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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2300013

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2300013

vendredi 6 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2300013
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M.HOLZER
Avocat requérantMBA NZE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 janvier 2023, M. E A, retenu au centre de rétention administrative de Nice, demande au tribunal :

1°) d'ordonner au préfet des Alpes-Maritimes la communication de son entier dossier ;

2°) d'annuler la décision du 3 janvier 2023 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a fixé le pays de destination duquel il sera renvoyé en exécution d'une interdiction judiciaire du territoire ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au profit de son avocat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation expresse à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente faute de délégation de signature ;

- elle est entachée d'une irrégularité procédurale faute d'un délai suffisant pour présenter ses observations en méconnaissance des dispositions des articles L.121-1, L. 121-2 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 741-1, L. 741-2, L. 742-1, L. 743-2, L. 743-4 et L. 556-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'avis du Conseil d'Etat n°371994 dès lors qu'il a indiqué que sa vie est en danger en cas de retour en Algérie et qu'il ainsi sollicité l'asile ;

- elle porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de solliciter une protection internationale ;

- elle méconnaît les articles 6 et 9 de la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale dite directive " Procédure " ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 janvier 2023, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la SELARL Serfaty - Venutti - Camacho - Cordier, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code pénal ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2015-925 du 29 juillet 2015 ;

- le décret n° 2015-1166 du 21 septembre 2015 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Holzer, conseiller, en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 janvier 2023 à 14 heures 30 :

- le rapport de M. Holzer, magistrat désigné,

- les observations de Me Mba Nze, avocat commis d'office, représentant M. A, qui reprend les conclusions de la requête par les mêmes moyens et qui soutient, de plus, que le préfet des Alpes-Maritimes n'a pas informé le requérant des conditions d'exécution de son interdiction judiciaire du territoire ;

- et les réponses de M. A, assisté de M. B, interprète en langue arabe, qui a répondu aux questions du magistrat désigné.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 3 janvier 2023, le préfet des Alpes-Maritimes a fixé le pays à destination duquel M. A, ressortissant algérien né en 1993, sera reconduit en exécution d'une interdiction judiciaire du territoire pour une durée de cinq ans prononcée à son encontre par le tribunal correctionnel de Nice le 29 août 2022. Par un arrêté du 5 janvier 2023, le préfet des Alpes-Maritimes a modifié sa décision initiale du 3 janvier 2023 pour tenir compte de l'erreur de plume affectant le prénom du requérant. Par sa requête, M. A doit être regardé comme demandant au tribunal d'annuler la décision du 3 janvier 2023 telle que rectifiée par l'arrêté du 5 janvier 2023 en tant qu'elle fixe l'Algérie comme pays de destination.

Sur la communication par le préfet des Alpes-Maritimes de l'entier dossier de M. A :

2. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise. ".

3. En l'espèce, l'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de M. A, détenu par l'administration.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, la décision attaquée été signée par Mme D, adjointe au chef du bureau de l'éloignement et du contentieux du séjour. Par un arrêté n°2022-1023 du 14 décembre 2022, publié le jour même au recueil des actes administratifs spécial n°290-2022 de la préfecture des Alpes-Maritimes, Mme D a reçu délégation de signature à l'effet de signer au nom du préfet des Alpes-Maritimes notamment les décisions fixant le pays de renvoi, y compris en exécution d'une interdiction du territoire national prononcée par l'autorité judiciaire. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Aux termes de l'article L. 122-1 de ce même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. / () ".

6. La décision fixant le pays de renvoi d'un étranger frappé d'une interdiction judiciaire du territoire français ayant le caractère d'une mesure de police, elle est soumise notamment aux dispositions précitées des articles L. 121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration, qui impliquent que l'intéressé ait été averti de la mesure que l'administration envisage de prendre, des motifs sur lesquels elle se fonde et qu'il bénéficie d'un délai suffisant pour présenter ses observations. Cependant, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'entraîner l'annulation de la décision faisant grief que si la procédure administrative en cause aurait pu, en fonction des circonstances de droit et de fait spécifiques de l'espèce, aboutir à un résultant différent du fait des observations et éléments que l'étranger a été privé de faire valoir.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la décision du 3 janvier 2023 fixant le pays de renvoi de M. A, en vue de l'exécution de l'interdiction judiciaire du territoire prononcée à son encontre par le tribunal correctionnel de Nice, lui a été notifiée le 3 janvier 2023 à 11 heures 20. Il ressort de ces mêmes pièces que le formulaire d'observation a été notifié et signé le même jour par le requérant, à 11 heures 10. Il ressort de ce document que l'intéressé a fait valoir les observations suivantes : " Ma vie est en danger en Algérie à cause de la famille de ma copine. J'ai des problèmes de santé à la jambe suite à un accident de la route en Algérie. Je quitterai la France quand je serai libéré ". Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé d'une garantie en ce qu'il n'aurait pas été mis en mesure de présenter des observations écrites ou orales de manière utile et effective avant l'édiction de la décision en litige. La circonstance que le délai laissé soit particulièrement court est, en l'espèce, sans incidence dès lors qu'il a pu présenter ses observations et qu'il ne fait état d'aucun élément dont il a été privé de faire valoir qui aurait pu aboutir à un résultat différent. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ".

9. La décision fixant le pays de renvoi d'un étranger frappé d'interdiction judiciaire du territoire français ayant, ainsi qu'il a été dit, le caractère d'une mesure de police, elle est soumise aux dispositions précitées de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration.

10. En l'espèce, la décision attaquée comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. En particulier, elle vise les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et notamment son article 3 et les dispositions de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle indique également que M. A fait l'objet d'une interdiction judiciaire du territoire national d'une durée de cinq ans. La circonstance que la décision attaquée ne vise pas spécifiquement les articles 31 et 33 de la convention de Genève relative au statut des réfugiés est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée dans la mesure où ces dispositions ont pour finalité la même protection que celle qui figure à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dans ces conditions, le requérant a été en mesure de discuter utilement les motifs de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

11. En quatrième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée, ni des autres pièces du dossier, que le préfet des Alpes-Maritimes n'aurait pas procédé à un examen complet et sérieux de la situation de M. A. Par suite, ce moyen doit être écarté comme manquant en fait.

12. En cinquième lieu, d'une part, tout justiciable peut se prévaloir, à l'appui d'un recours dirigé contre un acte administratif non réglementaire, des dispositions précises et inconditionnelles d'une directive, lorsque l'Etat n'a pas pris, dans les délais impartis par celle-ci, les mesures de transposition nécessaires. M. A n'apporte toutefois aucune précision pour établir que l'Etat n'aurait pas pris de telles mesures dans les délais impartis par la directive 2013/32/CE du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale, dite directive " procédure ". En tout état de cause, les dispositions de cette directive ont été transposées en droit interne notamment par la loi n° 2015-925 du 29 juillet 2015 relative à la réforme du droit d'asile et son décret d'application n° 2015-1166 du 21 septembre 2015.

13. D'autre part, si le requérant invoque la méconnaissance des dispositions abrogées des articles L. 741-1, L. 741-2, L. 742-1, L. 743-2, L. 743-4 et L. 556-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il convient toutefois d'appliquer, les nouvelles dispositions en vigueur depuis le 1er mai 2021. En outre, il entend se prévaloir de ces dispositions pour soutenir que l'autorité de police aurait dû transmettre au préfet, et ce dernier enregistrer, la demande d'asile qu'il a formulée au moment où il a été entendu sur la mesure envisagée. Toutefois, un tel principe ne peut avoir cet effet que dans le cas où une telle demande a été expressément formulée. Or, en l'espèce, les faits exposés par le requérant lors de son audition par les services de la police aux frontières, le 3 janvier 2023, ne peuvent s'apparenter à une demande d'asile. En tout état de cause, M. A a soutenu, au cours de l'audience publique, qu'il n'a jamais eu l'intention de formuler une telle demande au moment de son audition. Dans ces conditions, ce dernier n'est donc pas fondé à soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes a méconnu les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prises dans leur version applicable au litige. Par suite, ce moyen doit être écarté.

14. En sixième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes a porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de solliciter une protection internationale. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que le requérant s'est vu remettre un formulaire d'information relatif aux droits des retenus lequel faisait référence au droit de déposer une demande d'asile. Par suite, ce moyen doit également être écarté.

15. En septième lieu, aux termes de l'article 131-30 du code pénal : " Lorsqu'elle est prévue par la loi, la peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime ou d'un délit. / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. / () ". Selon l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

16. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de la peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution, sous réserve que la décision fixant le pays de renvoi n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté seraient menacées, ou il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

17. D'une part, si M. A soutient qu'il encourt des risques pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine, il n'apporte toutefois aucun élément permettant d'établir la réalité de ces menaces. D'autre part, s'il fait état de problèmes de santé, il n'établit pas non plus qu'un retour dans son pays d'origine serait de nature à l'exposer à des traitements inhumains et dégradants au sens des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ont été reprises à l'article L. 721-4 de ce même code, lequel est applicable au litige, doit être écarté.

18. En dernier lieu, si le requérant, par l'intermédiaire de son conseil, a soutenu, au cours de l'audience publique, que le préfet des Alpes-Maritimes ne l'avait pas informé des conditions d'exécution de l'interdiction judiciaire du territoire prononcée à son encontre, une telle circonstance est toutefois sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Ce moyen doit donc, en tout état de cause, être écarté.

19. Il résulte ainsi de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 3 janvier 2023 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a fixé le pays à destination duquel le requérant sera renvoyé en exécution d'une interdiction judiciaire du territoire doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E A, au préfet des Alpes-Maritimes et à Me Mba Nze.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Lu en audience publique le 6 janvier 2023.

Le magistrat désigné,

signé

M. C

Le greffier

signé

A. STASSI

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

ou par délégation le greffier,

N°2300013

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