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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2106291

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2106291

mercredi 6 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2106291
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M. BONHOMME
Avocat requérantSELARL FRANCOIS JACQUOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 décembre 2021 et 22 décembre 2022, l'association " Commission des citoyens pour les droits de l'homme " (CCDH), représentée par Me Jacquot, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision résultant du silence gardé par le directeur général du centre hospitalier universitaire (CHU) de Nice sur sa demande d'accès aux documents administratifs présentée le 24 septembre 2020 ;

2°) d'enjoindre au CHU de Nice de lui communiquer la copie des documents demandés, soit le rapport annuel établi pour l'année 2019 par l'établissement rendant compte des pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention et la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établi du 1er janvier au 31 décembre 2019 après occultation des mentions permettant d'identifier les personnels de santé, mais sans occultation de l'identifiant anonymisé des patients et des mentions quant au début, à la fin et à la durée des mesures d'isolement et de contention, ni de toute autre mention, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du CHU de Nice la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- le refus implicite du CHU de Nice contrevient à la législation sur l'accès et la communication aux documents administratifs ;

- le rapport annuel dont il est demandé la communication est un document administratif communicable sans les mentions identifiant les professionnels de santé mais avec l'identifiant du patient anonymisé ;

- le registre des contentions et isolements est communicable sans l'occultation de l'identifiant anonymisé des patients et des mentions relatives aux durées d'isolement et de contention ;

- le refus de communication contesté porte atteinte à la liberté d'association et d'expression.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 novembre 2022, le CHU de Nice, représenté par Me Chas, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable en raison du défaut de liaison du contentieux ;

- les demandes sont constitutives d'un abus de droit.

Par une ordonnance du 2 janvier 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er février 2023 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative ;

La présidente du tribunal a désigné M. Thierry Bonhomme, vice-président, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bonhomme, président,

- les conclusions de M. Beyls, rapporteur public,

- et les observations de Me Chas, représentant le CHU de Nice.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courriel du 24 septembre 2020, l'association CCDH a demandé au directeur général du CHU de Nice la communication de la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établi du 1er janvier au 31 décembre 2019, et la copie du rapport annuel établi pour l'année 2019 relatif aux pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention. Le CHU de Nice n'ayant pas répondu à sa demande, la CCDH a saisi la Commission d'accès aux documents administratifs (CADA) le 21 décembre 2020 qui a rendu un avis favorable sur sa demande le 4 mars 2021. Par sa requête, l'association CCDH demande au tribunal d'annuler la décision résultant du silence gardé par le CHU de Nice sur sa demande de communication des documents précités.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le CHU de Nice :

2. Aux termes de l'article R. 311-12 du code des relations entre le public et l'administration : " Le silence gardé par l'administration, saisie d'une demande de communication de documents en application de l'article L. 311-1, vaut décision de refus ". L'article R. 311-13 du même code prévoit que : " Le délai au terme duquel intervient la décision mentionnée à l'article R. 311-12 est d'un mois à compter de la réception de la demande par l'administration compétente ". Aux termes de l'article R. 311-15 de ce code : " Ainsi qu'il est dit à l'article R. 343-1 et dans les conditions prévues par cet article, l'intéressé dispose d'un délai de deux mois à compter du refus d'accès aux documents administratifs qui lui est opposé pour saisir la Commission d'accès aux documents administratifs ". Aux termes de l'article R. 343-1 de ce code : " L'intéressé dispose d'un délai de deux mois à compter de la notification du refus ou de l'expiration du délai prévu à l'article R. 311-13 pour saisir la Commission d'accès aux documents administratifs ". Il appartient à la commission, en application de l'article R. 343-3 du même code, de notifier son avis à l'intéressé et à l'administration mise en cause dans un délai d'un mois à compter de l'enregistrement de la demande au secrétariat. Enfin, en vertu des articles R. 343-4 et R. 343-5 du même code, le silence gardé par l'administration mise en cause vaut décision de refus au terme d'un délai de deux mois à compter de l'enregistrement de la demande de l'intéressé par la commission.

3. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que l'association CCDH a demandé la communication des documents administratifs le 24 septembre 2020 par courriel au directeur du CHU de Nice, qui n'a pas, d'une part, accusé réception, ni d'autre part, répondu à la demande que la CADA a enregistrée le 21 décembre 2020. Par suite, la décision implicite de rejet du CHU de Nice est née à compter du 21 février 2021. Il résulte de ce qui précède que la fin de non-recevoir opposée par le CHU de Nice doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 311-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Sous réserve des dispositions des articles L. 311-5 et L. 311-6, les administrations mentionnées à l'article L. 300-2 sont tenues de publier en ligne ou de communiquer les documents administratifs qu'elles détiennent aux personnes qui en font la demande, dans les conditions prévues par le présent livre". Selon le dernier alinéa de l'article L. 311-2 de ce code : " L'administration n'est pas tenue de donner suite aux demandes abusives, en particulier par leur nombre ou leur caractère répétitif ou systématique ". Aux termes de l'article L. 311-6 du même code : " Ne sont communicables qu'à l'intéressé les documents administratifs : 1° Dont la communication porterait atteinte à la protection de la vie privée, au secret médical () ; 3° Faisant apparaître le comportement d'une personne, dès lors que la divulgation de ce comportement pourrait lui porter préjudice ". Enfin, aux termes de l'article L. 311-7 de ce code : " Lorsque la demande porte sur un document comportant des mentions qui ne sont pas communicables en application des articles L. 311-5 et L. 311-6 mais qu'il est possible d'occulter ou de disjoindre, le document est communiqué au demandeur après occultation ou disjonction de ces mentions ".

5. D'autre part, l'article L. 3222-5-1 du code de la santé publique dispose que : " L'isolement et la contention sont des pratiques de dernier recours. Il ne peut y être procédé que pour prévenir un dommage immédiat ou imminent pour le patient ou autrui, sur décision d'un psychiatre, prise pour une durée limitée. Leur mise en œuvre doit faire l'objet d'une surveillance stricte confiée par l'établissement à des professionnels de santé désignés à cette fin. () / Un registre est tenu dans chaque établissement de santé autorisé en psychiatrie et désigné par le directeur général de l'agence régionale de santé pour assurer des soins psychiatriques sans consentement en application du I de l'article L. 3222-1. Pour chaque mesure d'isolement ou de contention, ce registre mentionne le nom du psychiatre ayant décidé cette mesure, sa date et son heure, sa durée et le nom des professionnels de santé l'ayant surveillée. Le registre, qui peut être établi sous forme numérique, doit être présenté, sur leur demande, à la commission départementale des soins psychiatriques, au Contrôleur général des lieux de privation de liberté ou à ses délégués et aux parlementaires. / L'établissement établit annuellement un rapport rendant compte des pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention, la politique définie pour limiter le recours à ces pratiques et l'évaluation de sa mise en œuvre. Ce rapport est transmis pour avis à la commission des usagers prévue à l'article L. 1112-3 et au conseil de surveillance prévu à l'article L. 6143-1 ".

6. En premier lieu, les dispositions de l'article L. 3222-5-1 du code de la santé publique qui prévoient, d'une part, que le registre de contention et d'isolement doit être présenté, sur leur demande, à la commission départementale des soins psychiatriques, au Contrôleur général des lieux de privation de liberté ou à ses délégués et aux parlementaires et, d'autre part, que le rapport annuel rendant compte de ces pratiques est transmis pour avis à la commission des usagers et au conseil de surveillance de l'établissement, n'ont ni pour objet ni pour effet de soustraire ces documents aux règles fixées par les dispositions du code des relations entre le public et l'administration relatives au droit d'accès aux documents administratifs. Par suite, les dispositions des articles L. 311-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration sont bien applicables au litige et ont ainsi été méconnues.

7. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le registre de contention et d'isolement comporte des mentions qui ne sont pas soumises à occultation préalable avant leur communication, telles que les dates, les heures et la durée de chaque mesure de contention forcée ou d'isolement. Contrairement à ce que soutient le CHU de Nice, la demande de l'association requérante ne peut être regardée comme présentant un caractère abusif au sens de l'article L. 311-2 cité au point 4. En revanche, les éléments permettant d'identifier les patients doivent, en application des articles L. 311-6 et L. 311-7 du code des relations entre le public et l'administration, être occultés préalablement à la communication du registre de contention et d'isolement, afin de ne pas porter atteinte au secret médical et à la protection de la vie privée, comme doivent également l'être celles permettant d'identifier les soignants, afin d'éviter que la divulgation d'informations les concernant puisse leur porter préjudice.

8. En troisième lieu, dans le cas où l'identité des patients a fait l'objet d'une pseudonymisation, laquelle ne permet l'identification des personnes en cause qu'après recoupement d'informations, il appartient bien à la juridiction d'apprécier si, eu égard à la sensibilité des informations en cause et aux efforts nécessaires pour identifier les personnes concernées, leur communication est susceptible de porter atteinte à la protection de la vie privée et au secret médical. En l'espèce, compte tenu de la nature des informations en cause, qui touchent à la santé mentale des patients, et du nombre restreint de personnes pouvant faire l'objet d'une mesure de contention et d'isolement, facilitant ainsi leur identification, alors au demeurant que les autorités énumérées à l'article L. 3222-5-1 du code de la santé publique peuvent accéder à l'ensemble des informations figurant sur les registres et contrôler l'activité des établissements concernés, l'identifiant dit " anonymisé " figurant dans ces registres, qu'il s'agisse, selon la pratique du centre hospitalier, de " l'identifiant permanent du patient " (IPP) ou d'un identifiant spécialement défini, doit être regardé comme une information dont la communication est susceptible de porter atteinte à la protection de la vie privée et au secret médical. Cet identifiant n'est dès lors communicable qu'au seul intéressé

9. Les éléments permettant d'identifier les patients doivent, en application des articles L. 311-6 et L. 311-7 du code des relations entre le public et l'administration, être occultés préalablement à la communication du registre de contention et d'isolement, afin de ne pas porter atteinte au secret médical et à la protection de la vie privée, comme doivent également l'être celles permettant d'identifier les soignants, afin d'éviter que la divulgation d'informations les concernant puisse leur porter préjudice. Par suite, le moyen tenant à enjoindre au CHU de Nice de lui communiquer le registre demandé sans occultation préalable de l'identifiant " anonymisé " du patient ne peut être accueilli.

10. Il résulte de ce qui précède que la décision attaquée refusant implicitement de communiquer à l'association requérante les documents sollicités doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

11. Compte tenu de ce qui a été dit ci-dessus, il y a lieu d'enjoindre au CHU de Nice de communiquer à la CCDH, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, la copie du rapport annuel établi pour l'année 2019 relatif aux pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention ainsi que la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établi du 1er janvier au 31 décembre 2019, après occultation des mentions permettant d'identifier les personnels de santé et de l'identifiant " anonymisé " du patient. A ce stade, il n'y a pas lieu d'assortir l'injonction de l'astreinte sollicitée.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHU de Nice la somme de 1 500 euros à verser à la CCDH sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision résultant du silence gardé par le directeur général du CHU de Nice sur la demande de la CCDH est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au CHU de Nice de communiquer à la CCDH, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, la copie du rapport annuel établi pour l'année 2019 relatif aux pratiques d'admission en chambre d'isolement et de contention ainsi que la copie du registre de contention et d'isolement de l'établissement établi du 1er janvier au 31 décembre 2019, après occultation des mentions permettant d'identifier les personnels de santé et de l'identifiant " anonymisé " du patient.

Article 3 : Le CHU de Nice versera à la CCDH une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la commission des citoyens pour les droits de l'homme et au centre hospitalier universitaire de Nice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

T. BONHOMMELe greffier,

Signé

D. CREMIEUX

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation le greffier,

N°2106291

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