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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2300871

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2300871

lundi 5 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2300871
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M. TAORMINA
Avocat requérantALMAIRAC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 février 2023, M. E C, représenté par Me Almairac, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 février 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile et l'a obligé à quitter le territoire national dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'application des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation personnelle.

- il procède d'une erreur de droit ;

- il méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions de l'article L.541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée le 21 février 2023 au préfet des Alpes-Maritimes qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 mars 2023.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Taormina, en application des articles L.614-5 et L.614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés auxdits articles.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 31 mai 2023 :

- le rapport de M. Taormina, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Almairac, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. Par jugement n°2000627 du 1er juillet 2020, le magistrat désigné du tribunal administratif de Nice a annulé l'arrêté du 31 décembre 2019 du préfet des Alpes-Maritimes en tant qu'il a fixé l'Iran comme pays de destination de M. C, ressortissant iranien et rejeté les conclusions à fin d'injonction. Par jugement n°2002979 du 14 septembre 2020, la même juridiction a annulé l'arrêté du 20 juillet 2020 du préfet des Alpes-Maritimes en tant qu'il a fixé à nouveau l'Iran comme pays de destination de M. C et rejeté les conclusions à fin d'injonction. Par un arrêté du 7 février 2023, le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté et d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de délivrer une attestation de demandeur d'asile.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Selon l'article L.211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

3. L'arrêté en litige du 7 février 2023 vise les textes dont il fait application, notamment les articles de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et ceux du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ceux sur lesquels se fonde le préfet des Alpes-Maritimes. Par ailleurs, il fait état de ce que l'intéressé est né le 15 mai 1983 à Kangavar (Iran), qu'il est entré sur le territoire français selon ses déclarations le 25 décembre 2016, qu'il a déposé une première demande de réexamen de sa demande d'asile le 28 juin 2019 ainsi qu'une seconde le 29 juillet 2020, que ces demandes ont été rejetées par l'office français de protection des réfugiés et apatrides , que ces décisions sont désormais définitives, qu'il se déclare célibataire et ne dispose pas d'attaches personnelles suffisamment stables et intenses sur le territoire national. L'autorité administrative ajoute que la décision attaquée ne contrevient pas aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que l'analyse n'a pas fait apparaître que des risques en cas de retour dans le pays d'origine soient avérés. Dès lors, le préfet des Alpes-Maritimes a suffisamment indiqué les circonstances de droit et de fait qui fondent la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit donc être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet des Alpes-Maritimes n'aurait pas procédé à un examen sérieux et particulier de la situation personnelle de M. C. Par suite, le moyen formulé à ce titre doit être écarté.

5. En troisième lieu, le requérant soutient que le préfet a commis une erreur de droit en se fondant sur des articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne correspondent pas à sa situation. Toutefois, si l'arrêté vise effectivement l'article L.412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lequel régit le cas de l'étranger dont le comportement constitue une menace pour l'ordre public, et l'article L.612-2 du même code, lequel régit les cas où aucun délai de départ volontaire ne peut être accordé, il est constant qu'il n'est fait référence à ces articles que dans les visas de l'arrêté et non dans les motifs de celui-ci. En outre, la lecture des motifs de l'arrêté démontre bien qu'il n'a pas été fait application de ces articles. Dès lors, la mention de ces articles dans les visas de l'arrêté révèle une erreur matérielle qui n'est pas de nature à entacher l'arrêté d'erreur de droit. Par suite, le moyen formulé à ce titre doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance;/ 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Il ressort des pièces du dossier, que M. C est entré irrégulièrement en France le 25 décembre 2016, qu'il a formulé une première demande d'asile qui a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) puis par décision de la cour nationale du droit d'asile (CNDA). En outre, le requérant a été débouté du droit d'asile suite à plusieurs demandes de réexamen formulées auprès de l'OFPRA et de la CNDA, ne dispose plus du droit de se maintenir en France, est célibataire sans charge de famille et ne justifie pas avoir fixé sur le territoire national le centre de sa vie privée et familiale. Dès lors, au regard des conditions du séjour en France, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté querellé aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a été pris, et qu'il aurait ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen formulé à ce titre doit être écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article L.541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Aux termes de l'article L.542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L.532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'Office a été formé dans le délai prévu à l'article L.532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ". Et aux termes de l'article L.542-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L.542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen () ".

9. Il ressort des termes de l'arrêté querellé, qui ne sont pas contestés par le requérant, qu'il a introduit le 29 juillet 2020 une deuxième demande de réexamen et que ces demandes ont été définitivement rejetées. Ainsi, il entrait dans le champ d'application des dispositions susvisées et ne bénéficiait plus du droit de se maintenir sur le territoire français. En outre, la circonstance qu'il a déposé une troisième demande de réexamen de sa demande d'asile le 7 février 2023 est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

10. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ", et des dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Et aux termes de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés, dont le paragraphe 1 stipule qu'" aucun des États contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ".

11. M. C fait valoir qu'il encoure des risques en cas de retour dans son pays d'origine, l'Iran, eu égard à sa conversion au christianisme. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport du rapporteur spécial des Nations Unies, M. A, sur la situation des droits de l'homme en République Islamique d'Iran publié le 17 mars 2017 et du rapport du Secrétaire général des Nations Unies sur la situation des droits de l'homme en Iran publié le 30 mars 2017, librement accessibles sur le site internet des Nations Unies, que, si la liberté de pensée, de conscience et de religion est un droit fondamental de portée universelle reconnu et protégé par plusieurs instruments internationaux et notamment par l'article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques auquel est partie la République Islamique d'Iran, le fait pour un ressortissant iranien de confession musulmane de se convertir à une autre religion est regardé comme constitutif d'un crime d'apostasie, pour lequel est encourue la peine capitale. Si le crime d'apostasie n'est pas spécifiquement visé par les dispositions du code pénal, les magistrats iraniens se réfèrent aux lois coraniques ou aux principes généraux tirés de ces lois coraniques, pour procéder à des condamnations pénales, incluant la peine capitale en cas d'apostasie telle qu'elle est juridiquement qualifiée du fait d'une lecture combinée des dispositions de l'article 220 du nouveau code pénal et de l'article 167 de la constitution, habilitant les magistrats iraniens à appliquer directement les principes de la Charia lorsque le code pénal est lacunaire. Il ressort, en outre, de ces mêmes rapports que l'apostasie est considérée comme une question de sécurité nationale en Iran et que les musulmans convertis au Christianisme continuent de faire l'objet d'arrestations, de harcèlements et de détentions extra judiciaires et sont souvent accusés de crimes contre la sécurité nationale tels que celui d'" agir contre la sécurité nationale " ou faire de la " propagande contre l'État ". Dès lors, il est établi que les convertis au christianisme font l'objet, de manière systématique, de violentes persécutions en Iran.

12. Si M. C a vu ses multiples demandes d'asile rejetées tant par l'OFPRA que par la CNDA, son conseil a fourni une traduction, effectuée par Mme D, traductrice-expert près la cour d'appel de Montpelier, d'un courrier juridique établi par la chambre 1 du tribunal de la révolution islamique. Ce document établit que la peine de mort, le paiement d'une amende et l'emprisonnement sont toujours effectifs à l'encontre de M. C, pour des faits d'apostasie et d'abandon de l'islam, insultes aux dirigeants du régime de la république islamique et la publication de sujets contre le régime, collaboration et complicité avec les organisations étudiantes et les activités contre l'éthique du régime de la république islamique. Sur ce point, le préfet des Alpes-Maritimes qui n'a produit aucun mémoire en défense, ne conteste pas cette pièce qui tend à confirmer la réalité des risques encourus par le requérant en cas de retour en Iran. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce et eu égard aux sanctions encourues par tout ressortissant iranien convaincu d'apostasie, le préfet a, à nouveau, méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en désignant l'Iran comme pays de destination de la mesure d'éloignement. Cette décision, entachée d'une erreur manifeste d'appréciation doit, par suite, être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. L'annulation prononcée par le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte de M. C doivent être rejetées.

Sur les conclusions formulées au titre des dispositions des articles L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

14. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Almairac d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté pris le 7 février 2023 par le préfet des Alpes-Maritimes est annulé en tant qu'il a fixé l'Iran comme pays de destination de la mesure d'éloignement.

Article 2 : L'État versera une somme de 1 000 euros à Me Almairac, avocat du requérant, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E C, au préfet des Alpes-Maritimes et à Me Almairac.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nice et au procureur de la république près le tribunal judiciaire de Nice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2023.

Le magistrat désigné

signé

G. TaorminaLa greffière,

signé

M. B

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne

ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun,

contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

Ou par délégation, la greffière,

N°2300871

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