°) à défaut, d'annuler partiellement cet arrêté en ce qu'il incorpore dans le domaine de l'Etat les parcelles cadastrées section E n° 388, n° 391, n° 392, n° 394 et n° 401 appartenant à la commune de Belvédère et toutes les autres parcelles dont elle est propriétaire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- il porte atteinte au droit de propriété de la commune ; les parcelles concernées par cet arrêté appartiennent à la commune par l'effet de la prescription acquisitive qui lui a été reconnue par le jugement du tribunal de grande instance de Nice du 18 novembre 1997, confirmé par l'arrêt de la cour d'appel d'Aix-en-Provence du 21 septembre 2004 ; la création de la forêt domaniale de Terre de Cour impacte des parcelles sises sur son territoire pour lesquelles elle assure la gestion pastorale, a conclu des concessions de pâturage ou les a louées dans le cadre d'un bail de chasse ;

- il est entaché d'une erreur de fait et de droit dès lors que l'arrêté estime que les surfaces incluses dans la Terre de Cour appartiennent au domaine privé de l'Etat ;

- il méconnaît l'autorité de la chose jugée par les juridictions judiciaires et porte atteinte au principe constitutionnel de décentralisation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juin 2019, le ministre de l'agriculture et de l'alimentation conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- l'arrêté attaqué a été signé par M. B A, lequel disposait d'une délégation en vertu d'une décision du 2 juillet 2018 de la directrice générale de la performance économique et environnementale des entreprises du ministère de l'agriculture ;

- il ne porte pas atteinte au droit de propriété ; les parcelles objet du litige sont la propriété de l'Etat ; les services de la direction départementale des finances publiques des Alpes-Maritimes ont identifié les parcelles à porter au registre parcellaire comme propriété de l'Etat sur la base d'un rapport d'expertise déposé au greffe du tribunal civil de Nice le 27 avril 1923 et du plan qui y était annexé ;

- il ne méconnaît pas l'autorité de la chose jugée par les juridictions de l'ordre judiciaire et ne méconnaît pas le principe constitutionnel de décentralisation dès lors que les parcelles concernées sont bien la propriété de l'Etat.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 décembre 2022, le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire indique qu'il ne produira pas d'observations supplémentaires à celles déjà déposées devant le Conseil d'Etat le 13 juin 2019.

Par ordonnance du 13 décembre 2022 la clôture d'instruction a été fixée au 30 décembre 2022 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité de paix conclu en 1947 entre la France et l'Italie ;

- le code forestier ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 décembre 2023 :

- le rapport de Mme Chaumont, conseillère,

- les conclusions de Mme Moutry, rapporteure publique,

- et les observations de Me Grech, représentant la commune de Belvédère.

Considérant ce qui suit :

1. La forêt de Terre de Cour, sur le territoire de quatre communes des Alpes-Maritimes, dont celle de Belvédère, est devenue propriété de l'Etat français en 1860 et en 1947, en exécution de traités avec l'Italie. Par un arrêté du 13 juillet 2018, le ministre de l'agriculture et de l'alimentation a fixé une liste de plusieurs parcelles cadastrales, situées sur les territoires des communes de Belvédère et de Saint-Martin Vésubie, auxquelles doit s'appliquer le régime forestier prévu par les dispositions de l'article L. 211-1 du code forestier, en les réunissant sous le nom de " forêt de Terre de Cour ". La commune de Belvédère demande l'annulation pour excès de pouvoir de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué a été signé par M. B A, sous-directeur filière forêt-bois, cheval et bioéconomie, lequel disposait d'une délégation de signature de la directrice générale de la performance économique et environnementale des entreprises du 2 juillet 2018 à l'effet de signer, au nom du ministre, à l'exclusion des décrets, tous actes, arrêtés et décisions dans la limite des attributions de la sous-direction filières forêts-bois, cheval et bioéconomie. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux terme de l'article L. 211-1 du code forestier : " I. - Relèvent du régime forestier, constitué des dispositions du présent livre, et sont administrés conformément à celui-ci : / 1° Les bois et forêts qui appartiennent à l'Etat, ou sur lesquels l'Etat a des droits de propriété indivis ; / 2° Les bois et forêts susceptibles d'aménagement, d'exploitation régulière ou de reconstitution qui appartiennent aux collectivités et personnes morales suivantes, ou sur lesquels elles ont des droits de propriété indivis, et auxquels ce régime a été rendu applicable dans les conditions prévues à l'article L. 214-3 : / a) Les régions, la collectivité territoriale de Corse, () / II. - Cessent de relever du régime forestier les bois et forêts de l'Etat mis à disposition d'une administration de l'Etat ou d'un établissement public national pour l'exercice de leurs missions. ". Aux termes de l'article L. 241-1 du même code : " Il ne peut être fait dans les bois et forêts de l'Etat aucune concession de droit d'usage de quelque nature et sous quelque prétexte que ce soit ". Et aux termes de l'article L. 241-2 du même code : " Ne sont admis à exercer un droit d'usage quelconque, dans les bois et forêts de l'Etat, que ceux dont les droits étaient le 31 juillet 1827 reconnus fondés soit par des actes du gouvernement, soit par des jugements ou arrêts définitifs ou reconnus tels par suite d'instances administratives ou judiciaires engagées devant les tribunaux dans le délai de deux ans à dater du 31 juillet 1827 par des usagers en jouissance à ce moment ".

4. Il ressort des pièces du dossier que la Terre de Cour est un territoire situé sur les communes de Belvédère et de Saint-Martin Vésubie. Par un jugement du 12 février 1925, confirmé par la cour d'appel d'Aix-en-Provence du 21 juin 1926, le tribunal civil de Nice a, à l'issue d'une expertise, adopté un cantonnement du territoire de " Terre de Cour " en faveur de la commune de Belvédère, de la commune de Roquebillière, de la commune de Lantosque et de la commune de Saint-Martin Vésubie. Par un jugement du 18 novembre 1997, confirmé par la cour d'appel d'Aix-en-Provence du 21 septembre 2004, le tribunal de grande instance de Nice a jugé, d'une part, que les terrains dénommés " Terre de Cour " restés propriété des rois de Piémont Sardaigne, étaient devenus propriété de l'Etat français lors de la promulgation, le 11 juin 1860, du traité relatif à la réunion à la France du Comté de Nice et de la Savoie et que la commune de Belvédère n'avait aucun titre sur ces terrains. D'autre part, le juge judiciaire a considéré que la commune de Belvédère avait acquis, par une possession trentenaire, la propriété de la Terre de Cour dont l'usage avait été cantonné en sa faveur par le jugement précité du tribunal civil de Nice du 12 février 1925. Ainsi, et comme l'a déjà jugé le tribunal administratif de Nice par une décision n° 1304557 du 4 mars 2014, devenue définitive, en dehors des terres ayant fait l'objet d'un cantonnement au profit de la commune de Belvédère, les surfaces incluses dans la " Terre de Cour " appartiennent au domaine privé de l'Etat et non à la commune de Belvédère.

5. Tout d'abord, il ressort des pièces du dossier que la commune de Belvédère produit un relevé de propriété la concernant sur lequel apparaissent plusieurs parcelles concernées par l'arrêté litigieux, à savoir les parcelles A1, A2, A3, A4 et A5 situées au lieu-dit Vastiera de la Sappela, les parcelles E391, E392, E393 et E394, situées au lieu-dit Bélart et la parcelle E401 située au lieu-dit La Valette. Toutefois, le ministre de l'agriculture produit en défense une attestation des services de la direction départementale des finances publiques (DDFIP) du 18 novembre 2016, qui tire les conséquences des décisions judiciaires précitées et procède au reclassement des parcelles ayant été classées à tort comme étant la propriété de la commune de Belvédère, en particulier les parcelles A1, A4 et E401. Ainsi, à la date de l'arrêté litigieux, ces trois parcelles étaient bien inscrites dans le registre de propriété de l'Etat.

6. Ensuite, il ressort de l'attestation établie par les services de la DDFIP du 23 août 2018, que celle-ci a à nouveau tiré les conséquences des décisions judiciaires précitées et a procédé au reclassement des parcelles ayant été classées à tort comme étant la propriété de la commune de Belvédère, en particulier les parcelles E391, E392 et E394. Si cette attestation a été établie postérieurement à la date de l'arrêté attaqué du 11 juillet 2018, elle se fonde toutefois sur des éléments antérieurs, notamment les décisions judiciaires précitées au point 4. Ainsi, à la date de l'arrêté litigieux, ces trois parcelles étaient bien propriété de l'Etat et le ministre pouvait décider de les incorporer dans la forêt domaniale de la Terre de Cour.

7. Enfin, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué concerne également les parcelles A2, A3 et A5, lesquelles figurent dans le registre de propriété de la commune de Belvédère. Ces parcelles ne figurent sur aucune des attestations émanant des services de la DDFIP comme relevant en réalité du domaine de l'Etat. Dans ces conditions, le ministre, qui ne rapporte pas la preuve que ces parcelles appartenaient à l'Etat, ne pouvait pas décider de les incorporer dans la forêt domaniale de la Terre de Cour.

8. Il résulte de de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la commune de Belvédère est fondée à soutenir que l'arrêté attaqué porte atteinte à son droit de propriété s'agissant de certaines parcelles y figurant. Par suite, il y a lieu d'annuler l'arrêté du 11 juillet 2018 portant création de la forêt domaniale de la Terre de Cour en tant uniquement qu'il concerne les parcelles A2, A3 et A5.

Sur les frais de procédure :

9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande présentée à ce titre par la commune de Belvédère et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du ministre de l'agriculture et l'alimentation du 13 juillet 2018 portant création de la forêt domaniale de Terre de Cour est annulé en tant uniquement qu'il inclut les parcelles A2, A3, A5.

Article 2 : L'Etat versera à la commune de Belvédère la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Belvédère et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Copie en sera adressée au préfet des Alpes-Maritimes.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Pascal, président,

Mme Chaumont, conseillère,

Mme Duroux, conseillère,

assistés de Mme Gialis, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 janvier 2024.

La rapporteure,

signé

A-C. CHAUMONT

Le président,

signé

F. PASCAL La greffière,

signé

E. GIALIS

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce que requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière.

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