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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2105014

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2105014

mardi 31 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2105014
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCOLAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 22 septembre 2021, enregistrée le 23 septembre 2021 au greffe du tribunal, le président de la 2ème chambre du tribunal administratif de Toulon a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée pour Mme E B.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Toulon le 2 juillet 2020, Mme B, représentée par Me Colas, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 15 juin 2020 par laquelle le directeur territorial de l'office français de l'immigration et de l'intégration a suspendu le bénéfice à son profit des conditions matérielles d'accueil ;

3°) à titre principal, d'enjoindre au directeur territorial de l'office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir à son profit les conditions matérielles d'accueil dans un délai de 3 jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au directeur territorial de l'office français de l'immigration et de l'intégration de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les dispositions de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 et les articles L. 744-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juin 2023, l'office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce qu'il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à ce que le tribunal admette Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire dès lors qu'elle a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 septembre 2020.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 septembre 2020.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la directive (UE) n° 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 12 novembre 2019 (C-233/18) ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Soler a été entendu au cours de l'audience publique du 18 octobre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante de nationalité ivoirienne, a présenté une demande d'asile auprès de la préfecture des Alpes-Maritimes le 19 septembre 2017. Par une décision du 15 juin 2020, le directeur territorial de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a suspendu le bénéfice à son profit des conditions matérielles d'accueil. Mme B demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Mme B a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 septembre 2020 du bureau d'aide juridictionnelle près du tribunal judiciaire de Toulon. Par suite les conclusions de sa requête tendant à son admission provisoire à l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. D'une part, la directive du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale vise à harmoniser les conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile en leur garantissant un niveau de vie digne et des conditions de vie comparables dans l'ensemble des Etats membres de l'Union européenne. Aux termes, toutefois, de l'article 20 de cette directive : " 1. Les États membres peuvent limiter ou, dans des cas exceptionnels et dûment justifiés, retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur : / a) abandonne le lieu de résidence fixé par l'autorité compétente sans en avoir informé ladite autorité ou, si une autorisation est nécessaire à cet effet, sans l'avoir obtenue ; / b) ne respecte pas l'obligation de se présenter aux autorités, ne répond pas aux demandes d'information ou ne se rend pas aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile dans un délai raisonnable fixé par le droit national () / 4. Les Etats membres peuvent déterminer les sanctions applicables en cas de manquement grave au règlement des centres d'hébergement ainsi que de comportement particulièrement violent. / 5. Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ou les sanctions visées aux paragraphes 1, 2, 3 et 4 du présent article sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. Les États membres assurent en toutes circonstances l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 et garantissent un niveau de vie digne à tous les demandeurs () ". L'article 21 de la même directive prévoit que : " Principe général : Dans leur droit national transposant la présente directive, les Etats membres tiennent compte de la situation particulière des personnes vulnérables, telles que () les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs () ".

4. D part, aux termes de l'article L. 744-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction applicable au litige : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile, au sens de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de la demande d'asile par l'autorité administrative compétente (). Les conditions matérielles d'accueil comprennent les prestations et l'allocation prévues au présent chapitre () ". L'article L. 744-9 de ce même code, dans sa rédaction applicable au litige, prévoit que " Le demandeur d'asile qui a accepté les conditions matérielles d'accueil proposées en application de l'article L. 744-1 bénéficie d'une allocation pour demandeur d'asile s'il satisfait à des conditions d'âge et de ressources. L'office français de l'immigration et de l'intégration ordonne son versement dans l'attente de la décision définitive lui accordant ou lui refusant une protection au titre de l'asile ou jusqu'à son transfert effectif vers un autre Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile () ". Aux termes de l'article

L. 744-8 de ce code : " Outre les cas, mentionnés à l'article L. 744-7, dans lesquels il est immédiatement mis fin de plein droit au bénéfice des conditions matérielles d'accueil, le bénéfice de celles-ci peut être : 1° Retiré () en cas de comportement violent ou de manquement grave au règlement du lieu d'hébergement ; () ". Selon l'article D. 744-36 du même code : " Il peut être mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil par l'office français de l'immigration et de l'intégration () si le bénéficiaire () a eu un comportement violent ou a commis des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. () " et selon l'article D. 744-38 du même code : " La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du 1° de l'article L. 744-8 est écrite, motivée et prise après que le demandeur a été mis en mesure de présenter à l'office français de l'immigration et de l'intégration ses observations écrites dans un délai de quinze jours. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Cette décision prend effet à compter de sa signature ".

5. L'article 20, paragraphes 4 et 5, de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 visée ci-dessus, lu à la lumière de l'article 1er de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, a été interprété par la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt visé ci-dessus du 12 novembre 2019, en ce sens qu'un État membre ne peut pas prévoir, parmi les sanctions susceptibles d'être infligées à un demandeur en cas de manquement grave au règlement des centres d'hébergement ainsi que de comportement particulièrement violent, une sanction consistant à retirer, même de manière temporaire, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, au sens de l'article 2, sous f) et g), de cette directive, ayant trait au logement, à la nourriture ou à l'habillement, dès lors qu'elle aurait pour effet de priver ce demandeur de la possibilité de faire face à ses besoins les plus élémentaires. L'infliction d'autres sanctions au titre dudit article 20, paragraphe 4, doit, en toutes circonstances, respecter les conditions énoncées au paragraphe 5 de cet article, notamment, celles tenant au respect du principe de proportionnalité et de la dignité humaine.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme B, ressortissante ivoirienne, a été enregistrée comme demandeur d'asile le 19 septembre 2017 et a accepté, le même jour, les conditions matérielles d'accueil que lui a proposées l'office français de l'immigration et de l'intégration. Par courrier du 26 mai 2020, le directeur territorial de l'OFII à Nice a notifié à Mme B son intention de suspendre les conditions matérielles d'accueil au motif que " (elle a) eu un comportement violent à plusieurs reprises au sein du PRAHDA ADOMA ". Mme B a présenté, le 4 juin 2020, ses observations à l'OFII. Par la décision du 15 juin 2020, le directeur territorial de l'OFII a suspendu les conditions matérielles d'accueil de Mme B au motif que " (elle a) eu un comportement violent au sein de l'établissement qui (l')héberge depuis le 22 décembre 2017 ". Cette décision précise que la situation personnelle et familiale de Mme B " ne fait pas apparaître de facteur particulier de vulnérabilité au sens de l'article L. 744-6 du CESEDA, ni de besoins particuliers en matière d'accueil ".

7. Mme B fait valoir qu'elle est sans ressource et qu'elle vit, dans une situation de grande précarité, avec sa jeune fille, A C, née le 18 septembre 2017. La décision en litige, qui se borne à mentionner que la situation de Mme B ne fait pas apparaître de facteur particulier de vulnérabilité ni de besoins particuliers en matière d'accueil, retire toutes les conditions matérielles d'accueil à Mme B et ne peut, dès lors, être regardée, alors qu'elle est sans ressource en France, comme garantissant son accès à un niveau de vie digne lui permettant de faire face à ses besoins élémentaires. Mme B est, dès lors, fondée à soutenir que la suspension des conditions matérielles d'accueil dont les effets sont incompatibles avec les objectifs définis par la directive n° 2013/33/UE est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation de vulnérabilité.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du directeur territorial de l'OFII du 15 juin 2020.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. Aux termes de l'article L. 551-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 " et aux termes de l'article L. 551-13 du même code : " Le versement de l'allocation pour demandeur d'asile prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2. / () ".

10. En l'espèce, il résulte de l'instruction que Mme B bénéfice désormais d'une carte de résident valable jusqu'au 21 septembre 2031. Par suite, l'exécution du présent jugement n'implique aucune mesure d'injonction particulière. Les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par Mme B doivent ainsi être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Colas, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'office français de l'immigration et de l'intégration le versement à Me Colas d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions présentées par Mme B tendant à lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du 15 juin 2020 du directeur territorial de l'office français de l'immigration et de l'intégration est annulée.

Article 3 : L'office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Colas une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Colas renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B, à Me Colas et à l'office français de l'immigration et de l'intégration.

Copie en sera adressée au bureau de l'aide juridictionnelle près du tribunal judiciaire de Toulon.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Bonhomme, président,

Mme Soler, conseillère,

Mme Sandjo, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2023.

La rapporteure,

Signé

N. SOLER

Le président,

Signé

T. BONHOMMELa greffière,

Signé

O. MOULOUD

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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